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Full text of "Costal l'Indien : scènes de la guerre de l'independance du Mexique"

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THE LIBRARY OF THE 

UNIVERSITY OF 

NORTH CAROLINA 

AT CHAPEL HILL 




ENDOWED BY THE 

DIALECTIC AND PHILANTHROPIC 

SOCIETIES 



PQ2193 
.26 
C7 
1855 



UNIVERSITY OF N.C. AT CHAPEL HILL 



00041395613 



This book is due at the LOUIS R. WILSON LIBRARY onthe 
last date stamped under "Date Due." If not on hold it may be 
renewed by bringing i o the library. 



DATE 
DUE 



RET. 



DATE 
DUE 



RET. 



No. 513 



Digitized by the Internet Archive 

in 2012 with funding from 

University of North Carolina at Chapel Hill 



http://archive.org/details/costallindienscnOOferr 



COSTAL L'INDIEN 



TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE 

Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation 

rue de Vaugirard , 9 



COSTAL L'INDIEN 



11 



SCENES 

DE LA GUERRE DE L'INDÉPENDANCE DU MEXIQUE 

PAR GABRIEL FERRY 

(louis de bellemare) 



DEUXIEME EDITION 




PARIS 



LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C ie 

RUE P I E R R E-S A R R A Z ! N , N° 14 

1855 

Droit de traduction réserve 



COSTAL L'INDIEN. 



INTRODUCTION. 



Le musicien de la Sierra Madré. 

Dans une de ces antiques galeries de manoir féodal , sur 
ces murs noircis par le temps, que couvre une longue suite 
de portraits historiques, on voit, au déclin du jour, les om- 
bres du soir effacer graduellement les traits des héros du 
temps passé, immobiles sur leur toile. Ne serait-on pas ravi 
de voir, au même moment, surgir du fond de chaque cadre 
et s'agiter les figures moins solennelles, mais plus vraies 
peut-être, des personnages subalternes qui ont été les in- 
struments, de la gloire de chacun de ces héros , qui ont 
vécu, agi, conversé avec eux? Ce serait la chronique placée 
en regard de l'histoire et lui prêtant tout l'attrait de ses 
révélations. 

J'ai dit comment j'avais rencontré, dans les plaines de 
Caldéron, le capitaine don Ruperto Castahos 1 . J'ai reproduit 
le récit de cette sanglante journée de la guerre de l'Indé- 
pendance mexicaine, fait par l'ancien guérillero sur ce même 
champ de bataille où il avait combattu tout un long jour. 
Grâce à ses souvenirs, l'histoire se dépouillait de son man- 

\, Revue des Deux-Mondes, livraison du i 5 octobre 1850. 
200 a 



2 COSTAL L'INDIEN. 

{eau d'austérité pour s'égayer du charme de la tradition. Le 
cadre historique s'élargissait sans s'altérer, et cette tradition, 
ornée par la bouche d'un témoin oculaire de tout l'attrait 
qu'aurait pu avoir la fiction, évoquait, à côté des principaux 
personnages, des figures contemporaines qui animaient et 
remplissaient les vides de la toile. 

C'étaient ces évocations familières que je voulais conti- 
nuer, sans savoir si le hasard qui m'avait si bien servi déjà 
continuerait à me favoriser encore. J'étais bien résolu toute- 
fois à les solliciter, à les provoquer sans relâche. 

Le récit de notre voyage (que je reprends à notre couchée 
dans la Venta de la Sierra Madré, entre les villes de Tepic 
et de Guadalajara) fera voir jusqu'à quel point mes provoca- 
tions furent couronnées de succès '. 

Le capitaine don Ruperto dormait encore d'un profond 
sommeil, dans l'un des angles de la chambre que nous occu- 
pions ensemble, quand je me levai de grand matin. Je con- 
vertis sans bruit mon matelas en un manteau , c'est-à-dire 
que je m'enveloppai de mon sarape 2 , qui m'avait servi de 
lit, et je sortis sans éveiller mon compagnon de route. 

Les voyageurs et les maîtres de la venta, au dedans, les 
muletiers et les domestiques , au dehors , reposaient tous à 
cette heure matinale. Le silence était partout, silence impo- 
sant et solennel , au milieu du solennel et imposant tableau 
de la Sierra Madré. 

Je traversai le plateau où la venta était bâtie. La lune ne 
laissait tomber qu'un brouillard lumineux au fond de la 
gorge profonde formée par deux chaînes de montagnes gi- 
gantesques qui courent parallèlement, et sur le sommet de 
l'une desquelles je me trouvais. 

Cette pâle clarté permettait à peine de distinguer quelques 



I . Revue des Deux-Mondes, livraison du 1 er janvier J85J . 
2. Couverture de laine. 



INTRODUCTION. 3 

cabanes éparses sous de grands arbres qui semblaient hum- 
bles comme des touffes de bruyères. En revanche, des pitons 
les plus élevés de la Sierra, les uns aigus, les autres arron- 
dis, les clartés lunaires jaillissaient en éclairs pareils à ceux 
que renvoie le fer d'une lance ou un casque d'acier poli. 
Puis, d'un autre côté, ces lueurs éclairaient une immense 
étendue de pays sur laquelle les ramifications des montagnes 
qui couvrent partout le Mexique n'apparaissaient que sem- 
blables à des lianes entrelacées sur le sol. 

Il n'y avait d'éveillé autour de moi que les voix des mon- 
tagnes qui ne dorment jamais, auxquelles se mêlaient celles 
des cascades et des cours d'eau. Au milieu du silence de la 
nuit, des courants perpétuels, pareils au soufflet d'un orgue 
toujours en mouvement, semblaient établir entre les pics les 
plus élevés et les gouffres les plus profonds d'éternels et 
mystérieux dialogues. 

Je prêtais l'oreille tour à tour aux voix des vallées et des 
montagnes, lorsque tout à coup il me parut que ces rumeurs 
devenaient moins vagues et que des sons humains s'y mê- 
laient, comme si, du fond des ravins, les notes encore loin- 
taines d'une trompe de chasse se fussent élevées jusqu'au 
sommet de la Sierra. Je crus être le jouet de quelque illu- 
sion; car ces notes étaient si dures, si rauques, malgré leur 
éloignement, que je ne savais de quel instrument faussé ou 
bizarre elles pouvaient s'échapper. Le silence ne tarda pas à 
succéder à ces sons étranges, auxquels l'heure et le lieu 
prêtaient un caractère lugubre et presque surnaturel. 

Si la Sierra Madré eût possédé quelque légende de chas- 
seur noir, j'aurais cru avoir entendu le bruit de son cor; 
mais il fallait attribuer une moins fantastique origine à cette 
singulière musique. Après plusieurs minutes d'un calme pro- 
fond, la même mélodie bizarre se fit de nouveau et plus dis- 
tinctement entendre, car elle était déjà plus proche; elle 
avait quelque analogie avec les cornets des vachers de la 



\ COSTAL L'INDIEN. 

Suisse; cependant l'instrumentiste était encore invisible, si 
toutefois ce n'était pas une des voix des montagnes, inconnue 
jusqu'ici à mon oreille. 

Je m'avançai jusqu'aux limites extrêmes du plateau , à 
l'endroit même où, la veille, le capitaine Castanos m'avait 
fait le terrible et singulier récit de sa rencontre avec le co- 
lonel Garduno; mais je ne vis au fond du gouffre que les re- 
flets de la lune qui en argentaient les douves escarpées. 
C'était cependant bien de cette direction que s'étaient élevés 
ces sons à la fois si mélancoliques et si puissants ; un examen 
attentif me fit enfin distinguer comme une ombre humaine 
qui se détachait sur une mer de lumière blanche , puis l'om- 
bre disparut sous la saillie d'un rocher, non sans qu'une 
fois encore la même cadence funèbre se fût élevée des pro- 
fondeurs de l'abîme jusqu'à moi. 

Je n'eus plus, dès lors, qu'à me résigner à attendre quel- 
ques instants pour voir surgir à son tour sur le plateau le 
nocturne musicien lui-même. Un quart d'heure se passa; 
puis, grâce au détour du sentier qui serpentait sur les flancs 
du précipice, un homme apparut tout à coup, presque à mes 
côtés, dans un endroit diamétralement opposé à celui sur le- 
quel j'avais les yeux fixés. 

Le costume du voyageur me révéla sa condition de prime 
abord : c'était un Indien, quoique ses vêtements et la hauteur 
de sa stature lui donnassent un aspect tout différent des In- 
diens que j'avais vus jusqu'alors. La fierté de sa démarche, 
l'expression de ses traits, ses membres athlétiques, son ac- 
coutrement bizarre, rien, en un mot, ne rappelait chez lui le 
caractère abâtardi des anciens maîtres du Mexique. Par le 
même motif, je ne savais reconnaître à quelle caste indienne 
il appartenait. Il s'était arrêté un instant pour reprendre ha- 
leine, après la rude montée qu'il venait de franchir si leste- 
ment, et je pus, à la clarté de la lune, distinguer aussi qu'il 
portait en sautoir l'instrument que je venais d'entendre : 



INTRODUCTION. 5 

c'était une conque marine, longue, mince et recourbée, dont 
la nacre étincelait sur sa poitrine. 

Au total, en dépit de sa remarquable physionomie, ce per- 
sonnage, qui avait si étrangement signalé sa présence, me 
fit éprouver une espèce de désappointement; je me l'étais 
figuré tout autre, je ne sais pourquoi, ou, pour mieux dire, 
mon imagination avait été trop vite en besogne, excitée par 
la scène solennelle qui m'entourait. Je ne voulus pas cepen- 
dant laisser passer cet Indien sans échanger quelques mots 
avec lui. 

(c Un bon temps pour voyager, mon maître, lui dis-je afin 
d'entrer en conversation. 

— Surtout pour un homme dont l'âge engourdit déjà les 
jarrets, » reprit l'Indien. 

J'avais cru voir flotter sur ses épaules une épaisse cheve- 
lure noire, et je le regardai de nouveau avec plus d'atten- 
tion; je ne m'étais point trompé. Ses cheveux avaient bien 
le reflet bleuâtre particulier à la nuance de l'ébène la plus 
foncée. Ses traits bronzés étaient anguleux, sa peau parais- 
sait fortement collée à son visage ; mais il n'y avait pas de 
trace de ces rides profondes que creusent d'ordinaire les 
années sur la figure humaine. L'Indien s'aperçut sans doute 
de mon étonnement, car il ajouta, pendant que je le consi- 
dérais : 

« Il y a des corbeaux qui ont vu cent renouvellements de 
saisons, et dont cependant aucune plume n'a blanchi. 

— Quel âge avez-vous donc? lui demandais-je. 

— Je n'en sais rien, seigneur cavalier; j'ai voulu, depuis 
que j'ai été en état de distinguer la saison sèche de la saison 
des pluies, compter combien j'en avais vu des unes et des 
autres, et je me suis brouillé dans mon compte. Depuis que 
j'avais vu la cinquantième.... pour des raisons très-particu- 
lières.... je n'y attachais plus d'importance, et il y a long- 
temps que je ne m'en occupe plus. Que me fait . à moi. le 



6 COSTAL L'INDIEN. 

cours des ans? Un corbeau est venu croasser sur le toit de 
la cabane de mon père , à l'instant où je suis né , à l'instant 
même où un parent dessinait sur le sol de la hutte la figure 
d'un de ces oiseaux ; je dois donc vivre aussi longtemps que 
le corbeau qui est venu se percher sur le toit paternel; dès 
lors, à quoi bon compter ce qui doit être innombrable? 

— Ainsi, vous croyez votre existence attachée à celle du 
corbeau perché sur le toit de votre hutte, pendant que vous 
naissiez? 

— C'est la croyance des Zapotèques', mes pères, et c'est 
aussi la mienne, » répondit gravement l'Indien. 

Je n'avais que faire de combattre les superstitions du Za- 
potèque, et je me bornai à lui demander si c'était pour charmer 
les ennuis de la route qu'il portait sa trompe marine avec 
lui, ou s'il s'y rattachait quelque autre croyance de ses pères. 

L'Indien hésita un moment. 

<n C'est un souvenir du pays, répliqua-t-il après un court 
silence. Quand j'entends les échos de la Sierra répéter les 
sons de ma conque , je me figure être toujours dans les mon- 
tagnes de Tehuantepec, à l'époque où je chassais le tigre, 
par suite de ma profession de tigrero; ou bien encore, je 
crois entendre les signaux d'appel qui réunissaient les plon- 
geurs du golfe, quand j'étais buzo 2 de mon métier; car j'ai 
fait la chasse aux tigres de mer qui gardent les bancs de 
perles sous les eaux , comme à ceux de terre qui ravagent 
nos troupeaux dans les savanes. Mais le temps s'écoule, sei- 
gneur cavalier, et je dois être à Yhacienda de Portezuelo à 
midi. Que Dieu vous protège ! » 

Les membres à moitié nus de l'Indien fumaient encore 
comme ceux d'un cheval de course. Sans donner le temps 
de se dissiper aux légers tourbillons de vapeur que la fraî- 



\. L'une des anciennes tribus indiennes du Mexique. 
2. Plongeur, pécheur de perles. 



INTRODUCTION. 7 

eheur de la nuit condensait autour de lui , le Zapotèque re- 
prit le pas gymnastique particulier à toutes les races in- 
diennes, et je le vis bientôt descendre parle sentier opposé, 
à l'autre extrémité du plateau. Quelques minutes après, j'en- 
tendis, au milieu du silence de la nuit déjà moins profond^ 
les notes rauques et vibrantes de la conque marine du voya- 
geur indien. 

« Quel est cet infernal tapage? » s'écria le capitaine don 
Ruperto en sortant de sa chambre. 

Je racontai au capitaine la rencontre que je venais de 
faire d'un Indien zapotèque , ainsi que ses singulières ré- 
ponses au sujet de ses croyances. 

« Cela ne m'étonne pas , reprit Castanos ; ces Indiens de 
Tehuantepec n'ont des curés dans leurs villages que pour la 
forme; c'est pour ces bons pères une sinécure complète, car 
les Zapotèques sont plus idolâtres que chrétiens , et plus 
adonnés qu'aucune autre race indienne aux pratiques super- 
stitieuses de leurs ancêtres. Ce voyageur fait allusion à un 
usage en vigueur dans son pays : lorsqu'une Indienne est 
en mal d'enfant, le père et ses amis, rassemblés dans la 
hutte, dessinent sur le sol, puis effacent tour à tour de 
grossières figures d'animaux ; celle qui subsiste à l'instant 
de la naissance de l'enfant est ce qu'ils appellent sa 
tona. Ils pensent que la vie du nouveau-né est attachée 
à celle de l'animal en question et qu'il doit mourir en 
même temps que lui, et l'enfant, en grandissant, cherche 
sa tona, la soigne, s'y attache et la respecte comme un 
fétiche. 

— Je présume, dis-je au capitaine, que les Zapotèques ont 
alors le soin de ne dessiner que des animaux remarquables 
par leur longévité, sans quoi.... » 

L'honnête capitaine ne répondit , et pour cause , à mon 
objection, qu'en m'assurant que, du reste, ces Indiens 
étaient braves , qu'ils se pliaient facilement à la discipline et 



8 COSTAL L'INDIEN. 

faisaient en résumé d'excellents soldats; ce dont je fus forcé 
de me contenter. 

La plate-forme delà Sierra, si tranquille jusqu'à ce mo- 
ment, commençait à se remplir de bruit. Les divers voya- 
geurs hébergés dans la venta s'apprêtaient à partir, car déjà 
l'aube teignait l'horizon d'une clarté d'un jaune pâle. Les 
Indiens secouaient leur sommeil et ceignaient leurs reins 
pour la marche ; les muletiers tiraient leurs mules des écu- 
ries, les domestiques sellaient les chevaux hennissants, les 
corbeaux voltigeaient en croassant dans le brouillard mati- 
nal, et le son des clochettes des bêtes de somme se mêlait 
aux aboiements des chiens qui se répandaient des deux 
cimes parallèles de la Sierra. C'était , en un mot, une de ces 
joyeuses scènes de voyage dont le souvenir me sera tou- 
jours cher. 

Chacun allait s'acheminer vers sa destination, et bientôt, 
en effet, toutes ces ombres indécises, qu'un instant après le 
soleil devait éclairer, s'éparpillèrent de tous côtés, les unes 
dans une direction, les autres dans une autre, et la plate- 
forme de la Sierra ne tarda pas à n'être plus animée que 
par la présence du ventero , qui balayait ses chambres pour 
de nouveaux voyageurs. 

Nous partîmes à notre tour. J'avais quelque tristesse 
dans le cœur, je l'avoue : cette image en petit du voyage 
de la vie, où l'on change à chaque instant d'hôtellerie, 
où l'on quitte le certain pour courir après l'inconnu, en- 
trait pour beaucoup dans l'impression chagrine que j'éprou- 
vais. 

Pour chasser au loin ces idées mélancoliques, je n'avais 
rien de mieux à faire que de mettre à contribution les sou- 
venirs de mon compagnon de voyage. Parmi les plus glo- 
rieux champions de l'indépendance mexicaine, il en était 
un sur lequel je manquais de renseignements précis et sur- 
tout intimes : c'était le général Morelos, qui, plus qu'aucun 



INTRODUCTION. 9 

autre,, avait presque toujours porté victorieusement le dra- 
peau de cette indépendance. 

« Pouvez-vous me donner quelques détails sur le général 
Morelos? demandai-je tout à coup au capitaine. 

— C'était un grand capitaine que Morelos, répondit l'an- 
cien guérillero , qui me précédait dans le sentier escarpé de 
la montagne avec une aisance que j'admirais; dans le cours 
seulement de l'année 18M , il a livré aux Espagnols vingt- 
six batailles ; il en a gagné complètement vingt-deux , et il 
a fait d'honorables retraites dans les quatre autres; il a 
fait.... » 

Le capitaine aurait peut-être continué longtemps si je ne 
l'eusse interrompu, 
c Je sais tout cela, lui dis~je, mon cher capitaine. 

— Eh bien, alors? 

— Vous me faites de l'histoire , et je veux de la chroni- 
que; c'est-à-dire que je désire apprendre de Morelos ce que 
les historiens ne disent pas , ou du moins ne font qu'indi- 
quer. 

— Je vous comprends; faites-moi donc le plaisir d'é- 
couter. » 

Don Ruperto contint son cheval pour que le mien pu! 
facilement le suivre, puis il reprit : 

« C'était après la prise de Guanajuato, au moment où 
l'armée des insurgés, au nombre de plus de soixante mille 
hommes, se répandait sous les ordres d'Hidalgo, alors au 
faîte de sa puissance , comme un torrent que rien ne pou- 
vait arrêter. Nous devions aller passer la nuit à Yalladolid , 
et, pendant que l'armée tout entière suivait sa route , les 
chefs et leur état-major, dont nous faisions partie Albino 
et moi , recevaient l'hospitalité d'un moment chez un parti- 
culier du petit village de San-Miguel-Charo, à quatre lieues 
de Yalladolid. Nous dînions fort joyeusement, comme on 
dîne en pays conquis, et dans une salle fort vaste. Hidalgo 



10 COSTAL L'INDIEN. 

et Allende étaient assis à une petite table à part et s'entre- 
tenaient tout en mangeant un morceau. Désirez-vous savoir 
ce qu'ils mangeaient? 

— Je m'en doute; des tortillas 1 de maïs et des haricots 
rouges au piment. 

— Pendant ce temps, un personnage à l'allure timide, et 
comme effrayé de se voir en si nombreuse et si bonne com- 
pagnie, entra dans la salle et s'approcha des deux généraux. 
Ce personnage était de stature moyenne , mais robuste. Son 
teint était pâle et brun; une chevelure épaisse et rude cou- 
vrait son front, et de larges favoris venaient rejoindre sa 
bouche ; son nez était camard , sa lèvre supérieure assez 
épaisse, et la seule chose qui rehaussât son visage était 
deux yeux noirs et fort vifs , sous des sourcils froncés qui 
ne formaient qu'une seule ligne. 

a Cet homme s'approcha d'Hidalgo et d'AUende d'un pas 
timide et quelque peu gauche. A son aspect, Hidalgo laissa 
échapper un geste de contrariété , et , bien qu'il fût évident 
qu'il le reconnaissait , il lui demanda brusquement ce qu'il 
désirait. Le nouveau venu balbutia, bégaya quelques paro- 
les , et finit par dire qu'il désirait la place de chapelain de 
l'armée insurgée. « Je ferai mieux pour vous , y> dit le géné- 
ralissime, répondant sans les avoir écoutées à quelques 
observations hasardées par le solliciteur. 

« Le but manifeste d'Hidalgo était de l'envoyer bienloiu de 
lui. Il demanda une feuille de papier qu'on ne lui procura 
pas sans peine , et , après y avoir écrit quelques lignes , il 
la remit au nouveau venu en lui disant d'une voix qui re- 
tentit dans toute la salle : « Voici votre brevet de colonel 
« et la mission daller révolutionner les provinces du Sud , 
« en commençant par prendre Acapulco. » 

« Les provinces du Sud étaient les plus fidèles à la cou- 

\, Galettes. 



INTRODUCTION. fi 

ronne d'Espagne. Acapulco était une des plus fortes places 
de la vice-royauté; aussi, à ces paroles, un rire moqueur, 
bien que dissimulé par respect pour le vénérable Hidalgo, 
parcourut la salle, tandis que le nouveau colonel pâlit, non 
pas de colère, mais d'une joie orgueilleuse, et sortit en 
gardant le silence que causent toujours les grandes émotions 
et les résolutions héroïques. 

« Le prêtre obscur allait tout simplement se mettre en 
devoir de remplir sa mission. 

a Ai-je besoin de vous dire, poursuivit Castaûos, qui était 
cet homme simple et modeste dont le doute et l'ironie 
accueillirent le début? C'était le curé du petit village de 
Nécupétaro y Caracuaro, l'illustre Morelos. Est-ce de la 
chronique, ceci? 

— Assurément, et j'en attends la fin. 

— Je n'ai plus revu Morelos, et je ne pourrais à présent 
que retomber dans le domaine de l'histoire. Mais, si mon 
ami don Cornelio Lantejas est encore à Tépic, il pourra 
vous compléter la chronique de Morelos, qu'il a fidèlement 
servi jusqu'à la mort de ce grand homme. » 

Au moment où le capitaine venait de m'ouvrir cette per- 
spective , en m'assurant que je pourrais entendre le récit 
d'un des compagnons du plus remarquable des chefs de 
l'indépendance , nous arrivions au fond de l'immense ravin 
dont nous allions avoir à gravir le bord opposé. Il y avait là 
un petit village 1 enseveli entre les deux chaînes de la Cor- 
dillière. Le disque du soleil apparut tout à coup au sommet 
du gigantesque rempart de montagnes qui nous faisait face 
et qui nous restait à franchir. D'une cime à l'autre de la 
Sierra Madré, des rayons d'un pourpre pâle s'étendaient 
au-dessus de nos têtes en réseaux lumineux, comme les 
cordes frémissantes d'une harpe d'or, tandis que le fond de 

4 Plan de Barrancas. 



M COSTAL L'INDIEN. 

l'immense canada 1 était encore noyé dans un brouillard 
d'azur. Quelques instants après, les ombres bleues du matin 
s'évanouirent , et des flots de lumière envahirent jusqu'aux 
plus profondes fissures des montagnes. 

Nous atteignîmes bientôt le niveau de la canada; puis, 
après avoir laissé reposer un instant nos chevaux sous les 
bananiers de Plan de Barrancas , où n'apparaissaient que 
de rares habitants goitreux, nous recommençâmes à gravir 
par d'horribles sentiers le second rempart de la Sierra 
Madré, dont nous eûmes raison à son tour. La grande Cor- 
dillière était franchie, et trois jours après nous étions à 
Tépic. 

Cinq ou six mortels jours s'étaient écoulés depuis notre 
arrivée à cette dernière ville, et je devais y en passer en- 
core au moins un nombre égal en attendant la venue de mes 
muletiers. Tout voyageur oisif qui s'est trouvé dans une 
ville où il n'y a pas de monuments publics, religieux ou 
profanes, à visiter, où l'on ne connaît personne, où il y a 
peu d'enseignes et pas la moindre affiche pour se distraire, 
pourra se faire une idée de la longueur des jours que je su- 
bissais. Mon compagnon de route était la plupart du temps 
en course pour ses affaires , et Dieu sait quelles affaires ! Il 
n'était pas facile de le deviner, mais je ne pouvais m'empê- 
cher de croire que le digne capitaine faisait le commerce 
comme il avait fait la guerre , en partisan et un peu en de- 
hors des voies légales ; après tout, que m'importait? Toute- 
fois, dans ses courses, il lui avait été impossible de mettre 
la main sur son ami don Cornelio Lantejas, que personne 
ne connaissait à Tépic , et j'aurais volontiers soupçonné 
que l'existence de cet homme était aussi problématique que 
les affaires du capitaine, si heureusement le hasard ne m'eût 
mis sur la trace du compagnon de Morelos. 

\ . Ravine. 



INTRODUCTION. 4 3 

r Don Ruperto se dérange , me dit, le matin du jour sui- 
vant, notre hôtesse dona Faustina d'un air évidemment 
contrarié; il mangera ses galettes de maïs au piment {tor- 
tillas enchiladas) et ses haricots rouges glacés, et par con- 
séquent détestables. 

— En effet, répondis-je en m'asseyant seul à la table du 
déjeuner ; le capitaine est parti ce matin de si bonne heure 
que je ne l'ai pas entendu s'habiller ; mais, quant à son re- 
pas.... » 

Je n'achevai pas par politesse, mais je pensai que peu 
m'eût importé , à moi , de manger chaude ou froide l'horrible 
chère à laquelle tout voyageur est condamné sur la terre 
mexicaine. 

« Quant aux habitudes irrégulières du seigneur Gastanos, 
repris-je , il ne faut pas s'en étonner ; un ancien guérillero 
de l'Indépendance n'est pas tenu à tant d'exactitude. 

— Cela n'y fait rien, répondit dona Faustina; nous avons 
ici le presbitero don Lucas Alacuesta, qui, pour avoir fait en 
partisan toutes les campagnes de l'illustre Morelos, n'en est 
pas moins aujourd'hui le modèle des chanoines. 

— Un compagnon de Morelos ! m'écriai-je ; pourquoi ne 
me l'avez-vous pas dit plus tôt? 

— Quel intérêt prenez-vous à cela? 

— Celui de satisfaire un désir qui est né chez moi sur le 
champ de bataille du pont de Caldéron. Je me suis mis en 
tête, depuis quelques jours, de trouver des témoins ocu- 
laires et des acteurs de la guerre de l'Indépendance, qui 
puissent me la raconter depuis son origine jusqu'à sa fin. 
J'ai fouillé le capitaine comme une vieille chronique, je l'ai 
épuisé, et je cherche un nouveau livre vivant pour le feuil- 
leter. Vous ne connaissez pas le seigneur don Cornelio Lan- 
tejas ? 

— Pas le moins du inonde. 

— Eh bien ! don Lucas le remplacera pour moi. » 



4 4 COSTAL L'INDIEN. 

Là-dessus, comme je finissais de déjeuner, don Ruperto 
était de retour. 

ce Au diable les tortillas et les haricots ! s'écria le capi- 
taine en réponse aux reproches de l'hôtesse. Je viens d'en 
manger à discrétion, et arrosés d'une vieille bouteille d'un 
vin de Catalogne à couper par tranches comme une san- 
dia 1 . J'ai fait un déjeuner de chanoine. Savez-vous chez 
qui? ajouta le guérillero en s'adressant à moi. 

— Chez don Lucas Alacuesta, répondis-je au hasard. 

— Précisément, autrement chez don Cornelio Lantejas, 
qui a changé de nom en changeant de condition , ce qui fait 
que, sans un hasard auquel vous n'êtes pas étranger, je ne 
l'aurais pas rencontré d'ici au jour du jugement, ce diable 
de chanoine ne sortant jamais. Qui m'eût dit qu'un ancien 
soldat de l'Indépendance eût pu changer ainsi? Au fait, nous 
avons eu tant de curés qui sont devenus généraux, qu'il est 
tout naturel de voir un capitaine d'insurgés se faire curé 
par compensation. » 

Comme complément prochain à ces premiers renseigne- 
ments, don Ruperto m'annonça que nous étions tous deux 
invités à dîner le jour même chez son ami le chanoine, qui 
mettait obligeamment à ma disposition sa table et ses sou- 
venirs. 

J'acceptai avec empressement l'offre gracieuse qui m'était 
faite, et, trois heures venues, je me dirigeai, sous la con- 
duite du capitaine, vers la maison du seigneur don Lucas 
Alacuesta. Elle était située à l'extrémité de la ville et con- 
tiguë à un vaste jardin ; le tout était enclos de hautes et 
longues haies de cactus cierges [organos). 

Je supprime tous les détails inutiles pour ne parler que 
de l'hôte que je trouvai. C'était un petit homme de cin- 
quante ans environ, alerte, affable à l'extrême, fort peu oc- 

i. Pastèque. 



INTRODUCTION. 45 

cupé des intérêts du chapitre dont il était membre, et se li- 
vrant en revanche avec ardeur aux soins du jardinage et à 
la recherche des insectes pour enrichir sa collection ; rien 
ne rappelait chez lui, comme chez le guérillero Castanos, 
l'ancien insurgé qui avait pris une part glorieuse à une 
longue guerre d'extermination. 

Je passerai également sur le dîner pour arriver tout de 
suite au moment où, vers cinq heures du soir, le chanoine , 
don Ruperto et moi, nous fûmes nous asseoir à une table 
rustique dressée au fond du jardin, sous une tonnelle de 
passiflores. Tout autour, des dahlias à l'état sauvage (on sait 
que le Mexique est leur patrie) dressaient leurs tiges grêles 
et leurs petites fleurs multicolores; au-dessus de la ton- 
nelle, de magnifiques orangers, pliant sous le poids de leurs 
fruits, formaient un double et délicieux ombrage. Sur la 
table, le café fumait dans des tasses de Chine, et un brasero 
d'argent, où des charbons ardents se couvraient petit à petit 
d'une cendre blanche, invitait à allumer des cigares de 
Guayaquil, empilés sur une assiette comme un bûcher odo- 
riférant. 

« Oserais-je vous demander, seigneur don Lucas, dis-je 
au chanoine pour entrer en matière , si c'est une vocation 
spéciale qui a converti en vous le soldat en homme d'Église? 

— C'est tout le contraire, répondit le chanoine : au mo- 
ment où je me disposais à entrer dans les ordres , sans 
penser qu'il y eût en moi l'étoffe d'un soldat, une suite de 
hasards singuliers m'a toujours jeté malgré moi pendant, 
cinq ans dans le tumulte des batailles. Certes, si l'obstina- 
tion du sort à m'éloigner constamment du but au moment 
où j'étais prêt de l'atteindre eût eu à lutter contre une vo- 
cation moins déterminée, elle l'eût sans doute éteinte. Mais 
les circonstances eurent à combattre contre la nature, et la 
nature finit par l'emporter sur les circonstances, quelque 
obstinément fortuites qu'aient été ces dernières. » 



J6 COSTAL L'INDIEN. 

Je pensai que ce préambule allait ouvrir l'histoire du cha- 
noine, dans laquelle Morelos devait nécessairement figurer; 
j'allumai silencieusement un cigare; le capitaine m'imita, 
tandis que don Lucas acheva de vider sa tasse. 

Je ne m'étais pas trompé : le seigneur Alacuesta com- 
mença un récit qu'il n'interrompit que lorsque la nuit fut 
tout à fait close. Il voulut bien toutefois m,e promettre de le 
reprendre le lendemain. Il tint parole, et le continua pen- 
dant plusieurs jours consécutifs, toujours avec la même com- 
plaisance. C'est dans cette suite de récits que j'ai en grande 
partie puisé les divers faits que je vais exposer au lecteur. 
Les aventures du chanoine avaient pour moi un double at- 
trait. Elles achevaient , en premier lieu , de m'initier aux 
principaux événements de la guerre de l'Indépendance , et 
ensuite elles faisaient successivement passer sous mes yeux 
les portraits d'après nature des étranges ou bizarres per- 
sonnages qui en avaient été, les uns les fondateurs illustres, 
et les autres les acteurs inconnus. Parmi ceux de ces per- 
sonnages qui ont légué un nom glorieux à l'histoire figurait 
au premier plan , ainsi que je m'y étais attendu , le général 
Morelos ; puis ensuite, dans le nombre de ceux dont l'his- 
toire n'enregistrera pas le dévouement , je retrouvai, sans y 
être aucunement préparé, le singulier voyageur de la Sierra 
Madré, Costal, l'Indien zapotèque, marquant d'une étrange 
manière dans l'étrange épopée du chanoine Alacuesta. 



COSTAL L'INDIEN. 17 



PREMIERE PARTIE, 



LE DRAGON DE LA REINE. 



CHAPITRE PREMIER. 

Les deux voyageurs. 

Les idées révolutionnaires que la France avait jetées à 
l'Europe en 1789 ne devaient pas tarder à franchir les mers 
et à se répandre dans toute l'Amérique espagnole , quand bien 
même l'exemple d'affranchissement antérieurement donné par 
les États-Unis n'eût pas déjà fait songer les colonies de 
l'Espagne à proclamer à leur tour leur indépendance de la 
métropole. 

En effet , au commencement de ce siècle , l'Amérique de. 
Sud tout entière avait secoué le joug de la. cour de Madrid . 
qui ne possédait déjà plus dans le nouveau monde, du moins 
sans combats, que l'Amérique centrale et le Mexique. 

Cependant, pour prévenir toute tentative de soulèvement, 
le vice-roi de la Nouvelle-Espagne , don José Iturrigaray . 
avait sagement jugé nécessaire de faire au Mexique d'assez 
larges concessions politiques et d'appeler les créoles mexi- 
cains à jouir des droits qu'on leur avait refusés jusqu'alors. 
200 b 



18 COSTAL L'INDIEN. 

Malheureusement les Espagnols établis dans le pays , consi- 
dérant ces concessions comme la ruine de leurs antiques 
privilèges , se soulevèrent contre le vice-roi , s'emparèrent 
de sa personne et l'envoyèrent en Espagne pour y rendre 
compte de sa conduite. Toutes les franchises accordées par 
lui furent retirées , et le Mexique fut replongé dans l'ancien 
ordre de choses. 

Ces événements avaient lieu en 1 808, et, quoique d'un jour 
à l'autre l'on dût s'attendre à voir la colonie essayer de re- 
conquérir les droits dont elle avait été frustrée, deux ans de 
tranquillité apparente avaient si complètement rassuré les es- 
prits , que la conspiration d'Hidalgo et le soulèvement qu'il 
excita en septembre 4 84 les jetèrent dans une stupéfaction 
profonde. 

C'était par les prêtres que l'Espagne avait principalement 
dominé le Mexique pendant trois cents ans ; c'étaient les 
prêtres aussi qui , par un juste retour des choses d'ici-bas , 
devaient affranchir le Mexique du joug de l'Espagne. Au 
commencement du mois d'octobre suivant, le curé Hidalgo 
comptait déjà près de cent mille combattants , mal armés , il 
est vrai , mais que le nombre ne laissait pas de rendre redou- 
tables. Cette masse d'insurgés, qui se répandait partout comme 
un torrent et menaçait de s'accroître encore , portait la con- 
sternation dans Mexico, siège du gouvernement colonial, et 
jetait quelque confusion dans les idées des créoles eux-mêmes. 
Tous fils d'Espagnols , les uns , en considération des liens du 
sang, se croyaient tenus à combattre l'insurrection ; les autres, 
ne songeant qu'à l'affranchissement du pays qui les avait vus 
naître , croyaient de leur devoir de prendre fait et cause pour 
les insurgés. Cette dissidence d'opinion ne se rencontrait du 
reste que dans les familles créoles riches ou puissantes ; le 
peuple, blanc, métis ou indien, n'hésitait pas à se ranger 
du côté d'Hidalgo. 

Les Indiens surtout , plus asservis encore que les créoles , 



COSTAL L'INDIEN. 19 

espéraient qu'une ère nouvelle allait s'ouvrir pour eux, et 
quelques-uns déjà rêvaient le retour de leur ancienne splen- 
deur. 

Tel était l'état politique et moral de la Nouvelle-Espagne à 
l'époque où s'ouvre ce récit, c'est-à-dire au commencement 
du mois d'octobre de l'année 1810. 

Un matin , à l'heure où sous les tropiques la chaleur du jour 
succède brusquement à la fraîcheur des nuits , vers neuf 
heures, un cavalier suivait solitairement non pas la route, 
car il n'y en a pas de bien distinctement tracée, mais les 
plaines sans fin qui conduisent des limites de l'État de Vera- 
Gruz à celui de Oajaca. Pour traverser un pays en guerre 
civile et dans lequel , en ne comptant pas les rôdeurs de pro- 
fession, toujours prêts à dépouiller les passants sans accep- 
tion de parti, on est continuellement exposé à rencontrer un 
ennemi, le voyageur en question était assez pauvrement 
armé et encore plus pauvrement monté. 

Un sabre courbe , à fourreau de fer aussi rouillé que s'il 
eût longtemps séjourné dans le fond de quelque rivière , était 
passé entre sa jambe et le cuir de sa selle, pour éviter ainsi 
les meurtrissures que le poids d'une arme semblable fait 
éprouver aux hanches du cavalier. Ce sabre était le seul 
moyen de défense dont celui-ci parût pouvoir disposer, en 
supposant toutefois que la rouille n'eût pas cloué la lame au 
fourreau. 

Le cheval sur lequel le voyageur cheminait assez pénible- 
ment au pas, malgré les coups d'éperon dont il n'était pas 
avare , avait sans doute appartenu à quelque picador de toros 
(toréador à cheval), à en juger par les cicatrices nombreuses 
dont ses flancs et son poitrail étaient sillonnés. C'était tout 
au moins une bête de rebut, maigre et rétive, et que celui 
qui l'eût achetée cinq piastres eût payée le double de sa 
valeur. 

Le cavalier portait une veste d'étoffe blanchâtre , des cal- 



20 COSTAL L'INDIEN. 

zoneras ! de velours de coton olive , des bottines de peau 
de chèvre imitant le cuir de Gordoue. Il était petit, mince et 
chétif, paraissant tout au plus âgé de vingt-deux ans; son 
chapeau de feuilles de palmier ombrageait de ses larges bords 
une figure d'une expression douce et prévenante et d'une 
naïveté peut-être excessive , si deux yeux vifs et spirituels , 
brillant dans des orbites enfoncés, n'en eussent singulière- 
ment relevé l'expression. Il était évident que cette bonhomie 
ne prenait sa source que dans la mansuétude du caractère 
et non pas dans un défaut d'intelligence. Une bouche fine, 
parfois railleuse et en accord parfait avec la vivacité du re- 
gard, indiquait que le jeune voyageur pouvait au besoin met- 
tre une repartie caustique au service d'une grande finesse 
d'observation. 

Pour le moment, l'expression dominante de sa physiono- 
mie était celle d'un désappointement complet mêlé d'une 
forte dose d'inquiétude. 

Le paysage était de nature à justifier cette appréhension 
de la part d'un cavalier solitaire comme celui-ci. 

Des plaines sans fin s'étendaient devant lui; un terrain 
calcaire , hérissé d'aloès et de raquettes épineuses auxquels 
se mêlaient quelques herbes jaunies, présentait l'aspect le 
plus monotone et le plus triste. De distance en distance, de 
•légers tourbillons d'une poussière blanchâtre s'élevaient et 
s'affaissaient tour à tour. Des cabanes disséminées de loin 
en loin étaient vides et abandonnées , et l'ardeur du soleil , 
le manque d'eau , la solitude profonde de ces steppes pou- 
dreuses , portaient le découragement et la peur dans l'âme 
du jeune cavalier. 

Quoiqu'il éperonnât son cheval le plus consciencieusement 
qu'il lui fût possible, l'animal fatigué ne quittait son pas que 
pour prendre , pendant une minute ou deux seulement . un 

t . Sorte de pantalons. 



COSTAL L'INDIEN. 21 

petit trot désagréable qui paraissait être sa plus fougueuse 
allure. Les efforts du cavalier n'aboutissaient qu'à couvrir 
son front d'une sueur d'épuisement et d'angoisse, qu'il était à 
chaque instant forcé d'éponger avec son mouchoir. 

« Maudite bête! » s'écriait-il parfois avec fureur. Mais le 
cheval restait insensible aux injures de son maître, comme 
aux sollicitations incessantes de ses éperons. Alors celui-ci 
comparait tristement, en se retournant sur sa selle, l'espace 
qu'il avait franchi avec celui qui lui restait à traverser en- 
core pour sortir de ces savanes désolées ; puis il s'aban- 
donnait avec une sorte de désespoir à l'allure pacifique de 
sa monture. 

Le jeune cavalier marcha encore longtemps dans cet état 
alternatif d'exaspération et d'oppression d'esprit, jusqu'au 
moment où le soleil , devenu presque perpendiculaire , an- 
nonça l'heure de midi. La chaleur croissait à mesure que le 
soleil montait, et, pour comble de malheur, la brise tombée 
avait même cessé de soulever la poussière. Les tiges dessé- 
chées des herbes restaient dans une immobilité complète, et 
le cheval épuisé menaçait de rester immobile comme elles. 

Consumé de soif, accablé de fatigue, le cavalier mit pied 
à terre , et, laissant la bride sur le cou de sa monture inca- 
pable de trahir sa confiance en se sauvant , il s'avança vers 
un massif de nopals, espérant y trouver quelques fruits pour 
se désaltérer. Le hasard voulut que son. espoir ne fût pas 
trompé, et, après avoir cueilli et dépouillé de leur enveloppe 
épineuse une douzaine de figues de Barbarie, dont la pulpe 
fade mais juteuse rafraîchit sa bouche desséchée, le cavalier 
remonta sur sa bête et reprit sa route interrompue. 

Il était près de trois heures quand le voyageur isolé attei- 
gnit enfin un petit village situé à quelque distance des plai- 
nes interminables qu'il achevait de parcourir. Mais, comme 
dans tous ceux qu'il avait rencontrés depuis un jour, ies ca- 
banes en étaient désertes et abandonnées; sans pouvoir ap- 



22 COSTAL L'INDIEN. 

prendre le motif de cette désertion générale , le voyageur 
continua son chemin. 

Chose étrange ! loin de toute rivière ou de tout cours d'eau, 
il trouvait de temps à autre, et à son profond étonnement, 
des canots , des pirogues , hissés au sommet des arbres ou 
suspendus à leurs grosses branches , et personne pour lui 
expliquer ces bizarreries. 

Enfin , à sa grande joie , le bruit des sabots d'un cheval 
vint tout à coup troubler le lugubre silence de ces solitudes. 
La terre desséchée résonnait derrière lui. C'était signe qu'un 
voyageur, encore invisible grâce aux détours d'un chemin 
qui tournait deux talus escarpés, allait bientôt le rejoindre. 

Au bout de quelques instants , en effet , un cavalier se 
montra et ne tarda pas à prendre place à son côté le long 
de la route , tout juste assez large pour que deux chevaux 
pussent y cheminer de front. 

« Santos Dias ! dit le nouveau venu en portant la main à 
son chapeau. 

— Santos Dias! » répondit poliment le second en soulevant, 
le sien à son tour. 

La rencontre de deux voyageurs au milieu d'une solitude 
profonde est toujours un événement, et ceux-ci se considé- 
rèrent avec une curiosité mutuelle. 

Le cavalier était un jeune homme qui paraissait âgé tout 
au plus de vingt-quatre ou vingt-cinq ans , et la conformité 
d'âge à peu près était la seule que les deux voyageurs eus- 
sent entre eux. La stature du dernier arrivé était élevée, ro- 
buste et pleine d'élégance à la fois. Ses traits réguliers et 
vigoureusement accentués , le feu de ses yeux noirs , la mo- 
bilité de ses épaisses moustaches et son teint bronzé, indi- 
quaient de violentes passions et portaient l'empreinte éner- 
gique du sang arabe d'où sont sorties tant de familles 
espagnoles. 

Il montait un cheval bai-brun dont les formes élancées et 



COSTAL L'INDIEN. 23 

nerveuses trahissaient la même origine orientale que celle 
de son cavalier. Celui-ci le maniait avec une aisance parfaite 
et paraissait inébranlable sur sa selle, au pommeau de la- 
quelle était suspendu un mousqueton ; une rapière à deux tran- 
chants et à fourreau de cuir pendait au crochet de son cein- 
turon, de cuir fauve comme les brodequins armés de longs 
éperons dont ses pieds étaient chaussés sous ses larges 
cahoneras de velours violet. 

Une veste de batiste écrue appropriée à la chaleur du cli- 
mat et un chapeau de laine de vigogne à galons d'or com- 
plétaient un costume moitié militaire moitié bourgeois. 

ce Avez-vous une longue traite à fournir sur ce cheval ? de- 
manda-t-il en jetant un coup d'oeil de côté sur la chétive 
monture du voyageur qu'il venait de joindre et en contenant 
l'ardeur de la sienne. 

— Non, grâce à Dieu! répondit celui-ci; car, si je ne me 
trompe, je dois être à moins de six lieues de l'hacienda de 
San-Salvador, qui est le but de mon voyage. 

— N'est-elle pas voisine de celle de Las Palmas? 

— Elle n'en est guère qu'à deux lieues. 

— Alors nous suivons la même route , reprit le nouveau 
venu ; seulement je crains bien que nous ne la suivions à 
quelque dislance l'un de l'autre, car votre cheval ne paraît 
pas pressé d'arriver, ajouta-t-il en souriant. 

— C'est vrai , répondit le jeune homme en souriant aussi, 
et, pendant le voyage, j'ai plus d'une fois maudit l'économie 
avec laquelle monsieur mon père a jugé à propos de me 
pourvoir d'un cheval échappé aux cornes des taureaux du 
cirque de Valladolid , ce qui fait que le pauvre animal ne 
peut voir même une vache à l'horizon sans prendre aussitôt 
la fuite. 

— Et vous venez de Valladolid sur cette triste bête? 

— En droite ligne, seigneur cavalier, mais en deux mois 
de route. » 



±1 COSTAL L'INDIEN. 

En ce moment, le maigre cheval du jeune voyageur, animé 
par la présence d'un compagnon , sembla se piquer d'hon- 
neur et fit un effort qui , secondé par la complaisance du ca- 
valier aux moustaches noires , lui permit de se maintenir à 
son niveau. Les deux voyageurs eurent ainsi le loisir de con- 
tinuer leur conversation commencée. 

« À courtoisie , courtoisie et demie , reprit le nouvel arri- 
vant ; vous avez bien voulu me dire que vous veniez de Val- 
ladolid, je vous dirai à mon tour que je viens de Mexico, 
et que mon nom est don Rafaël Tres-Yillas , capitaine aux 
dragons de la reine. 

— Et le mien, Cornelio Lantejas, étudiant de l'université 
de Valladolid. 

— Eh bien ! seigneur don Cornelio , pourriez-vous me 
donner le mot d'une énigme que je n'ai pu demander à per- 
sonne, faute d'avoir depuis deux jours rencontré âme qui 
vive dans ce maudit pays? Comment expliquez-vous cette 
solitude complète, ces villages sans habitants et ces canots 
suspendus aux branches des arbres, dans une contrée où 
l'on peut faire dix lieues sans trouver une goutte d'eau? 

— Je ne l'explique pas du tout , seigneur don Rafaël , et 
je me contente d'avoir horriblement peur de cette inexpli- 
cable singularité, répondit gravement l'étudiant. 

— Peur ! s'écria le dragon, et de quoi ? 

— J'ai la mauvaise habitude d'être effrayé des dangers 
que je ne connais pas, encore plus, s'il est possible, que de 
ceux que je connais. Je crains que l'insurrection n'ait aussi 
gagné cette province , bien qu'on m'ait assuré qu'elle était 
tranquille, et que les habitants effrayés n'aient abandonné 
leurs demeures pour fuir quelque parti d'insurgés qui bat- 
tent la campagne. 

— De pauvres diables n'ont pas l'habitude de fuir les ma- 
raudeurs , reprit le capitaine ; puis les gens de la campagne 
n'ont pas à craindre ceux qui suivent la bannière de l'insur- 



COSTAL L'INDIEN. 25 

rection, et, en tous cas, ce n'est pas pour naviguer au mi- 
lieu de ces plaines sablonneuses que ces canots et ces pi- 
rogues sont accrochés aux branches des arbres ; il y a donc 
une autre cause à la panique générale qui semble avoir 
soufflé un esprit de vertige dans ce pays : j'avoue toutefois 
que je ne la devine pas. » 

Les deux voyageurs continuèrent un instant leur route en 
silence, préoccupés l'un et l'autre du singulier mystère qui 
semblait les entourer et dont aucune explication ne s'offrait 
à leur esprit. 

Le dragon reprit le premier la parole. 

« Vous qui venez de Valladolid, seigneur don Cornelio, 
lui dit-il, pouvez-vous me donner quelque nouvelle plus ré- 
cente que les miennes des progrès et de la marche d'Hidalgo 
et de son armée? 

— Aucune, reprit Lantejas. Vous oubliez que, grâce à la 
lenteur de mon cheval, il y a deux mois que je suis en 
route. A mon départ de Valladolid, on ne pensait pas plus à 
l'insurrection qu'au déluge, et je n'en sais que ce que m'ont 
appris les bruits publics, autant qu'on peut les divulguer 
toutefois sans crainte de la très-sainte inquisition ; mainte- 
nant, si nous devons en croire le mandement de monsei- 
gneur l'évèque de Oajaca, l'insurrection ne doit pas trouver 
beaucoup de partisans. 

— Et pourquoi cela? dit le dragon avec une certaine 
hauteur, qui prouvait que, sans avoir fait connaître encore 
son opinion politique , la cause de l'émancipation du pays 
ne devait pas compter un ennemi dans sa personne. 

— Pourquoi cela? reprit naïvement l'étudiant , parce que 
monseigneur Bergosa y Jordan les excommunie et affirme 
que, avant qu'il soit peu , chaque insurgé sera reconnais- 
sable aux cornes et aux pieds fourchus qui ne manqueront 
pas de lui pousser. » 

Loin de sourire de la naïve crédulité du jeune étudiant- 



26 COSTAL L'INDIEN. 

le capitaine secoua la tête d'un air mécontent, tandis que 
sa moustache noire se hérissa d'indignation. 

ce Oui , dit-il comme en se parlant à lui-même , c'est ainsi 
que nos prêtres savent combattre : par la calomnie et le 
mensonge et en pervertissant les esprits des créoles par le 
fanatisme et la superstition. » Puis il ajouta à haute voix : 
«Ainsi vous, seigneur Lantejas, vous craindriez de vous 
enrôler dans les rangs des insurgés, pour ne pas porter ces 
ornements diaboliques? 

— Dieu m'en préserve ! s'écria l'étudiant ; n'est-ce pas là 
un article de foi? et qui, d'ailleurs, doit mieux se connaître 
en ces sortes de choses qu'un respectable évêque comme 
monseigneur de Oajaca? Du reste, s'empressa-t-il de re- 
prendre à l'aspect de l'éclair de colère qui brilla dans l'œil 
de son compagnon de route , je suis d'un caractère tout pa- 
cifique, prêt à entrer dans les saints ordres, et, quelque 
parti que j'embrasse, ce sera par la prière seulement que 
j'essayerai de le faire triompher. L'Église a horreur du 
sang. » 

Tandis que l'étudiant parlait ainsi, l'officier jetait sur lui 
un regard qui semblait exprimer peu de regrets de ne pou- 
voir enrôler dans celui des deux partis qui avait gagné ses 
secrètes sympathies un maigre et chétif champion comme 
ce jeune homme. 

« Est-ce pour passer votre thèse que vous vous rendez à 
Oajaca? demanda le dragon. 

— Non pas , répondit Lantejas ; si je vais à l'hacienda de 
San-Salvador, c'est pour obéir à la volonté paternelle. Ce 
riche domaine appartient à un de mes oncles, un frère de 
monsieur mon père , qui m'envoie vers lui pour rappeler à 
son souvenir qu'il est veuf, riche et sans enfants, et qu'il 
a une demi-douzaine de neveux à pourvoir. Qu'y faire ? Mon 
honoré père a la faiblesse d'être plus attaché aux biens de 
ce monde qu'il ne conviendrait peut-être, et j'ai dû me ré- 



COSTAL L'INDIEN. 27 

signer à faire deux cents lieues pour aller sonder les dispo- 
sitions de l'oncle en question à notre égard. 

— Ainsi que la valeur de son domaine, sans doute ? 

— Oh ! sur ce point, nous savons parfaitement à quoi nous 
en tenir, bien que nous n'y soyons jamais allés ni les uns 
ni les autres, répondit le jeune étudiant avec une franchise 
qui faisait plus d'honneur à son cœur qu'à sa discrétion. En 
attendant, continua-t-il, jamais neveu plus affamé ne se sera 
présenté chez un oncle ; car, grâce à cette désertion inex- 
plicable des villages que j'ai traversés et aux soins qu'ont 
pris leurs habitants d'emporter avec eux jusqu'au plus chétif 
poulet, il y a peu de chacals dans ces environs plus à jeun 
que je ne le suis moi-même. » 

Le dragon était dans le même cas que l'étudiant : comme 
lui depuis deux jours, tandis que son cheval du moins pou- 
vait se rassasier à l'aise de l'herbe des champs , des jeunes 
pousses de maïs, ou, à leur défaut, de feuilles d'arbres, son 
cavalier, lui, n'avait pu se nourrir que des fruits sauvages 
de ces plaines désertées. 

Ce retour sur leur situation présente chassa tout à coup 
jusqu'à la dernière idée de dissentiment politique, et la plus 
complète harmonie régna entre les deux voyageurs affamés. 

De son côté, le dragon apprit à l'étudiant que , depuis 
l'emprisonnement du vice-roi, Iturrigaray, son père, gen- 
tilhomme espagnol, s'était retiré dans son domaine del Valle, 
où il allait le rejoindre, et que ce domaine lui était encore 
inconnu. Moins expansif toutefois que l'étudiant de Vallado- 
lid, le capitaine des dragons de la reine ne disait pas quels 
étaient, au fond, les véritables motifs de son voyage, ainsi 
qu'on le verra par la suite. 

Cependant l'ardeur momentanée du cheval de don Cornelio 
se calmait petit à petit, et, peu à peu aussi, l'étudiant, oc- 
cupé du soin incessant de jouer de la cravache et de l'épe- 
ron, laissa languir la conversation , à l'aide de laquelle on 



28 COSTAL L'INDIEN. 

trompe les longues heures du voyage. Le soleil commençait 
à s'incliner à l'horizon vers le couchant, et déjà les ombres 
des cavaliers s'allongeaient sur la route poudreuse, tandis 
qu'à la cime des palmiers les cardinaux au plumage écar- 
late et les perruches vertes commençaient à siffler leurs 
chansons du soir. 

La soif, aux angoisses plus poignantes encore que celles 
de la faim , redoublait le malaise des deux voyageurs ; de 
temps à autre, le dragon jetait un regard d'impatience sur 
le cheval de l'étudiant, et, à chaque fois, il s'apercevait que 
le pauvre animal, épuisé par le manque d'eau, ralentissait 
de plus en plus son allure. 

De son côté , don Cornelio pensait bien que son compa- 
gnon de route résistait généreusement à l'envie de lâcher 
la bride à sa monture et de gagner , en quelques moments 
de galop, l'hacienda, dont trois lieues à peine le séparaient, 
et cette appréhension lui faisait redoubler ses efforts pour 
maintenir son cheval de picador au niveau du bai-brun de 
l'officier des dragons de la reine. 

Le voyage se poursuivit ainsi pendant une demi-heure 
encore à peu près, jusqu'à l'instant où il fut évident pour 
l'étudiant que sa bête devenait; de minute en minute, moins 
capable de suivre le trot de route le plus ordinaire. 

« Seigneur étudiant , dit enfin le capitaine , avez-vous lu 
parfois de ces relations de naufrages dans lesquels de pau- 
vres diables , tourmentés par la faim , tirent entre eux au 
sort pour décider quels seront ceux qui mangeront les autres? 

— Hélas! oui, répondit Lantejas avec un certain effroi ; 
mais je ne pense pas que nous en soyons encore arrivés à 
cette épouvantable extrémité. 

— Caramba! répliqua très-sérieusement Tres-Villas, je 
me sens une faim à dévorer un proche parent très-riche, 
surtout si j'en héritais, comme vous de monsieur votre oncle 
de l'hacienda de San-Salvador. 



COSTAL L'INDIEN. 29 

— Mais nous ne sommes pas en mer, seigneur capitaine, 
et dans un canot dont nul ne peut sortir. » 

Le capitaine avait cru pouvoir un instant s'amuser aux 
dépens du jeune homme assez crédule pour ajouter foi aux 
menaces fulminées par l'évêque Bergosa y Jordan dans un 
mandement devenu déjà célèbre ; mais il était loin de s'at- 
tendre à voir son naïf compagnon de voyage prendre aussi 
sérieusement une plaisanterie dont l'unique but était de lui 
faire comprendre la nécessité impérieuse de se séparer l'un 
de l'autre, dans l'intérêt même de celui qui restait en ar- 
rière. L'intention du dragon, en effet, était de prendre les 
devants et d'envoyer de la prochaine hacienda à l'étudiant 
un cheval de rechange avec quelques provisions et de l'eau. 

Don Cornelio jeta autour de lui un regard d'angoisse , et . 
à l'aspect de la solitude profonde qui l'environnait, comme 
aussi de la disproportion de ses forces avec celles du ro- 
buste capitaine, il s'écria, sans pouvoir dissimuler un fré- 
missement nerveux : 

« J'espère, seigneur capitaine, que vous n'en êtes pas 
arrivé à ce point de perversité. Quant à moi, si j'étais à 
votre place, monté sur un cheval de la vigueur du vôtre, je 
piquerais des deux jusqu'à l'hacienda de Las Palmas ou de 
San-Salvador, sans m'arrêter, et de là j'enverrais du secours 
au compagnon de route que j'aurais laissé derrière moi. 

— C'est votre avis? 

— Je n'en saurais avoir d'autre. 

— Eh bien ! donc , s'écria le dragon , je vais suivre votre 
conseil, car, à dire vrai, je me faisais quelque scrupule de 
vous fausser sitôt compagnie. » 

Don Rafaël tendit la main à l'étudiant. 

« Seigneur Lantejas, continua-t-il , nous nous quittons» 
amis, puissions-nous ne nous rencontrer jamais comme 
ennemis! qui peut prévoir l'avenir? Vous semblez disposé à 
voir de mauvais œil les tentatives d'émancipation d'un pays 



30 COSTAL L'INDIEN. 

asservi depuis trois cents ans, et moi, peut-être lui offri- 
rai-je mon bras et au besoin ma vie , pour l'aider à con- 
quérir sa liberté. Adieu, je n'oublierai pas de vous envoyer 
du secours. » 

En disant ces mots, l'officier serra vigoureusement les 
doigts frêles de l'étudiant en théologie, rendit la main à son 
cheval, sans avoir besoin de lui faire sentir l'éperon, et ne 
tarda pas à disparaître dans un nuage de poussière. 

« Vive Dieu! se dit Lantejas avec un soupir de soulage- 
ment, ce Lestrygon affamé eût été capable de me dévorer. 
Quant à me trouver jamais sur un champ de bataille en face 
de ce Goliath ou de tout autre , j'en défie le diable et ses 
cornes , car bien fin celui qui fera de moi un soldat pour ou 
contre l'insurrection. » 

Et l'étudiant continua sa route solitaire , comparativement 
enchanté de se trouver seul après le danger qu'il s'imagi- 
nait avoir couru, sans penser qu'à moins d'une fermeté d'âme 
à toute épreuve l'homme ne sait jamais la veille ce qu'il 
sera forcé de faire le lendemain. 

Des nuages rouges teignaient l'horizon vers le couchant 
quand , à une assez longue distance devant lui , le voyageur 
aperçut un Indien, et, dans l'espoir d'obtenir de lui quelques 
provisions, ou du moins des renseignements sur les particu- 
larités qu'il n'avait pu s'expliquer jusqu'alors, il essaya de 
pousser plus vigoureusement son cheval. 

L'Indien chassait devant lui deux belles vaches laitières 
dont l'étudiant pouvait distinguer les mamelles gonflées , et 
ce spectacle ne faisait qu'accroître le désir qu'il éprouvait 
de le joindre. 

« Holà! José! » cria don Cornelio de toutes ses forces. 

A ce nom de José , qui est celui auquel un Indien répond 
toujours, comme un Irlandais à celui de Paddy, l'Indien 
tourna la tète d'un air épouvanté. 

Malheureusement , et il était aisé de prévoir le cas , d'à- 



COSTAL L'INDIEN. 31 

près ce qui a été dit précédemment, le cheval n'eut pas plu- 
tôt aperçu les deux vaches, qu'avec une vigueur dont il ne 
paraissait plus susceptible , il se mit à trotter , de son trot 
le plus désagréable , dans une direction tout à fait contraire 
à celle vers laquelle on le poussait. 

Don Cornelio n'en continuait pas moins ses efforts pour 
faire arrêter l'Indien. Mais , à l'aspect de ce cavalier qui lui 
criait de venir à lui tout en s' éloignant lui-même , l'Indien 
répondit par un hurlement de frayeur et s'enfuit à toutes 
jambes, escorté de ses deux vaches, qui prirent le grand 
trot. Lantejas les perdit bientôt de vue , et alors seulement 
il put remettre son cheval dans la bonne voie. 

« Quel vertige a donc frappé les gens de ce pays?» se dit- 
il en se retrouvant dans une solitude complète, plus affamé, 
plus inquiet que jamais; et il reprit paisiblement sa marche. 

Enfin , à la chute du jour , il arriva vers un groupe de- 
deux ou trois huttes désertées, comme toutes celles qu'il 
avait rencontrées jusqu'alors. Épuisé de fatigue , ainsi que 
son cheval , le voyageur résolut de faire halte dans cet en- 
droit pour y attendre les renforts que l'officier avait promis 
de lui envoyer. 

Un large hamac de fil d'aloès semblait tout exprès pour 
lui suspendu à sept ou huit pieds au-dessus du sol , entre 
deux hauts tamariniers. Comme la chaleur était encore 
étouffante , au lieu de s'enfermer dans l'une des cabanes , 
Lantejas dessella son cheval pour qu'il pût paître en liberté; 
puis, à l'aide du tronc de l'un des arbres, il grimpa dans le 
hamac, où il s'accommoda de son mieux. 

La nuit était venue sur ces entrefaites , et , l'estomac ti- 
raillé par la faim, l'étudiant se mit à prêter attentivement 
l'oreille aux bruits qui pouvaient lui annoncer l'approche du 
secours qu'il espérait. 

Ce fut d'abord un silence profond , car la nature s'endor- 
mait autour de lui; mais, au lieu des pas de cheval qu'il 



32 COSTAL L'INDIEN. 

cherchait à entendre, le silence solennel du soir ne fut 
bientôt troublé que par les plus étranges rumeurs. 

C'était une explosion continue , sourde comme le tonnerre 
encore lointain; d'autres bruits s'y mêlaient, semblables 
aux grondements de la mer dans une tourmente. Parfois 
aussi , quoique l'air fût calme , le voyageur croyait entendre 
mugir les vents déchaînés et des hurlements rauques se 
joindre à ses concerts étranges. Saisi d'une terreur sans 
nom , il écoutait ces sifflements du vent , ces voix funèbres 
et ces rumeurs d'orage. Puis, la fatigue l'emportant sur 
l'inquiétude, il s'endormit d'un profond sommeil. 



CHAPITRE IL 

Le descendant des caciques. 

À la même heure où l'étudiant en théologie se décidait à 
faire halte dans le hamac où nous l'avons laissé , c'est-à-dire 
une heure avant le coucher du soleil, deux hommes venaient 
d'apparaître sur les bords d'une petite rivière. 

C'était à mi-chemin entre l'endroit où le dragon avait pris 
congé de l'étudiant et l'hacienda de Las Palmas, vers laquelle 
il se dirigeait. 

Au milieu d'une étroite vallée, la rivière dont il est ques- 
tion, bordée de frênes et de saules aux branches desquels 
montaient en serpentant des faisceaux de lianes fleuries, 
roulait ses eaux limpides sur un sable fin, au niveau du 
gazon de ses rives. A peu de distance de l'endroit où se 
tenaient les deux nouveaux personnages qui vont entrer en 
scène, la rivière ne semblait qu'un miroir calme, fait pour 



COSTAL L'INDIEN. 33 

répéter l'azur limpide du ciel ou quelque coin du manteau 
étoile de la nuit; mais plus loin elle prenait un aspect sau- 
vage, entre deux bords élevés et recouverts d'une végéta- 
tion pleine de vigueur. 

De la rive gazonnée où étaient parvenus ces deux hom- 
mes, le bruit imposant d'une cataracte de la rivière se fai- 
sait distinctement entendre comme le ressac de la mer. 

Le teint et le costume de l'un des deux interlocuteurs, car 
ils semblaient continuer une conversation pleine d'intérêt , 
révélaient clairement qu'il était Indien. Il portait sur son 
épaule une grossière carabine à canon court et rouillé ; deux 
nattes épaisses de cheveux noirs pendaient de sa tête sur 
une espèce de tunique de laine grisâtre , rayée de noir , à 
manches courtes qui laissaient voir ses bras nerveux cou- 
leur de cuivre rouge; cette tunique, descendant à mi-cuisses, 
était serrée à la taille par un ceinturon de cuir. Les jambes 
nues de l'Indien sortaient d'une culotte de peau fauve à canons, 
écourtés ; ses pieds étaient chaussés d'une espèce de cothur- 
nes de cuir, et un chapeau de joncs tressés couvrait sa tête» 

L'Indien était de grande taille pour un homme de sa race, 
et ses traits fins et vifs n'avaient rien de cette expression 
de servilité commune aux Indiens soumis [mansos). Des mous- 
taches assez épaisses et un bouquet de barbe qui ombrageait 
son menton donnaient même à sa physionomie un air de 
distinction sauvage. 

Son compagnon était un nègre en haillons, qui n'avait 
pour le moment rien de remarquable , si ce n'est l'air de cré- 
dulité stupide avec lequel il écoutait les discours de l'Indien. 
De temps à autre aussi l'expression de ses traits dénotait 
une frayeur mal contenue. 

Au moment où nous présentons, dans ce récit, l'Indien 
et le nègre, le premier se penchait, en marchant avec pré- 
caution, sur un endroit de la rive dépouillé d'herbes et que 
tapissait une couche de terre glaise. 

200 c 



34 COSTAL L'INDIEN. 

« Quand je vous disais, s'écria-t-il , que je ne tarderais 
pas une demi-heure à trouver leurs traces, avais-je raison? 
Tenez, regardez! » 

En prononçant ces mots d'un air de triomphe que son 
compagnon semblait ne pas partager, l'Indien montrait à 
celui-ci, sur le terrain humide, des vestiges tout récents, de 
nature à causer en effet une sensation désagréable à un 
homme qui ne faisait pas métier de chasseur de bêtes féroces. 

C'étaient de larges empreintes , où chaque doigt montrait 
sa trace fortement marquée sur le sol glaiseux. On en comp- 
tait une vingtaine de différentes dimensions. Puis, ce qui 
achevait de rendre cette découverte particulièrement ter- 
rible , c'est que l'eau d'une petite mare voisine» de la rivière 
était encore jaunâtre, n'ayant pas eu le temps de reprendre 
sa limpidité première. 

« Il ne doit pas y avoir une demi-heure qu'ils sont venus 
boire ici, continua l'Indien, car l'eau est trouble, comme 
vous pouvez le voir vous-même. Essayez de savoir combien 
il y en avait. 

— J'aimerais mieux m'en aller, repartit le noir dont un 
brouillard obscurcissait la vue , et qui essayait en vain d'o- 
béir à l'Indien , en comptant les empreintes ; Jésus , Maria ! 
toute une procession de tigres ! 

— Oh! vous exagérez. Voyons! comptons. Un, deux, trois, 
quatre : le mâle, la femelle et deux cachorros (petits). Il n'y a 
que cela et pas plus. Ah ! c'est un agréable aspect pour un 
tigrero! 

— Vous trouvez? dit le nègre d'un ton lamentable. 

— Oui, et cependant je ne les chasserai pas aujourd'hui; 
nous avons mieux à faire tous deux. 

— Ne pourrions-nous prendre rendez-vous pour un autre 
jour et retourner à l'hacienda? Quelque curiosité que j'é- 
prouve à voir les choses merveilleuses que vous m'avez pro- 
mises.... 



COSTAL L'INDIEN. 35 

— Consentir à différer d'un jour ! Cela ne se peut ; car ce 
serait partie remise à un mois, je vous dirai tout à l'heure 
pourquoi, et dans un mois nous serons loin de ce pays. 
Asseyons-nous ici. » 

Joignant l'action à la parole , l'Indien s'assit à quelques pas 
de l'endroit où ce dialogue avait lieu, et, bon gré mal gré, 
le noir fut forcé de l'imiter. Cependant il semblait ne pro- 
mettre qu'une attention si distraite, ses yeux erraient avec 
une anxiété si visible sur tous les points de l'horizon , que le 
tigrero crut devoir le rassurer de nouveau. 

«Vous n'avez rien à craindre , Clara, je vous l'affirme, 
répéta l'Indien au nègre. Le tigre, la tigresse et ses deux 
cachorros, ayant pour se désaltérer tout le cours de cette 
rivière, ne s'aviseront nullement de venir boire auprès de 
nous , et encore moins de nous chercher noise ; puis ne vien- 
nent-ils pas de boire ? 

— J'ai ouï dire qu'ils étaient très-friands de la chair des 
noirs, reprit le nègre assez bizarrement appelé du nom fé- 
minin de Clara. 

— C'est une préférence dont vous vous flattez vainemenl. 

— Dites plutôt dont j'ai une peur horrible. 

— Eh bien! soyez tranquille, il n'y a pas dans tout l'État 
un jaguar assez malavisé pour préférer une peau noire et 
dure comme la vôtre à la chair des jeunes génisses ou des 
poulains qu'il peut se procurer à discrétion et sans aucun 
danger. Les jaguars qui sont près d'ici riraient bien, s'ils vous 
entendaient. 

— C'est de vous plutôt qu'ils riraient, repartit le nègre 
qui semblait vouloir exciter les passions de l'Indien et faire 
un mauvais parti aux animaux féroces qui l'effrayaient. 

— Et pourquoi cela, s'il vous plaît? Sachez que ni hommes 
ni tigres ne riraient impunément de Costal. 

— Pourquoi? Eh 1 parbleu 1 parce qu'ils trouveraient fort 
drôle que vous, qui êtes tigrero de votre métier et payé par 



36 COSTAL L'INDIEN. 

le seigneur don Mariano Silva pour chasser et détruire les ja- 
guars qui dévorent ses jeunes bestiaux , vous ne vous met- 
iiez pas à la poursuite de ce couple dont vous venez de me 
montrer les traces sur les bords de cette rivière. 

— Soyez certain qu'ils ne perdront rien pour attendre; je 
saurai toujours retrouver leurs traces, et un jaguar dont je 
connais la tanière est un jaguar mort. Mais je ne me mettrai 
pas en chasse avant demain. Aujourd'hui est jour de nouvelle 
lune, jour où, dans la nappe des cascades, sur la surface 
des lacs déserts, apparaît, à ceux qui osent l'invoquer d'un 
cœur ferme, la Sirène aux cheveux tordus. 

— La Sirène aux cheveux tordus? répéta le nègre. 

— Celle qui révèle l'emplacement des gîtes d'or dans les 
plaines ou au milieu des montagnes, et qui indique des bancs 
de perles sur les côtes de la mer. 

— En êtes-vous certain? Qui vous a dit cela? demanda 
Clara d'un ton où la crédulité le disputait au doute. 

— Mes pères m'ont transmis ce secret, répondit l'Indien 
avec solennité, et Costal croit plus à la parole de ses pères 
qu'à celle des prêtres chrétiens, quoiqu'il ait l'air d'ajouter 
foi à la croyance qu'ils lui enseignent. Pourquoi Tlaloc et 
Matlacuezc, les divinités des eaux et des montagnes, ne se- 
raient-ils pas des dieux aussi puissants que le Christ des 
blancs? 

— Ne dites pas cela si haut, dit vivement le nègre en se 
signant avec dévotion devant ce blasphème; les prêtres chré- 
tiens ont l'oreille partout, et l'inquisition a des cachots pour les 
hommes de toutes les couleurs. » 

Au souvenir de l'inquisition évoqué par le noir, l'Indien 
baissa involontairement la voix. « Mes pères, reprit-il , m'ont 
enseigné que les divinités des eaux n'apparaissent jamais à 
un homme seul; il faut être deux pour les appeler, deux 
hommes d'un courage égal, car parfois leur colère est terrible. 
Voulez-vous être le compagnon dont j'ai besoin? 



COSTAL L'INDIEN. 3 



— Hum! fit Clara; je puis me vanter de n'avoir pas trop 
peur des hommes; je n'en dirais pas de même des tigres, et 
quant à vos divinités , qui pourraient bien n'être que le diable 
en personne, je n'oserais pas affirmer.... 

— Hommes, tigres ou diables , ne doivent pas faire peur 
à celui qui aie cœur vraiment fort, reprit Costal, surtout 
quand le prix de son courage doit être l'or , qui d'un pauvre 
Indien peut faire un seigneur. 

— Et d'un noir aussi? 

— Sans doute. 

— Dites plutôt que l'or ne servirait pas plus à un Indien 
qu'à un nègre, esclaves tous deux, et que leurs maîtres les 
en dépouilleraient l'un comme l'autre, dit le noir avec décou- 
ragement. 

— Je le sais; mais l'esclavage des Indiens touche à sa fin. 
N'avez-vous pas ouï dire que dans tierra adentro 1 un prêtre 
a proclamé l'émancipation de toutes les races, la liberté pour 
tous? 

— Non , répondit Clara en trahissant toute son ignorance 
des affaires politiques. 

— Sachez donc que le moment approche où l'Indien sera 
l'égal du blanc, le créole de l'Espagnol, et où un Indien 
comme moi sera leur supérieur, ajouta Costal d'un air d'or- 
gueil; la splendeur de nos pères va renaître, et voilà pour- 
quoi j'ai besoin d'être riche, et pourquoi je songe à présent, 
après l'avoir dédaigné jusqu'ici comme une chose inutile 
entre les mains d'un esclave , à chercher l'or qui , dans les 
mains d'un homme libre, lui servira à relever la gloire de 
ses ancêtres. » 

Clara ne put s'empêcher de jeter sur Costal un regard dou- 
blement étonné ; l'air de grandeur sauvage dont la physiono- 
mie du tigrero, vassal de l'hacienda de LasPalmas, était 

i . Dans l'intérieur. 



38 COSTAL L'INDIEN. 

empreinte, ne le surprenait pas moins que la prétention qu'il 
avait de relever la splendeur de sa famille. 

Ce regard n'échappa pas au chasseur de jaguars. 

« Ami Clara , reprit-il aussitôt , écoutez un secret que , 
dans l'humble condition où vous me voyez, j'ai gardé pen- 
dant un nombre d'années suffisant pour voir cinquante fois la 
saison des pluies succéder à la saison delà sécheresse, et 
que pourront au besoin vous confirmer tous ceux de ma caste 
et de ma couleur. 

— Vous avez vu cinquante fois la saison des pluies ! s'é- 
cria le nègre étonné en considérant attentivement l'Indien , 
dont le visage et les membres ne paraissaient pas accuser plus 
de trente ans. 

— Pas encore , reprit Costal en souriant ; mais peu s'en 
faut, et j'en verrai cinquante autres encore : les présages 
m'ont dit que je vivrais l'âge des corbeaux. » 

Puis , tandis que le nègre , dont la curiosité se trouvait 
excitée par la révélation qu'il attendait, l' écoutait avec 
attention, le tigrero continua, en décrivant avec son bras 
étendu un cercle qui embrassait les quatre points cardinaux : 

« Dans tout l'espace que pourrait parcourir un cavalier 
entre le soleil qui se lève et le soleil qui se couche , de l'est , 
à l'ouest, du sud au nord, il ne sortirait pas du pays dans 
lequel , pendant de longues années , avant que les vaisseaux 
des blancs n'eussent abordé sur nos côtes , les caciques za- 
potèques régnaient en maîtres souverains. Les deux mers 
qui baignent les rivages opposés de l'isthme de Tehuantepec 
étaient les deux seules bornes de leurs domaines ; des mil- 
liers de guerriers suivaient leur bannière et se pressaient 
derrière les plumes de leur panache de guerre. De l'Océan 
du nord à l'Océan du sud , les bancs de perles et les gîtes 
d'or leur appartenaient ; le métal que convoitent les blancs 
brillait sur leur armure et sur les sandales dont ils étaient 
chaussés; ils n'en savaient que faire, tant ils l'avaient en 



COSTAL L'INDIEN. 39 

abondance ! Que sont devenus les caciques de Tehuantepec, 
si puissants jadis? Leurs sujets ont été massacrés par le ton- 
nerre des blancs ou enfouis dans les mines , et les conqué- 
rants se sont partagé ceux qui ont survécu. Cent aventuriers 
sont devenus de puissants seigneurs en prenant chacun un 
lambeau des vastes domaines par eux conquis, et aujour- 
d'hui le dernier descendant des caciques est réduit, pour 
subsister, à se faire l'esclave d'un maître, à exposer tous 
les jours sa vie pour détruire les tigres qui ravagent les trou- 
peaux dont sont couvertes les plaines et les montagnes, jadis 
la propriété de ses pères , et sur lesquelles l'emplacement 
de sa cabane seul est à lui. » 

L'Indien aurait encore parlé longtemps , que le noir n'eût 
pas songé à l'interrompre. L'étonnement et une sorte de res- 
pect involontaire le rendaient muet. Peut-être n'avait-il ja- 
mais su qu'une race puissante et civilisée avait été rempla- 
cée par les conquérants espagnols, et, en tous cas, il était 
loin de s'attendre à retrouver, dans le tigrero plus païen 
que chrétien qui lui inculquait ses superstitions indien- 
nes, le descendant des anciens maîtres de l'isthme de Te- 
huantepec. 

Quant à Costal lui-même, rénumération à la fois pompeuse 
et vraie qu'il venait de faire de la puissance de ses ancê- 
tres le plongeait dans un sombre silence. Les yeux baissés 
vers la terre , comme tous ceux qui font un retour profond 
sur le passé, il ne songeait pas à observer l'effet que pou- 
vaient produire ses révélations sur son camarade d'aven- 
tures. 

Le soleil s'inclinait de plus en plus vers l'horizon, quand 
un long miaulement, aigu d'abord, puis terminé par un ru- 
gissement caverneux qui semblait sortir des fourrés les plus 
éloignés, sur le bord de la rivière , vint retentir aux oreilles 
des deux interlocuteurs et faire passer le nègre de l'étonne- 
ment à la plus vive frayeur. 



40 COSTAL L'INDIEN» 

L'Indien ne changea pas de position, ne fit pas un geste, 
tandis que le nègre bondit sur ses pieds en s'écriant : 
« Jésus Marie ! le jaguar ! 

— Eh bien! quoi? dit tranquillement Costal. 

— Le jaguar! répéta Clara. 

■ — Le jaguar? vous faites erreur. 

— Plût à Dieu! s'écria le nègre, osant à peine espérer qu'il 
se fût trompé. 

— Vous faites erreur dans le nombre; il y en a quatre, y 
compris les deux cachcrros. » 

Convaincu de sa méprise dans ce sens-là , Clara, les yeux 
brillants de terreur, fit mine de s'enfuir vers l'hacienda. 

« Prenez garde ! dit Costal qui paraissait s'amuser de l'ef- 
froi de son compagnon, on dit que les tigres sont très-friands 
de chair noire. 

— Vous m'avez prouvé le contraire. 

— Peut-être ai-je de faux renseignements sur les mœurs 
de ces animaux; mais ce que je sais positivement pour en 
avoir fait cent fois l'expérience, c'est que, lorsque le mâle 
et la femelle sont ensemble, il est bien rare que près de 
l'homme ils hurlent ainsi ; il y a des chances pour que ceux- 
ci soient séparés. Vous risqueriez de vous trouver entre deux 
feux, à moins toutefois que vous ne vouliez leur procurer le 
plaisir de vous donner la chasse. 

— Dieu m'en préserve ! 

— Alors , ce que vous avez de mieux à faire, c'est de res- 
ter auprès d'un homme qui n'a pas peur d'eux. » 

Le nègre hésitait cependant, lorsqu'un second hurlement, 
non moins caverneux que le premier, se fit entendre dans 
une direction contraire et confirma l'assertion du tigrero. 

« Vous voyez qu'ils sont en expédition, qu'ils se sont par- 
tagé le terrain, et qu'ils donnent de la voix pour s'avertir. 
Maintenant, si le cœur vous en dit, ajouta Costal en faisant 
signe de la main au nègre qu'il pouvait s'enfuir, libre à vous ! » 



COSTAL L'INDIEN. 41 

Bien convaincu que le danger existait devant et derrière , 
Clara, pâle à la façon des nègres, c'est-à-dire le visage passé 
du noir au gris foncé , se rapprocha tout tremblant de son 
imperturbable compagnon, dont la main n'avait pas fait- 
même un geste vers la carabine déposée sur l'herbe à côté 
de lui. 

« Cet associé ne me paraît guère brave, se dit l'Indien: 
mais je m'en contenterai jusqu'à ce que j'en trouve un plus 
intrépide. » Puis , reprenant le cours de ses pensées , in- 
terrompu par les hurlements des jaguars , il ajouta tout 
haut : « Quel est l'Indien, quel est le noir qui n'offrira pas son 
bras au prêtre soulevé contre les oppresseurs, qui ont fait 
des Zapotèques, des Mexicains, des Aztèques, des esclaves 
pour les servir? N'ont-ils pas été plus féroces envers nous 
que les tigres ? 

— J'en aurais moins peur, du moins, murmura le nègre. 

— Demain, je dirai au maître qu'il cherche un autre ti- 
grero, reprit Costal , et nous irons rejoindre les insurgés de 
l'Ouest. 

— A r ous devriez, néanmoins, le débarrasser auparavant de 
ces deux animaux , » dit Clara qui conservait rancune à 
ceux-ci. 

Le nègre achevait à peine, que, comme si les jaguars 
dont il parlait eussent voulu mettre à une dernière épreuve 
la patience du tigrero zapotèque , un troisième miaulement . 
plus tlûté, plus prolongé que le premier, se fit entendre dans 
la même direction, c'est-à-dire en amont de la rivière qui 
coulait aux pieds des deux compagnons. 

Aux terribles accents qui retentissaient à ses oreilles, 
semblables à un cri de défi, les yeux de l'Indien se dilatè- 
rent et l'irrésistible ardeur de la chasse brilla dans ses pru- 
nelles. 

« Par l'âme des caciques de Tehuantepec! s'écria-t-il, 
c'est trop tenter la patience humaine, et je veux apprendre 



42 COSTAL L'INDIEN. 

à ces deux bavards à ne plus causer dorénavant si haut de 
leurs affaires. Venez, Clara, vous allez savoir ce que c'est 
qu'un jaguar vu de près. 

— Mais je n'ai pas d'armes, s'écria le noir, effrayé plus 
encore peut-être d'aller chasser les tigres que de se laisser 
chasser par eux. Quand je vous ai parlé de purger les ter- 
res de l'hacienda de ces deux démons, je n'entendais pas 
vous accompagner : je le jure par tous les saints du pa- 
radis. 

— Écoutez, Clara; l'animal qui s'est fait entendre le pre- 
mier est le mâle, qui appelle sa femelle. Il doit être assez 
loin d'ici , en amont de la rivière, et , comme il n'y a pas un 
cours d'eau dans toute l'étendue de l'hacienda sur lequel je 
n'aie, pour les besoins de ma profession , ou une pirogue ou 
un canot.... 

— Vous en avez un ici? interrompit Clara. 

— Précisément; nous allons nous en servir pour remonter- 
la rivière. J'ai mon idée à ce sujet, vous verrez; mais, en 
attendant, vous ne courrez ainsi aucun danger. 

— On prétend que les jaguars nagent comme des phoques, 
murmura le nègre. 

— Je ne puis le nier. Allons, venez vite. » 

Le tigrero s'était élancé , en disant ces mots , vers l'en- 
droit de la rive où était amarrée son embarcation , et Clara , 
préférant le danger d'accompagner le chasseur à celui de res- 
ter seul , le suivit au petit trot , en maudissant au fond de 
son âme l'imprudence qu'il avait commise en excitant Costal 
à se mettre en chasse. 

Quelques instants après , l'Indien déliait les nœuds de la 
corde qui retenait sa pirogue aux racines d'un saule. C'était 
une pirogue creusée dans un tronc d'arbre, mais assez large 
pour contenir deux personnes au besoin. 

Deux avirons courts servaient à la manier dans les passes 
les plus larges comme dans les plus étroites. Un petit mât garni 



COSTAL L'INDIEN. 43 

d'une natte de roseaux pour faire l'office de voile , en cas de 
nécessité, était déposé au fond de la petite embarcation. 
Costal le rejeta sur la rive comme inutile en cette occasion , 
prit place à l'avant, tandis que le nègre s'assit à l'arrière, et, 
donnant à la pirogue une vigoureuse impulsion qui la fit 
glisser au milieu de la rivière , il commença d'en remonter 
le courant. 

Les saules et les frênes allongeaient déjà de grandes om- 
bres sur ces eaux que le soleil allait bientôt éclairer de ses 
derniers rayons. Les roseaux des rives frémissaient sous la 
brise du désert, qui souffle en liberté comme le vent de la 
mer et semble apporter avec elle un enivrant parfum d'indé- 
pendance. 

Indien et chasseur, Costal l'aspirait par tous les pores. 

Quant à Clara, s'il frémissait comme les roseaux des ri- 
ves, la peur y avait plus de part que l'enthousiasme, et ses 
traits empreints de frayeur contrastaient autant avec la 
contenance calme du tigrero, que les masses noires proje- 
tées par l'ombre des arbres avec les nuages de pourpre que 
répétait la rivière dans son cours. 

L'embarcation suivit d'abord les sinuosités des rives qui 
bornaient la vue des deux navigateurs. Parfois des arbres 
inclinés courbaient leurs troncs sur les eaux, et sur chacun 
d'eux le noir s'attendait à voir luire les yeux d'une bête fé- 
roce prête à s'élancer sur la pirogue. 

« Por Dios ! disait le noir en frissonnant , chaque fois que 
l'embarcation longeait de près ces arbres inclinés sur l'eau , 
ne passez pas si près ; qui sait si l'ennemi n'est pas caché 
derrière ces feuillages? 

— J'ai mon idée, » répondait Coslal. 

Et l'Indien continuait à faire voguer son canot d'un bras 
vigoureux, sans paraître s'inquiéter des dangers que les 
fourrés de saules pouvaient receler. 

« Quelle est dorx votre idée? demanda enfin Clara. 



44 COSTAL L'INDIEN. 

— Une idée bien simple et que vous allez approuver. 

— Voyons ! 

— Il y a deux jaguars, je ne parle pas des petits; comme 
vous n'avez pas d'armes, ceux-là vous regardent; vous en 
prendrez un de chaque main, par la peau du cou, puis vous 
leur briserez à tous deux le crâne en les frappant l'un contre 
l'autre. Rien n'est plus simple. 

— Cela me paraît , au contraire , très-compliqué , et puis . 
d'ailleurs, comment pourrais-je courir assez vite pour les 
attraper? 

— Ils vous éviteront cette peine en se jetant sur vous; car 
d'ici à un quart d'heure , sans doute , nous allons les avoir 
tous les quatre sur les bras. 

— Tous les quatre! s'écria le nègre en tressaillant si vio- 
lemment qu'il imprima à la frôle embarcation un mouve- 
ment d'oscillation assez fort pour la faire chavirer. 

— Sans doute, repartit Costal en se penchant vivement 
pour faire contre-poids. C'est là mon idée comme la seule 
manière d'abréger les longueurs de la chasse. Que voulez- 
vous? quand le temps presse, on fait de son mieux. Ainsi 
que je vous le disais lorsque vous m'avez interrompu , il 
y a deux jaguars, l'un à gauche, l'autre à droite. Or, ces 
animaux voulant absolument se rejoindre, leur voix l'indi- 
que , si nous nous mettons entre eux deux , il est évident 
qu'ils fondent à la fois sur nous. Je vous défie de me prouver 
le contraire. » 

A dire vrai , Clara n'y songeait guère ; une conviction pro- 
fonde de l'infaillibilité de la prédiction de Costal lui faisait 
garder un silence complet. 

ce Attention ! Clara , dit ce dernier, nous allons doubler 
cette pointe dont les arbres nous cachent la vue de la 
plaine ; vous me direz si vous voyez l'animal que nous cher- 
chons. » 

En effet , dans la position qu'occupaient les deux compa- 



COSTAL L'INDIEN. 45 

gnons dans la pirogue , le noir, assis à l'arrière , n'avait qu'à 
jeter les yeux devant lui, tandis que, assis à l'avant, l'Indien 
était forcé de se retourner de temps à autre. Du reste, le vi- 
sage du nègre était pour lui comme un miroir qui l'avertissait 
fidèlement de ce qu'il avait intérêt à savoir. 

Jusque-là, les yeux du nègre n'avaient exprimé qu'une ter- 
reur vague , sans cause déterminée , quand , à l'instant où le 
canot eut franchi le dernier coude de la rivière, une angoisse 
profonde et subite se peignit sur tous ses traits. 

L'Indien, mis sur ses gardes, retourna vivement la tète. 
Une plaine immense, au milieu de laquelle la rivière coulait 
à pleins bords, entre deux rives dégarnies d'arbres, s'éten- 
dait à droite et à gauche sans qu'aucun objet empêchât la vue 
de plonger dans un horizon illimité. Bien loin des deux chas- 
seurs , la rivière se repliait presque sur elle-même , formant 
un delta verdoyant à la pointe duquel passait le chemin qui 
conduisait à l'hacienda de Las Palmas. 

Les rayons du couchant emplissaient tout le paysage d'une 
brume dorée ; le bras de la rivière que remontaient l'Indien 
et le nègre roulait des eaux teintes de pourpre et d'or, et à 
deux portées de carabine environ , au milieu de ce brouillard 
lumineux, sur ces eaux radieuses, un objet étrange apparut 
aux yeux ravis de Costal. 

« Voyez , Clara , dit-il en remettant les avirons aux mains 
du noir, tandis qu'il s'agenouillait sur le fond de la pirogue, 
sa carabine à la main , jamais vos yeux ont-ils contemplé un 
plus noble spectacle ? » 

Clara prit machinalement les avirons et ne répondit rien ; 
les yeux dilatés, la bouche entr'ouverte, il était muet à l'as- 
pect du tableau qui frappait ses regards et semblait fasciné 
comme l'oiseau par le serpent à sonnettes. 

Cramponné sur le cadavre flottant d'un buffle, qu'il dévo- 
rait , l'un des jaguars , celui dont la voix avait averti sa fe- 
melle, se laissait emporter doucement au cours de l'eau. La 



46 COSTAL L'INDIEN. 

tête allongée, arc-bouté par les pattes de devant, celles de 
derrière repliées sous son ventre et le dos renflé en une 
ondulation à la fois puissante et souple, l'animal roi des 
plaines d'Amérique laissait miroiter aux derniers rayons 
du soleil sa robe d'un fauve vif, constellée de ses taches noi- 
râtres. 

C'était une des plus belles scènes sauvages que les sava- 
nes déroulent journellement aux yeux du chasseur et de 
l'Indien , un magnifique épisode du poëme éternel que le dé- 
sert chante à leurs oreilles. 

Un râlement profond , que termina un éclat de voix sem- 
blable aux sons les plus puissants de l'ophicléide , s'échappa 
de la poitrine du jaguar et glissa sur la surface des eaux jus- 
qu'aux deux navigateurs. Il avait aperçu ses ennemis et les 
défiait. Costal y répondit par un cri de défi, comme le limier 
qui vient d'entendre la trompe de chasse jeter ses fanfares à 
l'écho des bois. 

« C'est le mâle, dit-il d'une voix frémissante. 

— Tirez-le donc ! s'écria le nègre en retrouvant la pa- 
role. 

— Le tirer ! répondit Costal ; ma carabine ne porte pas si 
loin et je ne suis adroit qu'à bout portant ; et la femelle que 
je ne pourrais plus joindre! tandis que, en attendant une 
minute, vous allez la voir bondir de notre côté, escortée de 
ses deux cachorros. 

— Dios me ampare* ! » murmura le nègre, épouvanté du 
plan de Costal qui se réalisait en partie , car un hurlement 
lointain ne fit que précéder d'une seconde l'apparition de 
l'autre jaguar à l'extrémité de la savane. Quelques bonds, 
faits par la femelle avec une superbe aisance, la transportè- 
rent à deux cents pas de la rive et de la pirogue. 

Là elle s'arrêta, le nez au vent, humant l'air, les jarrets 

4 . Que Dieu me protège ! 



COSTAL L'INDIEN. 47 

vibrants comme une flèche' qui frémit encore après avoir 
frappé le but , tandis que ses deux petits venaient se grou- 
per à ses côtés. 

Cependant le canot , privé de ses avirons , dérivait tout 
doucement et commençait à tournoyer, gardant toujours ainsi 
là même distance avec le tigre accroupi sur le cadavre du 
buffle à moitié enfoncé dans l'eau. 

« De par tous les diables ! s'écria l'Indien impatienté, main- 
tenez donc la pirogue *au fil de la rivière ; autrement il n'y a 
pas de raison pour que nous nous joignions jamais, ce jaguar 
et moi. Là.... c'est bien, à la bonne heure; la main ferme, 
il ne faut pas déranger la mienne. Il est important que je tue 
l'animal du premier coup , sans quoi l'un de nous est perdu ; 
car nous aurions à lutter contre le mâle blessé et la femelle 
pleine de vie. » 

Le jaguar descendait tranquillement le cours de l'eau sur 
son piédestal flottant , et la distance se comblait petit à petit 
entre la pirogue et lui. Déjà on pouvait distinguer nettement 
ses yeux de feu roulant dans leurs orbites, et les ondulations 
de sa queue qui s'agitait en serpentant. L'Indien le visait au 
mufle et allait lâcher la détente de sa carabine , lorsque la 
pirogue commença de remuer si étrangement, qu'elle semblait 
soulevée par la houle de la mer. 

« Que diantre faites-vous donc, Clara? s'écria l'Indien avec 
colère ; il me serait impossible ainsi d'attraper tout un trou- 
peau de tigres. % 

Mais, soit que Clara le fît à dessein, soit que la terreur 
troublât ses sens , les oscillations devenaient de plus en plus 
violentes sous son aviron convulsif. 

« Le diable vous emporte ! s'écria de nouveau l'Indien avec 
rage ; je le tenais là, entre les deux yeux. » 

Et, déposant sa carabine, il arracha les rames des mains de 
Clara. 

Ce ne fut pas, toutefois, sans qu'une longue minute s'écou- 



48 COSTAL L'INDIEN. 

làt qu'il put réparer la maladresse de son compagnon, et il 
allait reprendre son arme , quand le jaguar poussa un rugis- 
sement formidable, puis, enfonçant ses crocs aigus dans le ca- 
davre du buffle , il en arracha un lambeau sanglant, prit un 
élan terrible, et, tandis que le corps flottant, repoussé par ses 
jarrets nerveux, s'enfonçait en tournoyant dans l'eau pour re- 
paraître à dix pas plus loin , le tigre avait pris pied , d'un 
bond , sur la rive occupée par sa femelle. 

L'Indien lâcha vainement un juron de païen; il n'était 
plus temps : quelques autres bonds avaient jeté le tigre près 
de sa compagne, hors de portée de sa carabine. 

Le couple féroce sembla hésiter un instant, et, poussant 
un double rugissement de menace, auquel se joignirent ceux 
des deux cachorros, tous tes quatre s'élancèrent en bondissant 
vers les limites de l'horizon. 

« Allez! allez, coquins! je vous retrouverai, s'écria Costal, 
sans pouvoir s'empêcher, malgré son désappointement, de 
suivre des yeux ces habitants du désert, qui, dans leur 
course rapide, semblaient à peine effleurer l'herbe de la 
savane. 

— C'est égal ! reprit. l'Indien en s'adressant à Clara dont 
les yeux brillaient de plaisir, vous pouvez vous flatter de 
m'avoir fait manquer un beau couple de jaguars. y> 

Et Costal fit force de rames pour regagner l'endroit de la 
rive où il s'était embarqué. 

La rivière charriait encore le cadavre du buffle dans ses 
eaux plus assombries , et déjà depuis longtemps les deux 
jaguars avaient disparu au milieu de la brume rouge. 



COSTAL L'INDIEN. 49 



CHAPITRE III. 

Le génie de la cascade. 

La petite pirogue qui portait le nègre et l'Indien continuait 
à descendre silencieusement le cours de la rivière, le pre- 
mier se félicitant d'avoir échappé à la griffe des tigres, le 
second absorbé dans les pensées auxquelles sa chasse in- 
fructueuse avait apporté une trêve momentanée. 

Un reste d'appréhension se mêlait cependant à la satisfac- 
tion de Clara. Les jaguars avaient fui, il est vrai, mais de 
quel côté? Il rompit le premier le silence pour adresser cette 
question à Costal. 

« Vous voulez savoir quelle direction ils ont dû prendre, 
répondit l'Indien ; un raisonnement bien simple vous la fera 
connaître. Un buffle mort ne se rencontre pas tous les jours, 
et ce n'est qu'à regret, soyez-en sûr, que le tigre a lâché sa 
proie ; il sait par instinct de quel côté la rivière entraîne le 
cadavre, et il ira l'attendre en aval, au-dessous de la cascade 
que vous entendez gronder d'ici. » 

Le murmure imposant des eaux, déjà entendu par Clara, 
devenait en effet plus distinct à mesure que la pirogue ga- 
gnait du chemin. 

a Je ne dis pas cependant, reprit l'Indien, que la cascade 
le lui rendra en entier; j'ai vu des troncs d'arbres brisés en 
morceaux en roulant du haut en bas. » 

Cette réponse péremptoire ne faisait qu'à demi le compte 
de Clara; toutefois, comme la pirogue abordait au même 
instant, il n'en laissa rien paraître. 

200 d 



50 COSTAL L'INDIEN. 

Les deux compagnons prirent terre, et quelques moments 
suffirent pour amarrer de nouveau la pirogue aux racines du 
saule dont elle avait été détachée. 

« Ainsi, reprit le nègre, vous croyez que les jaguars.... 

— Je suis à peu près certain de ce que je vous dis, et 
peut-être une demi-heure ne se passera-t-elle pas sans que 
vous entendiez de nouveau leur voix au fond du ravin, où 
nous aurons affaire tout à l'heure. 

— Et vous ne craignez pas qu'ils ne cherchent à prendre 
leur revanche? 

— Je m'en soucie comme d'un fétu de paille de maïs: 
mais nous n'avons que trop pensé à ces animaux ; heureuse- 
ment qu'il n'y a pas de temps perdu. Je vous avais bien dit 
qu'une journée tout entière ne serait pas de trop pour leur 
donner la chasse, à moins qu'un hasard ne vînt abréger ma 
besogne; vous ne l'avez pas voulu; songeons à nous à pré- 
sent, Clara. La nouvelle lune va se lever tout à l'heure : lais- 
sez-moi invoquer Tlaloc, le dieu des eaux, pour qu'il envoie 
la richesse au fils des caciques de Tehuantepec. » 

En disant ces mots, l'Indien s'éloigna de quelques pas 
de Clara. 

« N'allez pas trop loin, s'écria celui-ci, à la pensée des 
redoutables voisins qui rôdaient près de là. 

— - Je vous laisse ma carabine. 

— Belle avance ! caramba ! un coup pour quatre tigres, » 
murmura le nègre. 

Le Zapotèque s'avança lentement vers le bord de la ri- 
vière, monta sur le tronc d'un saule qui était incliné sur 
l'eau, et debout, les bras étendus en avant, il commença de 
chanter sur une mélodie bizarre une espèce d'invocation in- 
dienne dont les mots arrivaient jusqu'au nègre, sans toute- 
fois qu'il en pût comprendre le sens. 

Clara écoutait avec une frayeur d'un autre genre cette 
invocation aux dieux du paganisme zapotèque, et son effroi 



COSTAL L'INDIEN. 51 

ne tarda pas à redoubler quand un rugissement, quoique à 
peine perceptible, se fit entendre au loin, comme si la voix 
du démon répondait à son adorateur. C'était, ainsi que l'avait 
dit l'Indien, dans la direction de la cascade. Au milieu des 
ombres que l'approche de la nuit commençait déjà à répan- 
dre, la coïncidence des prières bizarres du païen et des 
cris lugubres du tigre, qui semblaient en être l'accompagne- 
ment infernal, devait en effet être effrayante pour un homme 
de la race ignorante et superstitieuse de Clara. Il crut voir 
des yeux de feu luire devant lui dans le fourré ; l'ombre in- 
décise de la Sirène aux cheveux tordus lui parut s'élever 
lentement de la surface des eaux, et des voix mystérieuses 
lui semblèrent se mêler au grondement lointain de la chute 
d'eau. 

Un double frisson passa sur sa peau noire, depuis la plante 
des pieds jusqu'aux racines de ses cheveux crépus. 

« Êtes-vous prêt? dit Costal en le joignant. 

— A quoi? 

— A m'accompagner jusqu'à la chute d'eau et à y invo- 
quer, comme je vous le dirai tout à l'heure, la divinité qui 
s'y laissera voir. 

— Là-bas, à la cascade où les tigres rugissent? dit le 
nègre effrayé. 

— L'or est à ce prix, répliqua Costal. 

— Allons! s'écria le nègre après un moment de silence; 
je suis dès aujourd'hui le serviteur du génie des placer & 
d'or. » 

L'Indien ramassa sa carabine et son chapeau, et Clara, 
drapant autour de lui la pièce de calicot grossier qui lui 
servait de manteau, se mit sur les pas de Costal en le ser- 
rant de près, partagé entre la crainte et la cupidité. 

Tous deux commencèrent à suivre le cours de l'eau qui: 
les conduisait vers l'endroit où grondait la cascade. 

A mesure qu'ils avançaient, les berges de la rivière deve- 



52 COSTAL L'INDIEN. 

naient plus escarpées et se rapprochaient davantage l'une 
de l'autre ; les arbres des deux rives formaient, en croisant 
leurs cimes, une voûte épaisse et sombre. Les eaux, resser- 
rées dans un lit étroit, hérissé de rochers, et dont l'inclinai- 
son devenait de plus en plus rapide, bouillonnaient à la sur- 
face. Le sol manquant tout à coup, le torrent tombait en 
cataracte de cent cinquante pieds de hauteur au fond d'un 
ravin profond, avec un fracas épouvantable, auprès duquel 
le bruit de l'Océan en fureur, qui brise sur nos falaises en 
roulant les galets du rivage, ne semble qu'un faible murmure. 

Blanche et terrible comme une avalanche, la cataracte s'é- 
lançait d'un cintre formé par les cimes entrelacées de deux 
ahuehuetes* . Leurs rameaux noirs et flexibles, les longs 
flocons de mousse espagnole que la brise balançait à leurs 
extrémités, les lianes pendantes qui s'y enroulaient en fes- 
tons, effleuraient de temps en temps la courbe écumeuse que 
décrivait la cascade. Au milieu d'un nuage de vapeur, ces 
deux grands arbres aux barbes grises et flottantes étendaient 
leurs bras vigoureux et semblaient être des génies vieillis à 
la garde de ces eaux. 

A cet endroit, les deux compagnons firent halte. Bien que 
ce fût de ce côté à peu près que le dernier rugissement du 
jaguar s'était fait entendre, le nègre paraissait plus rassuré 
que quelques instants auparavant. La crainte des bêtes fé- 
roces et celle des esprits de l'autre monde s'étaient effacées 
devant la cupidité. 

« Maintenant, dit Costal, écoutez attentivement les in- 
structions que je vais vous donner; mais, avant tout, rap- 
pelez-vous bien que , si la Sirène aux cheveux tordus vous 
apparaît, si, à son aspect, vous sentez une terreur réelle 
succéder à ce premier frisson que l'homme le plus brave ne 

* . Espèce de cèdre qui croît dans les lieux humides. En indien, 
ahuehuetl veut dire seigneur des eaux. 



COSTAL L'INDIEN. 53 

peut empêcher de passer sur sa chair en présence d'un gé- 
nie qui se rend visible, vous êtes perdu. 

— Bon ! répliqua le nègre, la connaissance d'une mine 
d'or vaut bien le risque de se faire tordre le cou ; parlez, je 
vous écoute. » 

En disant ces mots, la contenance du nègre était, du 
moins en apparence, aussi ferme que celle de Costal lui- 
même. L'Indien et lui s'assirent sur l'un des bords du pro- 
fond ravin au fond duquel la rivière reprend bientôt son 
cours paisible au milieu d'arbres touffus et presque impéné- 
trables aux rayons du soleil. 

Cependant, malgré l'abondante végétation des arbres et 
des lianes qui couvraient le ravin et y répandaient l'obscu- 
rité, si les deux chercheurs d'aventures n'eussent pas été si 
absorbés dans leur conversation, ils auraient pu voir ce qui 
se passait au fond de ce ravin. Presque à leurs pieds venait 
s'asseoir un homme, à l'endroit où les eaux de la rivière, 
naguère si furieuses, tranquilles maintenant, caressaient 
mollement les longues tiges des plantes aquatiques qui bor- 
daient la rive, et dont les feuilles larges et luisantes se 
dressaient en forme de parasols. Cet homme, qui semblait 
considérer curieusement le spectacle imposant de la cascade, 
n'était autre que le capitaine des dragons de la reine que 
nous connaissons déjà, et qu'un singulier hasard paraissait 
avoir conduit dans cet endroit sauvage. 

Nous devons, en considération du rôle que joue l'officier 
dans ce récit, dire en deux mots, pendant que Costal donne 
ses instructions à Clara, comment il était arrivé à joindre les 
deux associés. 

Lorsque le capitaine des dragons de la reine, don Rafaël 
Très- Villas, se fut séparé du naïf étudiant en théologie qui 
l'avait pris un instant pour un mangeur de chair humaine, un 
Lestrygon , ainsi qu'il l'appelait au souvenir classique de son 
Odyssée, il ne perdit pas son temps à chercher à expliquer 



54 COSTAL L'INDIEN. 

les bizarreries qui l'avaient frappé le long du chemin. Il 
poussa vigoureusement son cheval, que son instinct avertis- 
sait de la proximité d'une écurie, et qui répondit à l'empres- 
sement de son cavalier. 

Malheureusement l'officier, quoique créole, n'était jamais 
venu dans cette partie du pays immense qui l'avait vu naître, 
et, arrivé à un endroit où le sentier qu'il avait suivi jusque-là 
se divisait en deux, quoique à peu près dans la même direc- 
tion, il hésita sur celui des deux embranchements qu'il devait 
prendre. 

La même solitude continuait à régner autour de lui ; per- 
sonne n'était là pour fixer son incertitude, et, en l'absence 
de tout renseignement, il s'en rapporta au choix de son cheval. 

L'animal avait sans doute plus soif que faim, et, après avoir 
flairé l'air, ses naseaux avaient humé les fraîches émanations 
d'une rivière lointaine ; la bride sur le cou, il avait choisi 
l'embranchement de droite. 

Ce choix fut heureux pour l'étudiant, resté dans son hamac, 
comme ce récit va le prouver tout à l'heure, mais il fourvoya 
l'officier. 

En effet, l'embranchement de gauche l'eût conduit à dou- 
bler un des coudes de la rivière sans être obligé de la traver- 
ser, et à arriver à la route directe de l'hacienda de Las Pal- 
mas, où, pour plus d'un motif, il avait grande hâte de se 
rendre. 

Déjà, depuis quelques instants, le bruit sourd d'une chute 
d'eau parvenait à ses oreilles, quand, au bout d'une demi- 
heure d'un trot aussi rapide qu'un petit galop de chasse, 
le sentier se termina brusquement devant d'inextricables 
taillis, derrière lesquels l'eau grondait avec le fracas du ton- 
nsrre. 

Le lecteur connaît cet endroit maintenant, mais le voya- 
geur était complètement dépaysé ; et, quoique quelques mi- 
nutes de marche le séparassent à peine de l'endroit à peu 



COSTAL L'INDIEN. S>5 

près guéable de la rivière où Costal avait montré à Clara la 
trace d'un ménage de jaguars, telle était l'épaisseur des bois 
sur les deux rives, qu'il ne put supposer la rivière si près de 
lui. 

Pour tourner cette difficulté dont il fallait sortir, l'officier 
mit pied à terre ; il attacha son cheval par la bride et gagna 
la crête du ravin, quoique non sans peine. 

Le voyageur ne sut d'abord par quel côté aborder ce téné- 
breux labyrinthe, que tapissait une couche épaisse de détri- 
tus amoncelée pendant de longues années par la chute des 
feuilles, et dans laquelle il enfonçait presque jusqu'aux ge- 
noux. Fatigué par les efforts inutiles qu'il faisait pour avan- 
cer, il allait retourner sur ses pas, lorsqu'il aperçut une es- 
pèce de sentier formé par les eaux des pluies ou peut-être 
par les bêtes fauves, et il s'y glissa dans l'espoir de trouver 
enfin quelque issue pour lui et son cheval. 

La pente était rapide, mais le sol était ferme, et l'officier 
se mit en devoir de descendre. Des lianes qui serpentaient 
d'arbre en arbre assuraient ses pas, comme les cordes qui 
servent de rampes dans certains escaliers ; d'autres, retom- 
bant de la cime des arbres, pendaient autour de lui, sem- 
blables aux cordages des mâts d'un navire ; il put enfin ar- 
river au fond du ravin. 

Là, nous l'avons dit, les eaux impétueuses de la cascade 
reprenaient leur cours tranquille et calme. 

Quelque pressé que fût le dragon , la vue de cette magni- 
fique cataracte , l'une des plus pittoresques et des plus im- 
posantes qu'on puisse rencontrer en Amérique , lui arracha 
un cri de surprise et d'admiration. 

Il s'assit sur l'un des fragments de roc autour desquels 
les eaux murmuraient gaiement, pour contempler un instant 
plus à l'aise la masse écumeuse qui se précipitait devant 
lui ; mais des nuées de maringouins altérés de sang ne tar- 
dèrent pas à troubler sa contemplation. L'officier allait fuir 



66 COSTAL L'INDIEN. 

au plus vite pour éviter leurs cruelles piqûres , lorsqu'un 
spectacle imprévu captiva son attention et le fit rester à sa 
place. 

Au milieu des flots de vapeur que lançait la cascade, la 
cime des deux ahuehuetes qui la couronnait n'apparaissait 
plus que vaguement, quand, sur le tronc incliné de l'un 
d'eux, il crut distinguer comme le masque de bronze floren- 
tin d'une figure indienne. 

Cette apparition fut presque aussitôt suivie d'une seconde; 
sur la fourche formée par deux des mères branches de l'autre 
cèdre, un deuxième visage se montra. Ce dernier était noir 
comme la nuit. 

C'étaient, à n'en pas douter, un nègre et un Indien qui 
surgissaient tout à coup à ses yeux. 

Par quel singulier hasard les trois principaux types de la 
race humaine se trouvaient-ils réunis dans ces lieux déserts? 
Don Rafaël y expliquait bien sa présence, mais nullement 
celle des deux autres. 

Bientôt à la figure succéda le corps tout entier de l'Indien 
et celui du nègre. 

L'audace de ces deux hommes était effrayante. 

Tous deux, tantôt à tour de rôle, tantôt ensemble, s'avan- 
çaient au-dessus de la cascade mugissante, se suspendaient 
par les bras aux rameaux des cèdres et mouillaient leurs 
pieds dans l'écume, ou se penchaient au-dessus de la nappe 
d'eau avec une hardiesse qui causait à l'officier une sorte 
de vertige. 

Les yeux fixés sur les eaux bouillonnantes de la cataracte, 
ces deux étranges personnages n'apercevaient point don 
Rafaël. Celui-ci pensait qu'un objet invisible pour lui devait 
absorber leurs regards, et il aurait cru volontiers que c'était 
de quelque nymphe des eaux que le nègre essayait la con- 
quête, à en juger du moins par le manège prétentieux de ses 
gestes et de sa physionomie. Sa large bouche, en s'ouvrant 



COSTAL L'INDIEN. o7 

jusqu'aux oreilles avec une coquetterie grotesque , laissait 
voir la double rangée de ses dents, dont la blancheur con- 
trastait avec l'ébène de sa figure. Il allongeait son noir vi- 
sage autant qu'il le pouvait sur la nappe de la cascade, 
comme si l'objet dont il voulait capter la bienveillance eût 
été caché sous la voûte écumeuse qu'elle formait. 

L'Indien, de son côté , se livrait , mais avec plus de di- 
gnité , aux mêmes grimaces et aux mêmes attitudes que le 
noir, évidemment dans un but semblable. L'officier avait 
beau regarder la cascade de tous ses yeux, il ne voyait tou- 
jours que la masse blanche de son écume. 

Bientôt le Zapotèque , tout en se penchant d'une main au- 
dessus de l'abîme, fit signe à son compagnon de cesser ses 
grimaces , et le nègre ne laissa plus voir que sa face noire, 
immobile et sérieuse. 

L'Indien alors étendit le bras en avant et commença une 
espèce d'incantation solennelle, accompagnée de chants per- 
dus dans le fracas des eaux. L'officier voyait distinctement, 
en effet, dans le jeu des muscles de la bouche de l'Indien , 
qu'il chantait à pleine poitrine. 

Bien qu'il en coûtât à la curiosité de don Rafaël d'inter- 
rompre cet étrange manège, le désir d'apprendre enfin où il 
était et quelle route il devait suivre le décida à élever la 
voix et à crier de toutes ses forces pour attirer l'attention 
de ces deux hommes. Mais, quelle que fût la vigueur de ses 
poumons, le bruit assourdissant de la cataracte l'empêcha de 
se faire entendre. Alors il se résolut à gagner l'endroit où le 
nègre et l'Indien lui apparaissaient, et il reprit te chemin par 
lequel il était venu. 

Don Rafaël remonta péniblement jusqu'à l'arcade formée 
par les deux cèdres au-dessus de la chute d'eau ; mais les 
deux personnages avaient disparu. Il se hissa avec bien des 
précautions sur l'un des deux gros arbres et considéra la cas- 
cade avec une nouvelle attention, espérant y découvrir quel- 



58 COSTAL L'INDIEN. 

que objet de nature à justifier les manœuvres du noir et de 
l'Indien. Il n'aperçut que ce qu'il avait vu déjà : la nappe d'é- 
cume et de longs filets d'eau qui serpentaient dans les fis- 
sures du rocher et revenaient s'absorber dans la masse com- 
mune. 

Cependant les lieux que l'officier venait de quitter n'é- 
taient plus déserts , à en juger par une ondulation bien mar- 
quée au milieu des taillis épais du ravin. Le feuillage , agité 
sur une ligne tortueuse , prouvait que , comme il avait fait 
tout à l'heure , quelqu'un s'appuyait sur le tronc des arbres 
pour descendre , mais du côté opposé à celui qu'il avait oc- 
cupé. 

Le soleil baissait sensiblement ; ses derniers reflets ve- 
naient de s'éteindre dans la nappe écumeuse de la chute 
d'eau , et, malgré la teinte crépusculaire qui avait subitement 
envahi le fond du ravin , le dragon reconnut facilement, dans 
les deux hommes qui sortirent tout à coup du couvert des 
bois, le nègre et son compagnon. 

L'air de ces deux individus était grave et même solennel ; 
celui du noir surtout ne paraissait pas exempt de quelque se- 
crète frayeur. 

ce Le diable soit de ces drôles , qui semblent fuir quand 
j'approche! » s'écria l'officier. 

Sur un geste de soa compagnon , le nègre disposa , sur la 
plate-forme de l'un des rochers éboulés dans le lit de la ri- 
vière, une provision de branches sèches ramassées sur l'un 
des bords, et ils ne tardèrent pas à y mettre le feu. 

Bientôt une lueur éclatante empourpra l'eau qui coulait au- 
tour des rochers et lança des reflets rouges dont se teignit 
aussi la blanche écume de la cataracte. 

Pendant que le nègre restait immobile à contempler les 
lueurs du brasier qui scintillaient sur l'eau, le Zapotèque ôta 
son chapeau de jonc , dénoua les tresses de sa chevelure et 
se dépouilla de l'espèce de sayon dont sa poitrine et ses 



COSTAL L'INDIEN. 59 

épaules étaient couvertes. Des flots de cheveux, noirs comme 
l'aile du corbeau dont il prétendait devoir atteindre la longé- 
vité , se répandirent sur son corps musculeux et bronzé et 
voilèrent en partie sa figure. 

L'officier vit alors, pour la première fois, que l'Indien souf- 
flait dans une trompe marine, dont les sons rauques et sacca- 
dés imitaient ceux que le jaguar fait entendre quand il a faim 
ou soif. 

Lorsqu'il crut avoir suffisamment éveillé l'espril de la 
cataracte , dont la réponse semblait se transmettre par la 
voix des échos qui répétaient cette lugubre et. bruyante har- 
monie, l'Indien passa sa conque en bandoulière et commença, 
autour du rocher sur lequel continuait à brûler le brasier , 
une sorte de danse sauvage au milieu des eaux basses de la 
rivière, que ses jambes fouettaient avec force. 

A mesure que l'obscurité crépusculaire s'épaississait, la 
scène devenait plus bizarre ; l'Indien continuait à s'agiter 
frénétiquement, tandis que le nègre restait immobile comme 
une statue. Les lueurs du foyer reflétaient sur eux d'étranges 
teintes. La cataracte semblait rouler des flots de feu. C'était 
une scène bizarre et imposante tout à la fois. 

« Vive Dieu ! se dit l'officier , je serais curieux de savoir 
en l'honneur de quelle divinité païenne ces deux sauva- 
ges se livrent à ces extravagances ; mais j'éprouve un désir 
plus vif encore de les prier de me remettre dans le bon 
chemin. » 

Alors , pour suppléer à la voix , dont la chute d'eau amor- 
tissait le bruit , don Rafaël ramassa plusieurs poignées de 
petites pierres qu'il fit pleuvoir à côté des deux compagnons. 
Le moyen fut sans doute efficace , car tout à coup l'Indien 
balaya d'un revers de main les fascines enflammées du foyer, 
qui s'éteignirent subitement dans l'eau. Tout redevint obscur 
au fond du ravin; le nègre et l'Indien (dans lesquels on a dû 
reconnaître Costal et Clara) disparurent dans les ténèbres au 



t>0 COSTAL L'INDIEN. 

milieu desquelles grondait toujours la cascade, dont la voûte 
cessa d'être embrasée. 



CHAPITRE IV. 

L'inondation. 

Pendant que les deux compagnons , l'Indien et le nègre ; 
accomplissaient les cérémonies bizarres que nous n'avons 
décrites que sommairement , telles que les voyait le capi- 
taine des dragons de la reine , la lune s'était levée radieuse , 
quoique nouvelle , comme cela arrive toujours dans ces 
beaux climats. 

Don Rafaël venait d'apprendre par sa propre expérience 
qu'un homme agile ne pouvait guère mettre moins d'un quart 
d'heure à gravir, à travers la végétation pressée qui les 
obstruait , les flancs du ravin au fond duquel s'étaient passées 
les scènes étranges dont le hasard l'avait rendu témoin ; 
il avait aussi remarqué que les deux acteurs qui y avaient 
figuré se tenaient du côté de la rivière opposé à celui qu'il 
occupait. 

Quoique, grâce à la découverte qu'il avait faite de cette 
rivière , il lui fût plus facile , en la traversant à gué dans 
quelque endroit, de se remettre à peu près dans son chemin, 
et qu'il pût à la rigueur se passer de renseignements , il ne 
se décida pas moins à tâcher d'en obtenir de ces deux per- 
sonnages; il résolut donc de profiter du temps qu'ils met- 
traient à remonter pour aller chercher son cheval , passer la 
rivière à la nage, s'il le fallait , et les attendre près de la 
cascade où il supposait qu'ils allaient retourner. 



COSTAL L'INDIEN. 61 

La lune éclairait vivement la rivière et ses bords ; les 
fourrés n'étaient inextricables que sur la crête et les flancs 
du ravin. En faisant un léger détour, l'officier espérait trou- 
ver un passage plus facile; il se mit donc sans perte de 
temps en mesure d'exécuter son projet. 

Les choses se passèrent comme il le pensait , et moins de 
dix minutes après il était de retour avec le cheval qu'il tirait 
par la bride, cherchant un endroit sur la rive où il pût faire 
descendre facilement sa monture et traverser l'eau. 

Dans l'intervalle, et à travers le grondement de la cascade 
dont il s'éloignait , il crut entendre une sorte de cri funèbre 
retentir du côté de la rivière qu'il avait intention de gagner. 
Cette voix rauque , qu'il ne pouvait confondre avec les gla- 
pissements des chacals qui avaient maintes fois frappé ses 
oreilles dans le cours de ses voyages, ressemblait , par une 
certaine intonation caverneuse , aux mugissements des tau- 
reaux , et elle fit éprouver au voyageur une vague sensation 
de malaise : c'était la première fois qu'il entendait ces notes 
funèbres , et , sans savoir au juste quelle espèce de danger, 
il sentait instinctivement qu'un danger quelconque le mena- 
çait. Son cheval semblait aussi partager ses appréhensions, 
à en juger par le frémissement de ses naseaux. 

Pour être prêt à tout événement , don Rafaël déboucla les 
courroies du mousqueton suspendu à ses arçons et continua 
sa recherche. Une pente douce , telle qu'il la désirait , ne 
tarda pas à se présenter à lui. Alors, sans s'inquiéter si la 
rivière était profonde ou non, il se mit en selle et poussa 
son cheval, qui, moitié à gué, moitié à la nage, eut bientôt 
gagné l'autre rive, tandis que le cavalier, les genoux rele- 
vés, tenait son mousqueton au-dessus de sa tête pour éviter 
de le mouiller. 

Décidé à guetter pendant quelque temps encore la présence 
des deux seuls êtres vivants qu'il eût aperçus dans ces solitu- 
des depuis sa séparation d'avec l'étudiant, le dragon redes- 



62 COSTAL L'INDIEN. 

cendit le cours de l'eau le mieux qu'il put jusqu'à la cas- 
cade. 

Là, pour moins risquer d'échapper aux yeux de ceux 
qu'il cherchait à rencontrer, il battit le briquet, alluma un 
cigare, et, immobile comme une statue équestre entre deux 
des arbres qui inclinaient leurs branches sur la rivière, il 
attendit la venue du nègre et de l'Indien. 

La lune jetait sur les roseaux, parmi les fourrés épais, ses 
lueurs blanches, dont s'argentait la surface des eaux et la 
courbe écumante de la cascade. Ces lueurs, brisées par le 
réseau serré des branchages, prêtaient un mystérieux aspect 
à cette solitude que la cataracte emplissait de son bruit de 
tonnerre, et parfois le souvenir des scènes étranges qui ve- 
naient de frapper ses yeux au fond du ravin, mêlé aux ac- 
cents inconnus à son oreille et dont il croyait entendre encore 
le retentissement lugubre, faisait éprouver à l'officier un fré- 
missement involontaire. Parfois aussi le dragon sentait son 
cheval frissonner sous la selle, et il ne pouvait s'empêcher 
de croire qu'il venait d'assister à quelque évocation du 
prince des ténèbres, dont ces notes funèbres étaient la voix. 

Don Rafaël était créole, élevé par conséquent dans l'igno- 
rance et la superstition ; il se rappelait avoir ouï dire qu'en 
présence des esprits de l'autre monde les animaux éprou- 
vaient un frémissement pareil à celui qui venait de s'empa- 
rer de son cheval. Mais don Rafaël était peut-être de ces 
cœurs forts dont parlait l'Indien, que la crainte peut visiter 
sans les dominer jamais, et il restait au poste qu'il avait 
choisi, sans témoigner autrement ses appréhensions que par 
les aspirations précipitées de ses lèvres contre son cigare, 
dont le feu brillait dans les ténèbres. 

Pendant ce temps, l'Indien et le nègre, troublés dans leurs 
invocations au génie de la cascade, remontaient l'escarpe- 
ment du ravin en se faisant péniblement jour à travers la 
végétation qui l'obstruait. 



COSTAL L'INDIEN. 63 

L'Indien exhalait son dépit en menaces contre l'intrus 
dont la présence avait sans doute empêché l'apparition de 
l'esprit qu'il invoquait. Clara jurait aussi; mais, au fond de son 
cœur, il était moins contrarié qu'il n'affectait de le paraître. 

« C'est donc au seul moment où la lune nouvelle se lève 
qu'apparaît la Sirène aux cheveux tordus ? dit le nègre en se 
tenant sur les talons de son compagnon. 

— Sans doute, répondit Costal ; il n'y a qu'un instant 
dont il faut se hâter de profiter ; mais , s'il se trouve quel- 
ques profanes dans le voisinage, et par profane j'entends 
un blanc, l'esprit refuse de se montrer. 

— Peut-être a-t-il peur de l'inquisition?» reprit le nègre. 
Costal haussa les épaules. 

« Vous êtes un niais, ami Clara. Que diable voulez-vous 
que le puissant esprit des eaux ait peur de vos moines à 
longues robes? Ce sont eux plutôt qui trembleraient en sa 
présence et se prosterneraient la face contre terre. 

— Dame ! si l'esprit a peur d'un seul blanc, et qu'à cause 
de lui il n'ose se montrer, à plus forte raison aurait-il crainte 
d'une foule de moines qui, il faut l'avouer, sont furieuse- 
ment laids. 

— Puisse un carreau du ciel couper en deux le mécréant 
qui a empêché l'effet de mes conjurations ! s'écria l'Indien 
avec d'autant plus de colère qu'il se sentait battu par le rai- 
sonnement du nègre ; quelques minutes de plus, et le génie 
des eaux se montrait à nos yeux. 

— Vous avez eu tort d'éteindre le feu si vite, ami Costal. 

— J'ai voulu dérober à la vue des profanes le mystère 
qui allait s'accomplir. Je savais que le génie de la cascade 
ne se rendrait pas visible. 

— Ainsi, vous persistez à croire que quelqu'un nous a vus? 

— J'en suis certain. 

— Et que ce sont bien des pierres qu'on nous a lancées? 

— A coup sur. 



64 COSTAL L'INDIEN. 

— Eh bien! foi de nègre, je croirais toute autre chose. 

— Que croiriez-vous? demanda l'Indien en s'appuyant 
contre le tronc d'un sumac pour reprendre haleine. 

— Je pense, répondit Clara en imitant son compagnon, 
qu'un peu plus de patience de votre part aurait fait réussir 
notre affaire. Je gagerais, ajouta-t-il avec un air de convic- 
tion profonde, qu'au moment où la nappe d'eau de la cascade 
renvoyait des lueurs éclatantes de tous côtés et jusqu'aux 
troncs des deux ahuehuetes qui la couronnent, j'ai vu appa- 
raître au milieu d'elles comme un diadème d'or étincelant. 
Or, je vous le demande, qui peut porter un diadème d'or au 
fond de ces bois, si ce n'est l'esprit des eaux? 

— Vous vous trompez, Clara, c'est impossible. 

— Je suis certain que j'ai vu ce que je vous dis là, et je 
pense, en conséquence, que ce que vous prenez pour des 
pierres était, sans nul doute, tout simplement des pepitas ' 
d'or que nous lançait la Sirène aux cheveux tordus. 

— Et vous m'avez laissé quitter le fond du ravin sans 
vous y opposer! s'écria vivement l'Indien, un instant ébranlé 
par les paroles du nègre. 

— Nous avions usé notre dernier morceau d'amadou, 
nous ne pouvions donc plus rallumer notre feu. 

— Nous aurions cherché à tâtons. 

— Oui, répliqua le nègre avec ironie, c'était chose facile 
que de distinguer, dans l'obscurité de tous les diables qui 
règne au fond de cette canada^ un morceau d'or d'un caillou. 

— Au poids, c'était aisé. 

— Sans compter, reprit Clara en laissant voir cette fois 
le fond de sa pensée, qu'en cherchant nos morceaux d'or 
nous courions risque de nous rencontrer avec ces coquins de 
tigres cherchant de leur côté leurs morceaux de buffle, et 
enchantés de nous trouver à leur place. 

i. Grains d'or natif. 



COSTAL L'INDIEN. 65 

— Qui se soucie des jaguars ? dit le tigrero avec dédain 

— Moi, parbleu! répondit Clara. 

— Celui qui ose affronter l'esprit des eaux s'inquiète-t-iï 
de deux jaguars vagabonds? 

— Si l'on court risque de se faire étrangler, repartit le 
noir, on a du moins la chance d'obtenir de lui la révélation 
d'un trésor, et c'est une compensation. Mais avec les tigres, 
il n'y en a aucune. Si donc je vous ai laissé partir, c'est que 
j'ai réfléchi que nous aurions le temps de revenir demain, 
au lever du soleil, reprendre nos recherches. » 

L'Indien ne répondit rien et se remit en route. Le nègre, 
encore peu rassuré, le suivait toujours de près comme son 
ombre. Tout à coup il s'arrêta et s'écria en se frappant le 
front : 

« Demain matin il ne sera plus temps ; et même , ajouta- 
t-il d'un air alarmé, nous ferions bien de quitter ces gorges 
au plus vite. 

— Et pourquoi cela? demanda vivement le noir, épou- 
vanté outre mesure de l'inquiétude que décelait le ton de 
Costal, qui semblait ne s'effrayer de rien. 

— C'est aujourd'hui nouvelle lune, et j'avais oublié que, 
dans cette saison, c'est toujours le moment où les fleuves de 
l'État se gonflent, se joignent, et inondent chaque année nos 
campagnes. Tous savez que l'inondation arrive alors comme 
la foudre. N'entendez-vous pas déjà au loin ses grondements 
sourds? 

— Je n'entends, Dieu merci, que ceux de la cataracte, 
qui nous forcent à crier si haut tous deux pour nous com- 
prendre; mais hâtons-nous. 

— Oh! continua Costal, une fois sortis de ce ravin, nous 
n'avons pas grand'chose à craindre; le sommet d'un arbre 
nous servirait d'abri, si l'inondation venait à nous surprendre. 

— D'accord; mais ici? 

— Ici, ce serait fait de nous. » 

200 e 



66 COSTAL L'INDIEN. 

Les deux aventuriers gravirent le talus escarpé en silence 
et avec une célérité redoublée par l'appréhension d'un péril 
auquel rien n'aurait pu les soustraire, soit au fond, soit sur 
les flancs du ravin, où le torrent devait s'engouffrer comme 
dans un canal, avec une violence à laquelle nulle force hu- 
maine n'était capable de résister. 

Tout en s'aidant des pieds et des mains pour faciliter son 
ascension, Costal exhalait sa colère contre le mécréant qui 
avait fait avorter ses espérances, tandis que le nègre enre- 
gistrait dans sa mémoire comme un des jours les plus 
néfastes de sa vie celui où il avait été forcé d'affronter 
les jaguars, les esprits de l'autre monde et les risques de 
l'inondation. Puis bientôt l'Indien atteignit la crête du talus, 
et Clara poussa un soupir de soulagement en prenant pied à 
son tour sur le sommet de l'immense et profond ravin. 
■ Tout à coup, saisissant le bras de Costal avec un tressail- 
lement nerveux, il lui indiqua du doi t un objet qui lui pa- 
raissait étrange. 

C'était une forme noire, immobile au milieu des arbres qui 
bordaient la rivière, et au-dessus de laquelle une vive lueur, 
•en brillant un instant pour s'éteindre aussitôt, venait de lui 
montrer le même diadème d'or dont l'aspect l'avait déjà 
frappé. 

« Le diadème de l'esprit ! » dit-il en approchant ses lèvres 
de l'oreille de l'Indien, afin que le fracas de la cascade ne 
couvrît pas sa voix. 

Costal suivit la direction indiquée par le nègre, et, à la 
lueur subite qui l'éclaira de nouveau, il vit en effet briller 
comme un cercle d'or au milieu des ténèbres. 

Toutefois, le nègre et l'Indien ne tardèrent pas à savoir à 
•quoi s'en tenir sur cette apparition inattendue, k un mouve- 
ment que fit le cheval du dragon, un rayon de la lune tomba 
sur le cavalier, dont le buste parut tout à coup distincte- 
ment. 



COSTAL L'INDIEN. 67 

Un large galon d'or qui, selon la mode mexicaine, cerclait 
en dessous des larges bords de son chapeau de vigo- 
gne, avait, en s'éclairant d'une des lueurs successives de 
son cigare , provoqué pour la seconde fois la méprise de 
Clara. 

« Quand je vous disais, s'écria Costal, qu'un mécréant de 
blanc empêchait l'esprit de se montrer, avais-je tort? 

— C'est vrai, répondit le nègre assez confus d'une mé- 
prise qui eût peut-être ébranlé sa récente croyance au génie 
des eaux, sans l'excuse alléguée par l'Indien pour justifier 
son manque de succès. 

— C'est un officier, sans doute, » reprit l'Indien à l'aspect 
de la tournure militaire de don Rafaël, qui, son mousqueton 
d'une main et sa bride et son cigare de l'autre, continuait à 
rester immobile, sans se douter de l'entretien dont il four- 
nissait le sujet. 

Du reste, le dragon commençait, à trouver le temps long, 
et un juron témoignait de son impatience, quand une voix, 
assez forte pour se faire entendre malgré le fracas de la 
chute d'eau, un peu amortie cependant par la brise qui 
l'emportait au loin, vint frapper son oreille et lui arracher 
un geste de surprise. 

ce Qui va là? s'écriait la voix menaçante. 

— Dites : Qui reste là? » répondit don Rafaël en retrou- 
vant toute son assurance devant des êtres humains, fussent- 
ils des ennemis. 

En même temps deux hommes se montrèrent, dans les- 
quels le dragon reconnut ceux qu'il appelait ses sauvages. 

«Enchanté de pouvoir vous parler enfin, mes braves, 
dit-il avec un sans-façon tout militaire et en faisant exécuter 
à son cheval une brusque manœuvre qui le mit face à face 
avec les deux inconnus qui débouchaient derrière lui sur la 
berge élevée de la rivière. 

— Peut-être np le sommes-nous pas, nous, repartit 



68 COSTAL L'INDIEN. 

Costal d'un ton brusque et en faisant passer, non sans os- 
tentation , sa carabine d'une épaule sur l'autre. 

— Vive Dieu! j'en serais fâché, reprit le dragon en lais- 
sant voir un franc sourire sous ses épaisses moustaches; 
car je ne suis pas égoïste, et je n'aime pas à être content 
tout seul. » 

En disant ces mots, avec un air de bonne humeur qui 
lit. impression sur l'Indien, don Rafaël rebouclait les cour- 
roies de son mousqueton comme une arme inutile, en dépit 
de l'attitude presque hostile de ses deux interlocuteurs. 

« Peut-être, ajouta-t-il en fouillant dans la poche de son 
gilet, me gardez-vous rancune des pierres que je vous ai 
jetées au fond du ravin, où vous aviez l'air fort occupés de 
choses qui ne me regardent pas; mais vous voudrez bien 
t^xcuser un voyageur fourvoyé dont la cascade couvrait la 
voix, et qui ne savait comment attirer votre attention de 
son côté; ensuite, vous rendrez justice à la délicatesse et 
au soin avec lesquels j'ai visé à ne pas vous atteindre. » 

Comme il finissait cette apologie, le dragon tira de sa 
poche une piastre et l'offrit à l'Indien, 

« Merci , dit celui-ci tandis que Clara prenait la pièce, qui 
ne brilla qu'un instant aux rayons de la lune; où allez-vous? 

— A l'hacienda de las Palmas; en suis-je éloigné? 

— C'est selon le chemin que vous voudrez prendre. 

— Je veux le plus court, je suis pressé. 

— Le chemin qui vous y conduirait le plus sûrement, 
c'est-à-dire sans crainte de vous égarer, est celui que vous 
trouverez en remontant le cours de cette rivière, dit Costal, 
qui, malgré sa rancune contre l'étranger, n'osait donner un 
faux renseignement à un voyageur en route pour l'hacienda 
dont il était un des serviteurs. Ce chemin coupe un des dé- 
tours de ce cours d'eau; maintenant, si vous en voulez un 
plus direct.... » 

Un de ces accents rauques et saccadés qui, dans le cours 



COSTAL L'INDIEN. 09 

de cette soirée, avaient déjà frappé l'oreille de l'officier, 
vint interrompre les renseignements de l'Indien. 
« Qu'est cela? demanda l'officier. 

— C'est la voix d'un jaguar qui cherche une proie, reprit 
Costal. 

— Ah! dit le dragon, je craignais que.... ce ne fût autre 
chose. Tout à l'heure j'ai déjà entendu ces rugissements. 

— Votre chemin le plus court est par là, continua Costal 
en indiquant du canon de sa carabine le point de l'horizon 
d'où partait le rugissement du tigre. 

— Et vous dites que c'est le plus court? 

— Oui. 

— Eh bien! merci; j'en profite. » 

L'officier, à ces mots, rassemblait dans sa main gauche 
les rênes de son cheval, prêt à suivre la direction indiquée, 
lorsque l'Indien l'arrêta. 

« Écoutez, seigneur cavalier, dit-il avec plus de cordialité 
qu'il n'en avait encore montré, il ne s'agit pas toujours 
d'être brave comme vous le semblez pour échapper à toute 
espèce de danger; il faut encore être averti de ceux qu'on 
peut courir. » 

Don Rafaël Très Villas contint son cheval. 

« Parlez, mon ami, dit-il; je vous écoute et vous remercie 
d'avance. 

— D'abord, continua Costal, pour gagner d'ici l'hacienda 
de las Palmas, sans vous égarer, surtout sans vous amuser 
à faire des détours, ayez soin d'avoir toujours la lune à 
votre gauche, de façon que votre ombre se projette à votre 
droite un peu obliquement, juste comme vous vous trouvez 
dans ce moment-ci. Maintenant, ne vous arrêtez pour rien 
au monde avant d'être dans la maison de don Mariano Silva; 
si vous rencontrez un ravin, un fossé, un ruisseau ou une 
colline, franchissez-les en ligne droite, sans chercher à les 
tourner. » 



70 COSTAL L'INDIEN. 

11 y avait tant de solennité t et de précision dans la voix et 
les recommandations de l'Indien , que le dragon en fut 
frappé. 

« Quel est donc l'effroyable danger qui me menace ? de- 
manda-t-il en plaisantant. 

— Un danger auprès duquel celui de tous les tigres qui 
peuvent hurler ou rugir dans ces savanes n'est qu'un jeu 
d'enfant : l'inondation, qui, avant une heure peut-être, va les 
couvrir de flots mugissants, fera de ces plaines une mer fu- 
rieuse, dans laquelle rouleront pêle-mêle ces tigres eux- 
mêmes , malgré leur légèreté , à moins qu'un arbre ne puisse 
les sauver. Varriero et ses mules, comme le pâtre et ses 
troupeaux, seront également engloutis, s'ils n'ont trouvé un 
asile à l'hacienda où vous vous rendez. 

— J'aurai tout égard à vos recommandations, » dit l'officier, 
qui se souvint de l'étudiant abandonné à deux lieues de là. 

Il raconta en quelques mots son histoire à l'Indien. 

« Soyez tranquille , nous le conduirons demain à l'ha- 
cienda, s'il vit encore; ne pensez donc qu'à vous seul et à 
ceux qui pourraient pleurer votre mort; quant aux jaguars, 
ne vous en inquiétez pas ; si votre cheval s'effrayait et re- 
fusait d'avancer en droite ligne à leur aspect, faites-lui en- 
tendre votre voix ; si vous étiez serré de trop près par eux , 
parlez-leur aussi : la voix humaine est faite pour porter le 
respect chez tous les animaux, même les plus féroces. Les 
blancs ne savent pas cela, parce que leur métier n'est pas de 
les combattre, comme celui de l'homme rouge ou de l'homme 
noir, et je pourrais vous citer une de mes aventures en ce 
genre avec un jaguar.... Ah bah ! le voilà parti. » 

L'Indien s'arrêta, car en effet Très Villas ne l'écoutait 
plus ; préoccupé seulement du soin d'échapper à l'inonda- 
tion, il bondissait déjà sur la savane blanchie par la lune r 
dans la direction de l'hacienda et loin de Costal. 

« 11 est brave et franc, dit celui-ci; c'eût été dommage 



COSTAL L'INDIEN. 71 

qu'il lui fût arrivé malheur. Il est fâcheux qu'il ait été forcé 
de nous interrompre : c'est un contre-temps, et voilà tout ; à 
sa place j'en aurais fait autant. Tout n'est pas encore perdu, 
d'ailleurs, et nous pourrons.... 

— Hum! interrompit Clara, je commence à trouver que 
c'est assez d'aventures pour un jour ; tant que je serai dans 
le voisinage de ces tigres 

— Fi donc ! Clara, vous devriez avoir honte ; voyez ce 
brave jeune homme qui n'a jamais vu un tigre de sa vie, et 
qui ne s'en préoccupe pas plus que d'une bande de rats des 
champs. 

— Soit ! eh bien ! que pourrions-nous faire encore ? ré- 
pondit Clara d'un ton assez maussade. 

— L'esprit des eaux , reprit l'Indien , ne daigne pas seu- 
lement se montrer dans l'écume des hautes cascades ; il ap- 
paraît aussi parfois à ceux qui l'invoquent aux sons de la 
conque marine, parmi les flots jaunis de l'inondation et dans 
le lit gonflé des torrents : demain nous le chercherons. 

— Et ce jeune homme que nous a recommandé le voya- 
geur? 

— Nous irons de son côté, reprit Costal ; en attendant, 
nous allons en un tour de main porter la pirogue au sommet 
du cerro de la Mesa, sur lequel nous passerons tranquillement 
la nuit, à l'abri des tigres et de l'inondation. 

— Ce sera bien heureux, car j'ai grand besoin de som- 
meil , » dit le noir , rasséréné par la perspective d'une nuit 
de repos. 

Pendant ce temps , don Rafaël galopait dans la direction 
de l'hacienda de las Palmas. 

Durant la première demi-heure de route , la savane était 
si paisible sous les rayons de la lune, les palmiers se balan- 
çaient avec tant de mollesse sous un ciel étincelant d'étoiles, 
tandis que la brise apportait les parfums pénétrants des 
goyaviers , qu'il put croire que l'Indien avait voulu se jouer 



72 COSTAL L'INDIEN. 

de sa crédulité. Alors il ralentit le pas de son cheval presque 
involontairement , se laissant aller à cette molle rêverie que 
suscite le charme de ces belles nuits des tropiques, où l'on se 
sent heureux de vivre en prêtant l'oreille aux harmonies 
nocturnes que se renvoient le ciel et la terre, comme un 
hymne que chacun d'eux chante à son tour. 

Le voyageur se rappela cependant, tout à coup les ca- 
banes abandonnées le long de la route, les embarcations 
hissées au sommet des arbres , comme un dernier moyen de 
sauvetage pour ceux que l'inondation pourrait surprendre à 
l'improviste. Alors son extase tomba subitement, et il accé- 
léra de nouveau la marche de sa monture. 

Puis une seconde demi-heure s'écoula, et, comme par en- 
chantement, les cigales cessèrent de bruire sous l'herbe, la 
savane entière sembla faire silence, et à la brise embau- 
mée, régulière comme le souffle de la nature endormie sous 
le manteau étoile de la nuit, succéda une autre brise impré- 
gnée de senteurs marécageuses, saccadée, haletante comme 
un souffle de terreur. 

Ce silence inquiétant fut de courte durée ; bientôt le voya- 
geur crut entendre encore bourdonner à son oreille le bruit 
lointain et sourd de la cataracte qu'il venait de quitter. Seu- 
lement ce grondement éloigné semblait s'être déplacé : ce 
n'était plus derrière lui qu'il retentissait ; c'était vers l'ho- 
rizon qu'il cherchait à gagner. 

Il crut s'être trompé de route et revenir sur ses pas ; mais 
la lune à sa gauche , son ombre et celle de son cheval à 
sa droite, lui annonçaient qu'il était toujours dans la bonne 
voie. Alors son cœur battit plus rapidement , parce que, s'il 
devait en croire l'Indien, un danger s'avançait, contre lequel 
ni son mousqueton ni sa rapière de fine trempe , ni ce cœur 
fort que l'officier mettait au service d'un bras vigoureux , ne 
pouvaient lui être d'aucun usage. Le jarret nerveux de son 
cheval était son unique défense, son dernier moyen de salut. 



COSTAL L'INDIEN. 73 

Heureusement une longue route n'avait pas épuisé les 
forces de l'animal, qui, de son côté, dressait les oreilles et 
aspirait de ses naseaux largement ouverts le vent humide 
qu'envoyaient les eaux au-devant d'elles, comme un mes- 
sager précurseur. 

Ce devait être une lutte entre le cavalier et l'inonda- 
tion, à qui gagnerait , le premier des deux, l'hacienda de las 
Palmas. 

L'oilicier laissa mollir la bride ; les molettes sonores de ses 
éperons de fer retentirent contre les flancs de son cheval : la 
lutte de vitesse était commencée. La savane semblait couler 
comme un fleuve rapide sous les jambes du dragon. A sa 
droite et à sa gauche , on eût cru voir fuir les buissons et les 
palmiers de la forêt. 

L'inondation accourait de l'est vers l'ouest ; le cavalier 
s'élançait de l'ouest vers l'est , et la rapidité de leur course 
inverse devait les faire promptement se joindre ; mais à quel 
endroit ? 

La distance entre eux diminuait de seconde en seconde. 
Le bruit, d'abord sourd et vague, se rapprochait de plus en 
plus et ressemblait à celui du tonnerre qui , après avoir 
grondé à l'horizon, vient, prêt à éclater, faire ses roule- 
ments au-dessus de nos têtes. La savane et les palmiers 
fuyaient toujours sous le galop du cavalier, sans que le clo- 
cher de l'hacienda se dessinât au-dessus de la ligne droite 
qui bornait sa vue. Cependant la masse menaçante des eaux 
n'apparaissait pas encore. 

Le cheval ne ralentissait pas son allure ; mais ses flancs 
se gonflaient, il était tout haletant, et l'air, qu'il fendait si 
rapidement, ne s'engouffrait plus qu'avec peine dans ses 
naseaux. Quelques secondes de plus, et ce même air allait 
manquer à ses poumons. Le dragon s'arrêta un instant ; la 
respiration de son cheval semblait obstruée, et le bruit rauque 
de son haleine accompagnait lugubrement , aux oreilles de 



74 COSTAL L'INDIEN. 

l'officier, la voix de plus en plus terrible des eaux qui s'a- 
vançaient. 

Don Rafaël écouta cette triste harmonie en désespérant 
presque de son salut, quand il lui sembla entendre le son 
précipité d'une cloche lointaine. C'était celle de l'hacienda, 
sans doute, qui jetait dans la campagne l'avertissement su- 
prême du danger, en sonnant le tocsin. 

L'officier se rappela ces paroles de l'Indien . « Ne songez 
qu'à ceux qui pourraient pleurer votre mort. » Y avait-il, dans 
l'hacienda où il était attendu , quelqu'un qui dût plus amère- 
ment le pleurer que les autres? Toujours est-il qu'à ce sou- 
venir le voyageur se roidit contre le sort qui le menaçait , et 
se résolut à faire un dernier effort pour y échapper. 

Cependant, pour le tenter avec plus de chance de réussite, 
son cheval avait encore besoin de quelques secondes de re- 
pos, et l'officier, malgré le péril qu'il courait , avait conservé 
trop de sang-froid pour méconnaître cette impérieuse néces- 
sité. Il mit pied à terre et relâcha quelque peu la sangle de 
la selle, pour laisser plus de liberté aux flancs de sa mon- 
ture haletante. 

Le voyageur comptait avec angoisse les minutes qui s'é- 
coulaient, quand l'écho lui apporta le bruit des pas d'un 
autre cavalier suivant la même route, courant le même dan- 
ger que lui. Il se retourna; un homme accourait, monté sur 
un vigoureux alezan brûlé qui semblait dévorer l'espace. 
En un clind'œil, le cavalier l'eut joint, et maîtrisant brus- 
quement l'ardeur de son cheval : 

« Que faites-vous? s'écria-t-il ; n'entendez-vous pas la 
cloche d'alarme ? Ne savez-vous pas que les eaux vont en- 
vahir la plaine? 

— Je le sais, répondit l'officier ; mais l'haleine manque à 
mon cheval, et j'attends.... » 

L'inconnu jeta un regard rapide sur le bai brun de don 
Rafaël , et s'élança de sa selle à terre. 



COSTAL L'INDIEN. 75 

« Tenez mon cheval , » dit-il à l'officier en lui jetant sa 
bride ; puis, s'approchant de celui du dragon, il souleva la 
selle, appuya la main sur le garrot de l'animal, pour sentir 
les pulsations de ses poumons. « Bien ! » ajouta-t-il, comme 
un médecin satisfait du pouls de son malade. 

Alors il ramassa un caillou de la grosseur du poing et se 
mit à en frictionner vigoureusement et tour à tour le poi- 
trail et les jarrets fumants du cheval de don Rafaël. 

Pendant ce temps, celui-ci examinait curieusement l'in- 
connu assez peu soucieux du soin de sa propre vie pour 
s'occuper, avec tant de générosité et de sollicitude, à donner 
des soins au cheval d'un voyageur qui lui était complète- 
ment étranger. Le nouveau venu portait le costume des mu- 
letiers : un humble chapeau du feutre le plus grossier, une 
espèce de souquenille en laine grisâtre à raies noires, par- 
dessus laquelle était passé un court tablier de cuir épais, des 
cahoneras flottantes de toile et des bottines de peau de 
chèvre à ses pieds nus, c'est-à-dire sans bas. Il était petit 
de taille ; son teint basané n'ôtait rien à la douceur de sa 
physionomie, et, malgré la solennité terrible du moment, un 
grand calme brillait sur son front. 

Don Rafaël le regardait faire sans l'interrompre, mais avec 
un sentiment de profonde reconnaissance. Quand le muletier 
crut avoir suffisamment frictionné le cheval pour lui rendre 
une élasticité momentanée 

« L'animal a du fond, dit-il; il n'est pas encore fourbu, 
car aucune pulsation ne se fait sentir au garrot , quoique les 
naseaux et les flancs aient un mouvement simultané. Il ne 
s'agit donc que d'ouvrir à sa respiration une plus large voie. 
Venez m'aider dans ce que je vais vous dire et dépêchons- 
nous , car des bruits sinistres grondent là-bas , et le tocsin 
d'alarme sonne à coups redoublés. » 

Ce n'était que trop vrai , et la brise apportait avec d'étran- 
ges rumeurs les tintements précipités de la cloche lointaine, 



7G COSTAL L'INDIEN. 

avant-coureurs du glas funèbre, pour dire à tous ceux qui 
erraient dans la campagne de se hâter pendant qu'il était 
temps encore. 

« Bandez les yeux du cheval avec votre mouchoir , » con- 
tinua le muletier. 

Et, pendant que le dragon s'empressait d'obéir, il tirait 
de la poche de son tablier de cuir une corde dont il entoura 
fortement le nez de l'animal juste au-dessus des naseaux. 

« Tenez cette corde de toutes vos forces , » dit-il à don 
Rafaël. 

Puis le muletier dégaina un couteau affilé , dont il enfonça 
la lame dans la cloison transparente de l'intérieur des na- 
seaux du cheval. 

Le sang jaillit; l'animal, malgré les efforts de son maître 
pour le maintenir, se cabra, enlevant avec lui le couteau 
resté dans la plaie , et retomba sur ses pieds. A peine ses 
sabots de devant touchèrent-ils la terre, que le muletier, 
saisissant la pointe sanglante du couteau , le tira violemment 
par la lame, entraînant le manche après elle. L'air sembla 
s'engouffrer dans les naseaux du cheval par l'ouverture 
béante qui venait d'y être faite. 

« Maintenant , dit-il , votre cheval pourra du moins courir 
tant que ses jarrets ne trahiront pas son ardeur; si vous 
pouvez être sauvé, vous le serez. 

— Votre nom ? s'écria don Rafaël en tendant la main au 
muletier; votre nom, pour que je ne l'oublie jamais? 

— Valerio Trujano, un pauvre arriero qui a bien du ma! 
à faire honneur à ses affaires , mais qui s'en console en ac- 
complissant son devoir et s'en rapportant à Dieu pour le 
reste. Mon devoir était de ne pas vous laisser périr ici faute 
d'un conseil ou d'un secours, ajouta-t-il simplement. A pré- 
sent , que la volonté du Très-Haut soit l)énie , notre vie est 
entre ses mains; prions-le toutefois qu'il écarte loin de ses 
serviteurs le plus terrible danger qu'ils aient jamais couru. » 



COSTAL L'INDIEN. 77 

En disant ces derniers mots avec une effrayante solennité, 
Trujano s'agenouilla sur le sable, ôta son chapeau , qui laissa 
voir une forêt de cheveux noirs énergiquement bouclés ; puis, 
levant les yeux vers le ciel et d'une voix dont les mâles ac- 
cents retentirent jusqu'au fond du cœur de l'officier, il pro- 
nonça les paroles suivantes : 

De profundis clamavi ad te , Domine! Domine, exaudi vo- 
cem meam ! 

Quand il eut achevé le second verset du psaume funèbre, 
tandis que le dragon resserrait fortement la sangle de son 
cheval pour engager une course suprême, le muletier se jeta 
en selle; don Rafaël en fit autant, et, penchés sur la cri- 
nière flottante de leurs chevaux, ils s'élancèrent ensemble 
le long de la savane. Le vent humide que renvoyaient les 
eaux débordées sifflait dans leurs cheveux, et, accompagné 
du son lugubre de la cloche , le bruit sinistre de la masse 
d'eau se rapprochait de minute en minute. 



CHAPITRE Y. 

L'hacienda de las Palmas. 

Quelques grands fleuves , tels que le Rio Blanco, le Plaija 
Vicente, le Goazacoalcos et le Papaboapan , pour ne citer que 
les principaux d'un immense réseau fluvial , sillonnent l'État 
de Vera-Cruz à peu de distance les uns des autres. En outre, 
les versants de la Sierra-Madre donnent naissance à une 
foule de cours d'eau qui rejoignent ou longent ces fleuves 

Libres comme les chevaux sauvages dans leurs savanes, 
ces fleuves et ces cours d'eau , qu'aucune digue ne contient 



78 COSTAL L'INDIEN. 

sur le sol plat qu'ils arrosent, roulent sans obstacle leurs 
flots pressés et rapides ; on sait avec quelle violence les eaux 
du ciel tombent , entre les tropiques , dans la saison qu'on 
appelle la saison des pluies. C'est l'hiver des pays d'Amérique 
situés sous ces latitudes ; il commence en juin et finit d'ordi- 
naire en octobre. A cette époque de l'année., les eaux, gros- 
sies par les pluies torrentielles de chaque jour ou plutôt de 
chaque nuit, trop abondantes désormais pour être contenues 
dans leurs lits , s'en échappent bientôt avec fureur et débor- 
dent de toutes parts. Franchissant l'espace avec la rapidité 
d'un cheval de course , comme si elles étaient poussées par 
le souffle d'un démon , elles engloutissent tout ce qui s'op- 
pose à leur passage et portent partout l'épouvante et la dé- 
solation. Malheur aux êtres vivants qui n'ont pu fuir devant 
elles ! Bientôt cependant , étendues dans un vaste terrain , 
leur fureur s'apaise , et , coulant paisiblement en tous sens, 
elles finissent par se réunir en une seule nappe d'eau. La 
portion inondée du pays n'est plus alors qu'un lac immense 
couvert de débris épars et de cadavres d'animaux de toute 
espèce. Sa surface calme et tranquille présente désormais le 
spectacle le plus étrange : des villes prisonnières au milieu 
des eaux sur lesquelles elles dominent, des arbres à moitié 
noyés dont on ne voit plus que le feuillage , et des barques 
pavoisées, bruyantes, tumultueuses, luttant ensemble de vi- 
tesse ou de luxe , et que conduisent , en chantant au son des 
mandolines et des harpes, de jeunes filles couronnées de 
fleurs. Heureuse insousiance de la jeunesse! après avoir ré- 
pandu la terreur et la mort , l'inondation finit par n'être plus 
qu'un sujet de plaisir. 

L'emplacement destiné à la construction de l'hacienda de 
las Palmas avait été choisi en prévision de ces inondations 
annuelles: la plaine dans laquelle elle s'élevait n'avait pas 
d'un côté de limite bien distincte à l'œil, c'est-à-dire qu'elle 
s'étendait presque à perte de vue dans la direction de l'est 



COSTAL L'INDIEN. 79 

à l'ouest et dans celle du sud; mais, du côté du nord, elle 
était bornée par une chaîne de collines assez élevées. A 
leurs pieds, d'autres collines plus basses s'étageaient en 
pente insensible jusqu'au niveau du sol inférieur. En faisant 
disparaître les inégalités de terrain, on avait fait du sommet 
de ces collines un amphithéâtre plus long que large , dominé 
dans toute sa longueur par la chaîne au pied de laquelle il 
s'élevait , et dominant lui-même la plaine. 

Adossée aux collines, dont ses terrasses plates atteignaient 
presque la moitié de la hauteur et dont son clocher quadran- 
gulaire dépassait la crête, l'hacienda de las Palmas était 
bâtie à l'une des extrémités de l'amphithéâtre ; à l'extrémité 
opposée , on avait construit de vastes écuries et des communs 
spacieux pour les peones ou travailleurs de l'hacienda , y 
compris les vaqueros ' et les serviteurs spécialement attachés 
au service des maîtres. Une haute et forte muraille, appuyée 
de solides contre-forts de pierres de taille, joignait l'hacienda 
aux communs et bordait l'amphithéâtre tout le long de la 
plaine. Une porte épaisse et massive, pratiquée au milieu 
de cette muraille d'enceinte, servait d'entrée, à laquelle on 
arrivait par un talus en pente douce garni de garde- fous de 
maçonnerie. 

Dans cette position, l'hacienda de las Palmas, ainsi nom- 
mée à cause des massifs de palmiers dont la plaine à ses 
pieds était parsemée, se trouvait à l'abri des inondations 
et formait en outre une sorte de forteresse presque impre- 
nable. 

Nous avons besoin de retourner une fois de plus en arrière 
et de nous reporter encore, dans cette même journée, à 
l'heure qui précède le coucher du soleil , c'est-à-dire à celle 
où le dragon et l'étudiant se séparaient sur la route , et où 



i. Nom que l'on donne au Mexique aux garçons de ferme chargés du 
soin des animaux. 



80 COSTAL L'INDIEN. 

le nègre Clara se trouvait 'si fatalement transformé en chas- 
seur de tigres, en compagnie de Costal l'Indien. 

La cloche de l'hacienda sonnait Yoracion du soir, et à ces 
tintements de Y Angélus, qui donnaient le signal de la prière 
et marquaient la fin du travail de la journée, un mouvement 
inusité avait lieu dans la plaine et dans la cour du vaste 
bâtiment dont le seigneur don Mariano Silva était proprié- 
taire. 

Avec cette rigoureuse exactitude de gens qui ne veulent 
pas travailler une minute au delà du temps prescrit , les 
peones indiens, au premier coup de cloche, venaient de 
laisser retomber, comme si une paralysie subite avait frappé 
leurs bras, l'un sa pioche levée, l'autre l'aiguillon allongé 
pour piquer ses bœufs , qui eux-mêmes , formés aux habi- 
tudes de leurs conducteurs, s'arrêtaient tout à coup, lais- 
sant le soc frémissant dans le sillon inachevé. 

Les vaqueros regagnaient au galop leurs écuries et leur 
gîte de la nuit et dessellaient leurs chevaux fumants ; les 
travailleurs rentraient de toutes parts, la campagne se vidait, 
les communs et les écuries se remplissaient, tandis que les 
ménagères étendaient sur les plaques chaudes du cornai les 
tortillas ou galettes de maïs destinées à remplacer le pain 
et préparaient le repas du soir; et les vaqueros, les peones et 
les ménagères , en même temps qu'ils achevaient ou com- 
mençaient leurs travaux, murmuraient tous au son de la 
cloche les oraisons de Y Angélus. 

Le soleil brillait encore cependant, et les derniers rayons 
dont il incendiait la plaine dardaient leurs clartés dorées à 
travers les épais barreaux et les losanges du treillis vert 
d'une fenêtre située au premier étage de l'hacienda. Un 
voyageur venant du côté de l'ouest eût pu , du milieu de la 
plaine et du haut de sa selle , voir les plis d'un rideau blanc 
frémir derrière les barreaux et le treillis. 

Mais la plaine était déserte, ou du moins, à l'exception 



COSTAL L'INDIEN. 81 

des peones attardés , nul voyageur ne s'y laissait distinguer 
au milieu du brouillard lumineux qui l'enveloppait. 

Ce ne fut que quelques minutes plus tard , au moment où 
le soleil, en s'abaissant graduellement, cessa d'éclairer les bar- 
reaux, que le rideau blanc s'écarla et laissa pénétrer un flot 
de lumière dans la chambre éclairée par cette fenêtre presque 
grillagée à l'orientale. Toutefois, quelque élevée qu'eût été la 
selle du voyageur venant de l'ouest, il n'aurait pu voir le ta- 
bleau que présentait l'intérieur de la chambre dont il s'agit. 

Trois femmes s'y trouvaient en ce moment. Deux d'entre 
elles étaient sœurs , à en juger par leur air de famille plutôt 
que par leur ressemblance proprement dite. C'étaient les 
filles de don Mariano; la troisième n'était que la femme 
chargée de les servir. 

On peut condamner en Europe l'indolence des créoles des 
pays chauds de l'Amérique; mais celui qui les a vues, celui 
qui ne rêve pas la réhabilitation politique de la femme, qui 
pense que la femme est faite par Dieu pour délasser l'homme 
de ses travaux et non pour les partager, que le repos, le 
calme, l'ombre et un certain sensualisme ne font qu'ajouter 
à sa beauté, parce qu'ils s'harmonient avec sa nature, celui- 
là, dis-je, ne saurait faire un crime aux créoles américaines 
de ne songer, de ne s'occuper qu'à être belles. 

Les deux filles de don Mariano Silva offraient en ce mo- 
ment, mais à un degré différent, un exemple de cette sen- 
suelle indolence qui semblerait empruntée aux harems de 
l'Orient, sans la chasteté qui la rehausse et la purifie. 

L'une d'elles, les jambes croisées à la mode orientale, 
était assise sur une natte de Chine ; de longs cheveux noirs, 
naguère façonnés en tresses dont ils gardaient encore les 
grosses ondes, tombaient négligemment et formaient comme 
un voile qui la couvrait presque tout entière. La jeune fille 
semblait les livrer machinalement aux mains de sa femme 
de chambre. 

200 f 



82 COSTAL L'INDIEN. 

Qui pourrait dire les soins journaliers que donne une 
créole espagnole à cette chevelure que le fer des ciseaux 
n'a jamais touchée, et que sa première enfance transmet in- 
tacte à sa jeunesse? Cependant, la tête pensivement incli- 
née, la jeune vierge songeait peu sans doute alors à ces 
cheveux dont les flots s'épandaient sur la natte et que la 
brosse éparpillait ou que la main réunissait en gerbes, li- 
vrant à l'œil et cachant tour à tour les lignes onduleuses de 
son cou, les blancs contours de ses épaules et une oreille 
semblable à l'une de ces conques rosées que la mer jette 
sur les rivages de Tehuantepec. 

Le doux visage qu'entouraient de chaque côté les gerbes 
noires et ruisselantes de cette chevelure réunissait les traits 
distinctifs de la beauté créole sans les défauts qui parfois la 
déparent, et son expression fière et calme à la fois dénotait 
l'enthousiasme ardent que cachent presque toujours ces de- 
hors d'indolente sérénité. 

La finesse élégante de la race espagnole se trahissait aussi 
dans des mains blanches d'un modèle presque idéal et dans 
un pied mignon dont les femmes, au Mexique et dans l'Amé- 
rique du Sud, semblent avoir le privilège exclusif, à quelque 
classe qu'elles appartiennent. Un léger soulier de satin cou- 
vrait ce charmant pied nu. 

Cette jeune fille était dona Gertrudis, l'aînée des deux 
sœurs. Quoique Marianita , sa sœur cadette, ne lui cédât en 
rien, sa beauté était d'un genre différent : pétulante et 
rieuse, son œil vif et brillant contrastait avec l'œil humide 
et calme de sa sœur aînée, et les impressions devaient glis- 
ser avec autant de facilité sur cette surface mobile, qu'elles 
devaient pénétrer profondément à travers la surface plus ri- 
gide de dona Gertrudis. Il en devait être de la dernière 
comme des volcans de son pays, que cache toujours un 
manteau de neige. 

Enfin, quoique l'aînée n'eût que dix-sept ans et que la 



COSTAL L'INDIEN. 83 

cadette n'en comptât que seize à peine, toutes deux avaient 
acquis ce développement de la beauté féminine, à laquelle le 
temps ne peut plus qu'enlever du charme en altérant l'har- 
monie des formes. 

Au moment où la chevelure de Gertrudis était livrée par 
elle aux soins de la femme qui en lissait les ondes, Maria- 
nita arrangeait en gracieux contours, sur son bas de soie, 
les rubans de satin attachés au soulier qui renfermait son 
joli petit pied. 

Les événements politiques étaient venus éclater au milieu 
de cette famille comme parmi tant d'autres, et cependant 
avec plus de chances d'y faire éclore des dissentiments d'o- 
pinion; car, au moment où commence ce récit, un mariage 
était projeté entre un jeune Espagnol des environs et doua 
Marianita. 

Avant la révolution mexicaine, le vœu le plus ardent d'une 
jeune créole était d'épouser quelque nouveau venu de la 
mère patrie, et cependant Gertrudis avait refusé cet honneur. 
Repoussé par elle, le prétendant espagnol s'était rejeté du 
côté de Marianita, qui avait été fière de l'accepter. Pourquoi 
maintenant Gertrudis avait-elle ainsi fait exception à la règle 
générale? La suite de ce récit le dira. 

Disons, en attendant, que c'était en vue de l'arrivée de 
deux hôtes, attendus dans le courant de la soirée, que ces 
préparatifs de toilette avaient lieu à cette heure. De ces 
deux hôtes, l'un était le fiancé espagnol, le second était le 
capitaine des dragons de la reine, don Rafaël Très Villas. Le 
premier n'avait à franchir à cheval que deux lieues à peine T 
et d'un moment à l'autre il pouvait arriver; l'autre achevait 
d'en parcourir plus de deux cents, et, quoiqu'il eût positive- 
ment annoncé sa venue pour ce jour-là, il était raisonnable 
de supposer que, sur tant de journées de route, un incident 
quelconque avait déjoué ses calculs et retardé son arrivée 
d'un jour. Était-ce par ce motif que Gertrudis n'avait pas 



84 COSTAL L'INDIEN. 

commencé sa toilette quand Marianita terminait la sienne? 
Don Rafaël était-il le seul homme aux yeux duquel Gertrudis 
voulût paraître belle? On le dira tout à l'heure aussi. 

Parmi les soins quotidiens donnés par les créoles à leur 
abondante chevelure, un des principaux est d'en éparpiller 
sur leurs épaules les tresses dénattées, afin que l'air vivi- 
fiant puisse circuler parmi cette gerbe épaisse trop longtemps 
captivée par le peigne. Quand la femme chargée de cette 
tâche de chaque jour l'eut accomplie, elle sortit de la cham- 
bre et les deux sœurs restèrent seules. 

Il est certains sujets de conversation que les jeunes filles 
de tous pays n'aiment à traiter qu'entre elles et dans le 
sanctuaire intérieur. 

A peine la suivante fut-elle partie, que Marianita, qui 
achevait de glisser entre ses tresses noires et la conque d'é- 
caille de son peigne des fleurs de grenadier d'un pourpre 
éclatant, s'élança vers la fenêtre. 

Ses yeux interrogèrent l'horizon de la plaine. Pendant ce 
temps, sa sœur s'était assise sur un fauteuil de cuir, et, re- 
jetant sur chaque épaule, de sa main et d'un mouvement 
brusque de sa tête, le voile épars de ses cheveux, elle resta 
immobile et rêveuse. 

« J'ai beau regarder de tous mes yeux, la plaine est dé- 
serte, s'écria Marianita, et je ne puis pas plus voir de don 
Fernando que.de don Rafaël. Ma pauvre Gertrudis, j'ai bien 
peur d'avoir fait d'inutiles frais de toilette. Dans une demi- 
heure le soleil sera couché. 

— Don Fernando viendra , dit Gertrudis d'une voix douce 
et calme. 

— On voit bien à ton accent tranquille que tu n'attends 
par ton novio 1 comme moi; et pourquoi ne dirais-je pas 
que c'est avec une impatience nerveuse qui me fait déses- 

\. Prélendu. 



COSTAL L'INDIEN. 85 

pérer de le voir arriver? Tu ne connais pas cela, toi, Ger- 
trudis ! 

— A ta place, j'éprouverais plus de tristesse que d'impa- 
tience. 

— De tristesse ! Oh non ! et si don Fernando ne vient pas 
ce soir, ce sera lui qui y perdra le plaisir de me voir avec 
cette robe blanche qu'il aime tant et ces fleurs de grenadier 
dans mes cheveux, que je n'y ai mises que pour lui plaire; 
car, pour mon goût, j'y préfère les fleurs blanches de mar- 
jolaine. Mais j'ai ouï dire que la femme ne doit vivre que de 
sacrifices. » 

En disant ces mots, Marianita fit claquer ses doigts comme 
des castagnettes, sans la moindre apparence de mélancolie , 
et, au contraire, avec la satisfaction d'une conscience tran- 
quille. 

Gertrudis ne répondit rien; mais elle étouffa un soupir, 
tandis que la brise plus fraîche du soir faisait frissonner les 
grandes ondes de sa chevelure, et que son petit pied nu ba- 
lançait son soulier de satin noir. 

« C'est fort ennuyeux, cette vie de la campagne, reprit 
Marianita. La journée, il est vrai, n'est pas trop longue pour 
se peigner, pour faire la sieste : à peine même en a-t-on le 
temps; mais le soir, prêter seules l'oreille à la brise de nuit, 
se promener seules dans les jardins, c'est triste, bien triste^ 
au lieu de chanter et de danser en tertulia*. Nous sommes 
ici comme les princesses captives de ce roman de chevalerie 
que j'ai commencé l'année dernière et que je n'ai pas fini.... 
Ah! j'aperçois là-bas à l'horizon un petit nuage de pous- 
sière.... Enfin, voici un cavalier! Quédiclia! 

— Un cavalier ! s'écria Gertrudis avec vivacité ; quelle est 
la couleur de son cheval? 

— Son cheval est une mule. Hélas ! ce n'est pas un che- 

4. Soirée. 



86 COSTAL L'INDIEN. 

valier errant. Je crois avoir entendu dire qu'il n'y en a 
plus. » 

Gertrudis soupira de nouveau. 

« Je le distingue à présent, c'est un prêtre, poursuivit Ma- 
rianita. Cela vaut mieux que rien, surtout s'il chante et joue 
aussi bien de la vihuela* que le dernier qui a passé deux 
jours à l'hacienda. Il arrive au galop de sa mule, c'est bon 
signe; mais non, il a la physionomie triste et sévère. Ah ! il 
m'a vue, car il fait un geste de la main. J'irai la lui baiser 
tout à l'heure.... j'ai le temps! » 

En disant ces mots, la jeune et belle créole, à qui son 
éducation prescrivait de baiser la main du premier prêtre 
venu, fronça d'un air boudeur ses deux lèvres fraîches et 
vermeilles comme la fleur du grenadier. 

« Mais viens donc le voir, Gertrudis, il se présente à la 
porte de l'hacienda, reprit-elle. 

— J'ai le temps, comme tu le dis, Marianita; mais dis- 
moi, ne vois-tu plus d'autres cavaliers? Don Fernando?... 
dit Gertrudis comme pour se tromper elle-même en trompant 
sa soeur. 

— Ah! oui, don Fernando.... transformé par quelque en- 
chantement en un mozo de mulets* qui pousse sa recua° 
comme s'il disputait le prix d'une course.... C'est tout ce que 
je vois. Allons, il vient ici comme le prêtre. Mais qu'ont 
donc ces gens à galoper si étrangement? On dirait qu'un 
vertige les pousse. » 

Le bruit des portes de l'hacienda qui s'ouvraient et le 
tumulte qui montait de la cour jusqu'aux jeunes filles prou- 
vaient que non-seulement le prêtre , mais encore le garçon 
muletier avec ses mules, contre tout usage, recevaient l'hos- 
pitalité de don Mariano Silva. 

\ . Mandoline. 

2. Garçon de mules. 

3 . Troupeau de mules de charge. 



COSTAL L'INDIEN. 87 

Le lecteur sait , ce qu'ignoraient les deux sœurs , tout le 
danger qui menaçait les voyageurs dans la plaine. 

En même temps , un mouvement plus bruyant encore ne 
tarda pas à avoir lieu dans l'hacienda. Les escaliers reten- 
tissaient du bruit des pas des serviteurs qui allaient et 
venaient précipitamment, et que les deux sœurs entendirent 
bientôt résonner sur les terrasses au-dessus de leur cham- 
bre. 

« Jésus Maria! qu'est-ce ci? s'écria Marianita en faisant 
un signe de croix; l'hacienda va-t-elle avoir un siège à sou- 
tenir? Les brigands insurgés dans l'ouest vont-ils venir nous 
attaquer? 

— Pourquoi appeler brigands des hommes qui combattent 
pour être libres et dont des prêtres sont les chefs? repartit 
Gertrudis de sa voix harmonieuse et calme. 

— Pourquoi? Parce que ce sont les ennemis des Espa- 
gnols, que le sang de nos veines est le leur , parce qu'enfin 
j'aime un Espagnol ! s'écria Marianita , à qui ce mot aimer 
avait rendu la fougue impétueuse de son sang créole. 

— Tu crois l'aimer, Marianita, reprit doucement Gertrudis; 
dans mes idées, l'amour présente des symptômes que je ne 
retrouve pas en toi. 

— Et quand cela serait, qu'importe? s'il m'aime, lui ! Ne 
suis-je pas le bien qui va lui appartenir? Dois-je penser au- 
trement que lui? » ajouta la jeune fille obéissant à cette voix 
de dévouement passionné que les femmes de son pays pro- 
diguent à qui les aime , et qui n'a plus de bornes quand elles 
aiment elles-mêmes. 

Les vibrations subites et précipitées de la cloche de l'ha- 
cienda sonnant l'alarme firent tressaillir les deux sœurs et 
mirent fin à cette conversation , qui menaçait de jeter entre 
elles deux ces germes funestes de dissension que les guerres 
civiles engendrent et qui brisent les liens les plus étroits du 
sang et de l'amitié. 



88 COSTAL L'INDIEN. 

Comme Marianita se disposait à sortir pour s'enquérir de 
la cause de tout ce tumulte, la femme de chambre ouvrit la 
porte, et, sans attendre qu'on l'interrogeât : 

« Ave Maria, seîioritas! s'écria-t-elle; l'inondation arrive; 
un vaquero vient d'annoncer que les eaux ne sont plus qu'à 
trois ou quatre lieues d'ici. 

— L'inondation ! s'écrièrent les deux sœurs , Marianita en 
se signant de nouveau et Gertrudis en se levant précipi- 
tamment et en faisant de ses cheveux épars une torsade 
que sa main tremblante essayait vainement de fixer à sa 
tète, et dans laquelle les dents du peigne refusaient de 
mordre. 

— Jésus, senorita, dit la femme de chambre en s'adres- 
sant à la dernière, on dirait que vous voulez vous élancer 
dans la plaine au secours.... 

— Don Rafaël! ayez pitié de lui, mon Dieu! s'écria Ger- 
trudis éperdue. 

— Don Fernando ! s'écria de son côté Marianita en fris- 
sonnant. 

— La plaine ne va plus être qu'un vaste lac, cria la sui- 
vante ; malheur à ceux que l'inondation va surprendre ! Mais 
vous pouvez être tranquille , doîïa Marianita ; le vaquero qui 
apporte la fatale nouvelle est envoyé par don Fernando pour 
annoncer à notre maître , don Mariano , qu'il ne viendra que 
demain dans son canot. » 

En achevant ces mots , la suivante sortit. 

« En canot ! s'écria Marianita , passant avec une égale 
rapidité de l'angoisse à la joie. C'est vrai, au fait, Gertrudis; 
nous voguerons en canot sur la plaine, et nous nous couron- 
nerons de fleurs dans notre barque pavoisée. » 

Mais Marianita se reprocha tout aussi vite cet accès d'é- 
goïsme frivole à l'aspect de sa sœur , qui , enveloppée de sa 
longue chevelure qu'elle ne prenait plus souci d'empêcher de 
flotter, s'était agenouillée comme la Vierge aux sept douleurs. 



COSTAL L'INDIEN. 89 

et priait aux pieds d'une image de madone pour le salut de 
don Rafaël. 

Marianita comprit ce qu'elle n'avait pas compris jusqu'alors, 
c'est que la femme ne prie avec tant de ferveur que pour 
l'homme qu'elle aime. Elle s'agenouilla près de sa sœur et 
mêla ses prières aux siennes , tandis que les tintements 
lugubres de la cloche continuaient à jeter leur sinistre aver- 
tissement aux quatre points de l'horizon. 

« Oh ! ma pauvre Gertrudis ! » s'écria Marianita en pressant 
sa sœur dans ses bras et l'embrassant tendrement; puis, se 
servant de sa chevelure pour effacer ses larmes : « Pardonne- 
moi de n'avoir pas deviné que , pendant que mon cœur se 
réjouissait, le tien se brisait. Don Rafaël, tu l'aimes donc? 

— S'il meurt, je mourrai! voilà tout ce que je sais, re- 
partit Gertrudis. 

— Dieu le protégera, sois tranquille; peut-être lui en- 
verra-t-il un de ses messagers pour le sauver! » s'écria 
Marianita dans l'élan de sa foi naïve. 

Marianita mêla quelque temps encore ses consolations aux 
sanglots de sa sœur, ses prières aux siennes, et, comme 
l'obscurité allait bientôt venir : 

« Mets-toi à la fenêtre pendant que je prierai encore ! 
s'écria Gertrudis; interroge la plaine, car les larmes trou- 
blent ma vue. » 

Marianita obéit , et Gertrudis s'agenouilla de nouveau sous 
l'image sainte. 

Mais la brume dorée de la plaine se ternissait en un violet 
pâle, et aucun cavalier n'apparaissait à l'horizon désert. 

« Le cheval qu'il monte doit être son bai brun! s'écria 
Gertrudis en interrompant ses prières ferventes. Don Rafaël 
sait combien j'aimais ce noble cheval, son cheval de bataille 
dans les guerres indiennes. C'est celui qu'il aura voulu mon- 
ter pour venir vers moi ; car il sait que bien souvent j'ai dé- 
taché les fleurs de mes cheveux pour les suspendre à son 



90 COSTAL L'INDIEN. 

frontail. sainte Vierge! ô Jésus, mon doux maître! don 
Rafaël, mon beau chevalier, qui te ramènera vers moi? » 
continuait la jeune fille en faisant succéder les élans de sa 
passion aux élans de sa prière. 

La plaine s'assombrissait toujours , Gertrudis priait en- 
core ; puis bientôt la lune laissa tomber du haut du ciel ses 
pâles et sereines clartés sans qu'un être vivant vînt dessiner 
son ombre à côté de l'ombre des palmiers projetée seule sur 
le terrain blanchi. 

« Il aura été prévenu à temps , il ne se sera pas mis en 
route , dit Marianita. 

— Tu te trompes, tu te trompes, répondit Gertrudis en 
tordant ses mains crispées par l'angoisse. Je le connais , je 
juge son cœur d'après le mien ; un jour de plus lui aura 
paru trop long , et il aura bravé le danger pour me voir quel- 
ques heures plus tôt. » 

Le lecteur sait si le cœur de ia jeune créole l'avertissait 
faussement. 

Tout à coup, pendant que la cloche continuait à vibrer 
avec force , les grondements lointains qu'allait bientôt enten- 
dre don Rafaël lui-même se mêlèrent à la voix lugubre du 
bronze, et tout à coup aussi , pendant ce sinistre dialogue 
entre les vibrations frémissantes de la cloche d'alarme et le 
murmure sourd des eaux déchaînées , une lueur rougeâtre , 
faible d'abord , disputa le terrain de la plaine à la blanche 
clarté de la lune. 

Bientôt après cette clarté sembla pâlir, des pétillements 
semblables à ceux du sarment qui s'enflamme se firent en- 
tendre à l'oreille attentive des deux sœurs, et la lueur rouge 
régna seule en maîtresse sur la surface de la plaine, en jetant 
ses reflets de feu jusqu'aux cimes des palmiers. 

Sur la crête des collines voisines de l'hacienda et sur les 
terrasses, de larges foyers venaient d'être allumés par ordre 
de don Mariano, comme un phare qui devait guider les voya- 



COSTAL L'INDIEN. 91 

geurs errants dans la plaine jusqu'au port de salut de son 
hospitalière demeure. 

L'œil et l'oreille étaient avertis à la fois pour apprendre le 
danger et pour aider à le fuir. Des ombres gigantesques, 
celles des hommes chargés d'entretenir les foyers, se proje- 
taient au loin sur la plaine, et ces silhouettes immenses, les 
clartés empourprées dans lesquelles elles nageaient, le gron- 
dement des eaux, qui semblaient vouloir étouffer les cris 
d'appel de la cloche, frappaient l'esprit des deux jeunes filles 
d'une terreur plus profonde. 

De longues minutes s'écoulèrent ainsi, et la lune continuait 
de monter lentement dans le ciel, et le murmure lointain, le 
bruit sourd, devenait plus aigu en se rapprochant, puis devint 
bientôt égal à celui du tonnerre. Encore quelques instants , 
et l'eau des fleuves débordés allait écumer au pied de l'am- 
phithéâtre de l'hacienda. Gertrudis interrompit ses prières. 

« Oh ! Marianita, dit-elle, puisses-tu ne rien voir main- 
tenant ! car les eaux s'approchent et gagnent de minute en 
minute. » 

Marianita ne répondit rien, mais ses regards erraient tou- 
jours à l'horizon, essayant d'en percer les lointaines ténè- 
bres à la limite où expirait la clarté des feux. 

Un cri s'échappa de sa bouche. 

« Oh ! malheur ! malheur ! s'écria-t-elle, j'aperçois deux 
cavaliers ! Sainte Vierge , faites que ce ne soient que des 
ombres! Mais non.... les ombres deviennent plus distinc- 
tes.... Mère de Dieu! ce sont bien deux cavaliers.... ils vo- 
lent comme le vent.... mais, si vite qu'ils aillent, ils arrive- 
ront trop tard ! » 

Une clameur de détresse partit des terrasses de l'ha- 
cienda, sur lesquelles maîtres et serviteurs s'étaient grou- 
pés. C'était en effet un émouvant spectacle que celui de la 
lutte désespérée de deux hommes contre la masse effrayante 
des eaux, dont ils voyaient dans l'éloignement les vagues 



92 COSTAL L'INDIEN. 

s'avancer et dont ils distinguaient déjà les panaches d'é- 
cume empourprée par la lueur des brasiers. 

D'autres, pendant ce temps, à cheval sur le chaperon du 
mur d'enceinte, s'étaient munis de longues cordes pour les 
jeter au besoin aux naufragés en détresse. Mais les deux 
sœurs, de la fenêtre de leur chambre, ne pouvaient voir ces 
apprêts de sauvetage. 

Marianita, frémissant de cette avide curiosité qui nous 
pousse souvent malgré nous, et les femmes surtout, à con- 
templer un déchirant spectacle, se collait avec une sorte de 
voluptueuse terreur aux grillages de la fenêtre. 

« Viens, Gertrudis, lui cria-t-elle sans détourner les 
yeux, malgré les palpitations de son cœur, viens les voir; 
si l'un d'eux est ce don Rafaël que je ne connais pas, tes 
yeux le distingueront et ta voix l'encouragera. 

— Oh ! non, non, je ne saurais, répondit la jeune fille, 
dont le front incliné balayait humblement le sol aux pieds 
de la madone.... je ne saurais voir sans m'évanouir cet af- 
freux spectacle ; et qui prierait alors pour mon Rafaël ? C'est 
lui, mon cœur ne me le dit que trop ! 

— Ces deux cavaliers montent des chevaux noirs comme 
la nuit, reprit Marianita; l'un d'eux est ferme en selle comme 
un centaure, mais il est petit.... ah! son costume est celui 
d*un muletier; tu vois que celui-là n'est pas don Rafaël. 

— L'autre! distingues-tu l'autre? » dit Gertrudis d'une 
voix si faible qu'on l'entendait à peine. 

Marianita garda le silence une minute. ' 

« L'autre, répondit-elle, a la tête de plus que le premier; 
il est penché sur l'encolure de son cheval; je ne vois pas 
ses traits. Ah ! il relève la tête, il est aussi ferme que le 
premier sur sa selle. Il a la figure fière , d'épaisses mousta- 
ches, et d'ici son œil semble étinceler sous le galon d'or de 
son chapeau. Le péril ne l'intimide pas. Ah ! c'est un noble 
et beau cavalier ! 



COSTAL L'INDIEN. 93 

— C'est lui ! » dit Gertrudis avec un cri perçant qui do- 
mina le grondement des eaux. 

Elle se leva vivement, obéissant à une impulsion irrésis- 
tible, comme pour s'élancer vers la fenêtre et voir encore 
une fois celui qui allait mourir ; mais ses forces trahirent sa 
volonté : elle ne put que retomber à genoux dans sa sup- 
pliante attitude. 

« Jésus ! reprit Marianita glacée par l'épouvante, encore 
un bond de leurs chevaux et les voilà sauvés ! Ah ! il n'est 
plus temps ! ajouta-t-elle avec angoisse ; voici les eaux ! 
Vierge du paradis ! qu'elles sont effrayantes avec leur crête 
d'écume rouge et leurs rugissements ! Les voilà qui battent 
la muraille ! Mère de Dieu ! protégez ces deux hommes in- 
trépides ! Ils se tiennent la main.... Ils enfoncent l'éperon 
dans le flanc de leurs chevaux.... ils regardent la mort en 
face.... ils fondent sur les eaux le front haut, comme des 
chevaliers qui chargent l'ennemi.... Entends-tu, Gertrudis? 
l'un d'eux, le plus petit, chante un cantique , comme les pre- 
miers chrétiens devant les lions du cirque romain. » 

Les deux sœurs entendirent en effet une voix mâle qui 
couvrit le tumulte des eaux en chantant : In manus tuas : 
Domine, commendo animam meam. 

■ « Je ne les vois plus , reprit Marianita haletante ; les flots 
ont couvert les chevaux et les cavaliers. » 

Il y eut un moment de silence effrayant dans la chambre, 
que les eaux emplissaient de leurs mugissements. 

Toujours agenouillée, mais sans force pour continuer son 
ardente prière, Gertrudis était affaissée sous le flot de ses 
cheveux épars. La pauvre fille ne releva la tête qu'à la voix 
de Marianita qui reprenait : 

« Ah ! je les vois encore, les voici qui reparaissent. Jésus 
Dieu! il n'y en a plus qu'un en selle, c'est le plus grand. 
Dieu du ciel ! quels bras vigoureux vous lui avez donnés ! Il 
se penche sur ses arçons, il tient le plus petit par ses vête- 



94 COSTAL L'INDIEN. 

ments.... il l'enlève comme un enfant... il le jette en travers 
sur son cheval.... Quel souffle étrange s'échappe des naseaux 
de l'animal ! mais il semble aussi vigoureux que son maître.... 
le double poids qu'il porte ne l'empêche pas de fendre les 
eaux. . . . Gertrudis ! Gertrudis ! les eaux vont être vaincues par 
cet homme, elles qui déracinent les arbres des forêts.... Vierge 
sainte! laisserez-vous périr ce fort et courageux cavalier? 

— Oh! oui, lui seul pourrait accomplirce prodige de vigueur 
et de courage ! » s'écria Gertrudis en retrouvant des forces 
dans un élan d'orgueil passionné que lui inspiraient les pa- 
roles enthousiastes de sa jeune sœur. 

Son cœur se brisa de nouveau quand celle-ci continua 
d'une voix pleine d'angoisse : 

« Malheur ! malheur ! un arbre énorme s'avance contre 
eux en tournoyant, il va frapper le cheval et les cavaliers.... 

— Archange qui portes son nom, protége-le ! dit Gertru- 
dis. Vierge Marie, apaise la colère des eaux, et je donne ma 
chevelure pour sa vie ! » 

C'était la plus précieuse offrande dont elle pût disposer, 
et elle n'hésitait pas à faire le sacrifice qu'elle croyait le 
plus propre à désarmer le courroux du ciel. 

Gomme si ce vœu venait d'y être enregistré, Marianita, 
qui ne l'avait pas entendu sans frémir, poursuivit après une 
courte pause : 

« Béni soit Dieu ! Gertrudis; béni soit-il, celui qui sait con- 
vertir un instrument de perdition en un instrument de salut ! 
Dix lazos viennent d'enlacer à la fois les racines et les 
branchages de l'arbre ; la fureur des eaux ne peut plus rien 
sur lui, il iest comme un radeau flottant. Le beau cavalier 
pourrait s'élancer sur son tronc, mais il ne veut abandonner 
ni le noble animal dont la vigueur l'a sauvé, ni l'homme 
qu'il tient dans ses bras. Le torrent gronde autour de lui, 
ses flots couvrent sa tête.... il ne lâche pas prise.... 

— Achève, Marianita, ou je meurs ! murmura Gertrudis. 



COSTAL L'INDIEN. 93 

— Un brouillard est sur mes yeux, reprit celle-ci , les 
eaux semblent rouler des flots de feu.... Sois fière de celui 
que tu aimes, Gertrudis, le noble cavalier n'a plus rien à 
craindre.... Écoute ces cris de triomphe ! Tous sont sauvés, 
les cavaliers et le cheval qu'ils montent. » 

Une acclamation de joie dont retentit l'hacienda fit explo- 
sion à la fois sur les terrasses et le long du mur d'enceinte 
et vint confirmer les paroles de Marianita. 

Les deux sœurs se tinrent un moment embrassées ; puis 
Marianita, rassemblant dans sa main un soyeux faisceau des 
longs cheveux de Gertrudis et le pressant tendrement contre 
ses lèvres : 

ec Oh ! dit-elle en poussant un soupir de regret, tes pau- 
vres beaux cheveux qui valaient un royaume ! 

— Ne vois-tu pas, reprit Gertrudis avec un radieux sou- 
rire, que c'est lui du moins qui les coupera sur ma tête ? » 



CHAPITRE VI. 

Don Quichotte et Sancho Pança. 

A un quart de lieue environ de la cascade dont il a été 
question, s'élevait, comme on en rencontre souvent au Mexique, 
une petite colline dont le sommet, soit par un jeu de la na- 
ture, soit plus probablement par la main de l'homme, avait 
été aplati et nivelé. 

Les antiquaires de la province prétendaient que le cerro de 
la Mesa 1 n'était qu'un piédestal sur lequel on avait érigé ja- 
dis un temple à quelque divinité zapotèque. 

^ . La colline de la Table. 



9G COSTAL L'INDIEN. 

C'était pour cette raison sans doute que Costal, fidèle au 
souvenir comme au culte de ses pères, tout chrétien qu'il 
était, avait fait de cet endroit élevé l'un de ses rendez-vous 
de chasse. 

Il s'y était construit une hutte à la façon du pays, c'est-à- 
dire dont les murs n'étaient qu'une double claie de bambous, 
dont l'intérieur était garni de terre glaise. Le toit, assez in- 
cliné pour faciliter l'écoulement des eaux pluviales, était 
couvert de ces larges écopes dont se compose le tronc du 
bananier, disposées en rigoles, à l'instar des tuiles romaines. 

Dans ses chasses incessantes aux jaguars, car ils sont si 
nombreux dans la province de Oajaca que chaque hacendero 
entretient un ou deux tigreros pour les détruire et protéger 
ses jeunes bestiaux errants dans les savanes ; dans ses 
chasses, disons-nous, l'Indien passait souvent de longues 
heures au milieu de cette solitude. 

Costal descendait en ligne directe , ainsi qu'il l'avait dit à 
Clara, des anciens caciques de Tehuantepec, et le sujet de 
ses méditations était toujours la grandeur éclipsée de son 
antique et puissante famille. Profondément indifférent aux 
querelles politiques des blancs , s'il avait accueilli avec en- 
thousiasme la nouvelle de l'insurrection d'Hidalgo, ce n'était 
que pour en profiter personnellement et essayer, avec l'or 
dont il rêvait si follement la découverte, de faire revivre en 
sa personne et le titre de cacique et la domination qu'avaient 
exercée ses ancêtres. Les croyances païennes dans lesquelles 
il avait été nourri, les solitudes dans lesquelles il avait con- 
stamment vécu en exerçant son métier, la pratique et la vue 
de l'immense Océan, dont il avait exploré les profondeurs 
quand il était plongeur, avaient contribué à donner à un 
caractère déjà bizarre une exaltation superstitieuse qui tou- 
chait à la manie. 

Le visionnaire indien avait fini par prendre un tel ascen- 
dant sur le nègre Clara, que le don Quichotte zapotèque, 



COSTAL L'INDIEN. 97 

différant en cela du gentilhomme manchego, eût fait aussi 
facilement prendre à son noir écuyer des moulins à vent 
pour des géants, qu'un capitaine des dragons de la reine 
pour la Sirène aux cheveux tordus. 

C'est au sommet du cerro de la Mesa, ou de la Table, que 
nous retrouvons les deux aventuriers , une heure environ 
après le départ de don Rafaël Très Villas. 

Ils achevaient de transporter sans trop de peine la légère 
pirogue de Costal sur la plate-forme de la colline et de la dé- 
poser, la quille en haut, le long des parois de la hutte dont 
nous venons de parler. 

« Ouf ! dit le noir en s'asseyant sur l'embarcation, je crois 
que nous avons bien gagné un instant de repos. Qu'en pen- 
sez-vous, Costal? 

— N'avez-vous pas longtemps parcouru la province de 
Yalladolid? demanda l'Indien sans faire de réponse à la 
question oiseuse du nègre. 

— Sans doute, et celle d'Àcapulco aussi, et je les connais 
toutes deux et bien d'autres , depuis le moindre sentier jus- 
qu'à la plus fréquentée des routes royales, pour les avoir 
parcourues en qualité de mozo de mulas. avec mon maître 
don Valerio Trujano, que je n'ai quitté que pour devenir 
propriétaire dans la province de Oajaca , » ajouta-t-il en ap- 
puyant avec une certaine fatuité sur ce mot de propriétaire. 

Clara faisait allusion à un jacal * en bambous, qu'il avait 
bâti sur quelques pieds de terrain concédés par le proprié- 
taire de l'hacienda de las Palmas, auquel il se louait pour 
les récoltes de la cochenille, ce qui explique l'état d'indé- 
pendance oisive dont il jouissait une partie de l'année. 

« Pourquoi me faites-vous ces questions? reprit-il. 

— Parce qu'il ne me convient pas plus qu'à vous d'aller 
nous enrôler comme soldats dans l'armée du prêtre Hidalgo. 

4. Nom que les Indiens mexicains donnent à leurs huttes. 
200 o 



98 COSTAL L'INDIEN. 

Le descendant des caciques de Tehuantepec peut bien servir, 
en qualité de chasseur de tigres , un propriétaire de son pays ; 
mais il ne consentirait jamais à porter l'uniforme.. 

— C'est cependant bien beau d'avoir des pompons rouges, 
des habits verts et des pantalons jaunes comme le plus beau 
jmcamayo ' de ces bois. Je doute, du reste, que le seigneur 
curé généralissime et capitaine d'Amérique, Hidalgo, ait 
assez d'uniformes à sa disposition pour vous chercher que- 
relle à ce sujet. Mais , à moins de nous enrôler comme capi- 
taines, je ne vois pas trop, si nous ne sommes pas soldats.... 

— Ce que nous ferons? interrompit Costal; nous nous pré- 
senterons comme guides , batteurs d'estrade , puisque vous 
connaissez par cœur une partie du royaume. De cette façon, 
nous irons et viendrons à notre guise , en quête de la déesse 
des eaux. 

— La déesse des eaux est donc partout? 

— Sans doute ; elle peut apparaître à ses fidèles serviteurs 
partout où elle trouve une flaque d'eau pour se mirer, une 
rivière ou une cascade pour se baigner, ou la mer pour y 
chercher les perles qui ornent sa longue chevelure. 

— Ne l'avez-vous jamais vue, quand vous faisiez la pêche 
des perles, sur les bords du golfe de Tehuantepec?» de- 
manda Clara en jetant un regard de côté sur la plaine éclai- 
rée par la lune , tandis que le sourd et lointain murmure de 
l'inondation ajoutait à cet aspect solennel. 

Le nègre baissait involontairement la voix. 

«Sans doute, répondit Costal; plus d'une fois, la nuit, 
sur les rivages des placers de perles , j'ai vu la Sirène tordre, 
au clair de la lune, ses longs cheveux en chantant, et parer 
son cou des perles que nous cherchions en vain. Plus d'une 
fois aussi, sans que ma chair tressaillît, sans que ma voix 
tremblât , je l'ai appelée pour qu'elle me révélât les gise- 

\ . Perroquet. 



COSTAL L'INDIEN. 99 

ments des riches bancs de perles ; mais on a beau ne pas 
sentir son cœur se troubler à son aspect , il faut être deux 
pour que la Sirène aux cheveux tordus vienne à vous. 

— Cela se conçoit, dit Clara: son mari est jaloux et ne lui 
permet pas les tête-à-tête. 

— A vrai dire , ami Clara , continua Costal sans féliciter 
le nègre de sa perspicacité , je n'espère guère réussir à la 
faire se montrer à nous avant que je n'aie atteint cinquante 
années révolues, Si j'explique bien des traditions un peu 
obscures que j'ai reçues de mes pères, jamais Tlaloc ni Mat- 
lacuezc ne se montreront pour révéler leurs secrets à l'homme 
qui n'a pas vécu un demi-siècle. Le ciel a voulu que, depuis 
les caciques jusqu'à moi , aucun de mes ancêtres ne vécût 
au delà de quarante-neuf ans. Seul je les ai dépassés, et en 
moi seul de tous les membres de ma famille peut se véri- 
fier la tradition conservée chez nous de père en fils; encore 
n'aurai-je pour cela qu'un jour : celui de la pleine lune qui 
suivra le solstice d'été de l'année où j'aurai complété mes 
cinquante ans. Cependant je veux toujours tenter la fortune 
en attendant, et faire aussi aux Espagnols la guerre la plus 
acharnée , tout en me réservant mon indépendance pour le 
grand jour du solstice d'été. 

— Ah ! s'écria le nègre , je m'explique à présent pourquoi 
ce soir nous avons fait d'inutiles efforts pour voir la déesse; 
quand donc aurez-vous atteint la cinquantaine? 

— D'ici à vingt mois , répondit l'Indien , et , quoi qu'il en 
soit , il est convenu que nous partirons demain pour Valla- 
dolid ; nous nous servirons de la pirogue pour retourner à 
l'hacienda et prendre congé de don Mariano , comme doivent 
le faire deux serviteurs respectueux. 

— C'est convenu; mais nous oublions une chose essentielle. 

— Laquelle ? 

— Ce pauvre diable d'étudiant que l'inondation va sur- 
prendre, et que cet officier a laissé près des tamarindos. 



100 COSTAL L'INDIEN. 

— Je ne l'avais pas oublié ; nous irons le prendre, s'il vit 
encore, c'est-à-dire s'il a eu la présence d'esprit de monter 
sur un arbre pour se mettre à l'abri de l'inondation ; nous le 
conduirons à l'hacienda, où nous le laisserons. 

— Oui, s'il vit encore. Entendez-vous avec quelle fureur 
les eaux grondent là-bas? Qui sait si l'officier lui-même aura 
eu le temps d'y échapper? 

— Le fait est, répondit Costal, qu'il aurait mieux fait de 
passer la nuit ici avec nous; mais il paraissait si pressé d'ar- 
river à las Palmas ! Peut-être avait-il ses raisons pour cela ; 
aussi ne lui ai-je pas proposé de rester. 

— Il est bon d'être en sûreté ici, dit le noir, et si, à pro- 
pos de cela, vous aviez, dans votre hutte, un morceau de 
tasajo oublié en quelque coin , je m'en accommoderais assez 
avec un verre d'eau. 

— Soyez tranquille, j'ai là ce qu'il faut pour vous satis- 
faire. » 

La réponse de l'Indien mit fin à la conversation. Il entra 
dans la hutte , suivi de Clara. 

Un feu clair de broussailles ne tarda pas à pétiller sur la 
pierre du foyer; quand il ne resta plus que des braises , Costal 
y jeta quelques lambeaux de viande séchée au soleil , et bien- 
tôt, au milieu du sentiment profond de la sécurité qu'ils goû- 
taient sur le sommet de la colline, les deux associés se mi- 
rent à savourer leur frugal repas. 

Après, ils s'étendirent sur le sol et se laissèrent bercer au 
bruit toujours plus rapproché de l'inondation. 

Ils dormaient déjà, et le grondement qui précédait les 
eaux, quand elles envahirent la plaine de leurs fougueux 
tourbillons , n'eut pas le pouvoir de les arracher à leur som- 
meil. Cependant , Clara s'agitait de temps en temps en croyant 
entendre le rugissement des jaguars qui l'avaient si fort 
effrayé se mêler aux mugissements des eaux, dont il avait 
une perception confuse. 



COSTAL L'INDIEN. 101 

S'il eût été éveillé, il eût vu , en effet, la sauvage famille 
des tigres raser en bondissant le pied du cerro de la Mesa. 
Les quatre animaux rugirent en sentant que deux hommes 
en occupaient le sommet ; mais , remplis d'un terreur pro- 
fonde par les eaux qui les poursuivaient et auxquelles leur 
légèreté seule pouvait les faire échapper, ils passèrent outre 
et ne tardèrent pas à disparaître en précédant la masse li- 
quide, dont la course égalait presque la rapidité de la leur. 

Nous profiterons du sommeil de l'Indien et du nègre pour 
retourner un instant vers le pauvre étudiant don Cornelio 
Lantejas , après l'avoir si longtemps négligé , et clore ainsi 
les événements de cette journée, qu'a ouverte le récit de ses 
aventures. 

Nous l'avons laissé dormant dans le hamac que sa bonne 
étoile lui avait fait rencontrer si à propos. 

Tout à coup , il s'éveilla en sursaut , les membres glacés 
par une fraîcheur soudaine, et se vit suspendu dans son ha- 
mac au-dessus d'une mer en furie qui roulait des vagues 
énormes , à un demi-pied de distance de son corps. L'étu- 
diant poussa un cri terrible, auquel répondirent, comme dn 
sommet des deux tamariniers, des grondements sourds et des 
sifflements aigus. 

Cornelio promena un œil effrayé autour de lui et, aussi 
loin que ses regards purent atteindre , il ne vit qu'un lac 
immense aux vagues écumeuses. Dès lors , tout lui fut ex- 
pliqué : la fuite des habitants des campagnes et ces canots 
suspendus aux arbres. Les bruits qu'il avait entendus n'a- 
vaient pour cause que l'approche d'une de ces inondations 
annuelles qui ont lieu presque à jour fixe dans la province 
de Oajaca , où il se trouvait , et qu'il aurait évitée dans la 
maison de son oncle, sans la lenteur désespérante de son che- 
val de picador. 

Qu'allait devenir le voyageur? à peine savait-il nager, el. 
pût-il pu rivaliser avec l'un des pêcheurs de perles de Te- 



102 COSTAL L'INDIEN. 

huantepec , que toute son habileté ne lui eût servi à rien au 
milieu d'un lac à perte de vue, au-dessus duquel surgis- 
saient seules les cimes des tamariniers entre lesquels il était 
suspendu. 

Sa situation, déjà effrayante, ne tarda pas à le devenir 
davantage. 

Des yeux de feu que l'étudiant vit briller comme des vers 
luisants, ou, pour mieux dire, comme des charbons ardents, 
au milieu du feuillage des arbres , ne tardèrent pas à lui ex- 
pliquer aussi la nature des grondements sourds qu'il venait 
d'entendre : quelques animaux féroces, des jaguars, sans 
doute, s'étaient réfugiés sur les tamariniers pour fuir l'inon- 
dation. Eux seuls pouvaient grimper ainsi au-dessus du sol. 
Nous ne ferons pas le récit de ses terreurs , pendant cette 
nuit terrible , où il se vit suspendu , au milieu d'un si ef- 
frayant voisinage, sur un océan qui pouvait grossir encore et 
l'emporter. 

Nous dirons que le jour vint enfin et que toute une nichée 
de jaguars, mâle, femelle et petits, lui apparut à la cime des 
arbres dont il occupait le milieu, et que, non loin d'eux, de 
longs et hideux serpents, effrayés, s'enroulaient aux branches. 

Au-dessous de lui s'épandait une mer houleuse , aux flots 
jaunis , où tourbillonnaient des arbres déracinés , emportant 
avec eux des daims effarouchés , au-dessus desquels des oi- 
seaux de proie planaient en poussant des cris perçants. 

Partout un spectacle horrible de désolation et de mort ; à 
de fréquents intervalles, l'instinct féroce des jaguars affamés 
luttait contre leur frayeur à l'aspect d'une proie presque à 
leur portée; mais la terreur l'emportait, et Lantejas les 
voyait refermer leurs yeux comme pour échapper à la tentation 
de le dévorer. 

Puis les serpents , de leur côté , enroulaient et déroulaient 
sans cesse leurs corps visqueux au-dessus de lui, terrifiés 
par la présence de l'homme et des jaguars, 



COSTAL L'INDIEN. 4 03 

Plusieurs heures s'étaient bien longuement écoulées , pen- 
dant lesquelles le lac, sans cesser d'être gonflé, était devenu 
moins agité , lorsqu'il crut entendre sur la surface des eaux 
un bruit que cette fois il ne sut comment définir. C'était re- 
tentissant comme le son d'une trompette de guerre ou grave 
comme le rugissement que faisaient parfois entendre les deux 
formidables voisins de l'étudiant. 

A cette étrange mélodie , on a reconnu le son de la con- 
que marine de Costal, qui, chemin faisant, évoquait encore, 
à tout hasard , la présence de la déesse des eaux. 

Bientôt l'étudiant distingua dans le lointain, et dansant 
sur la houle , la petite embarcation montée par les deux as- 
sociés. De temps à autre, l'Indien, accoutumé à cette dan- 
ereuse navigation, lâchait ses avirons pour emboucher l'in- 
strument , dont Lantejas entendait l'inexplicable harmonie. 

Absorbés par leur singulière préoccupation , ni Costal ni 
Clara n'avaient encore aperçu don Cornelio , tapi dans son 
hamac, où il n'osait faire un mouvement. Cependant, le cri 
étouffé d'une voix humaine venait de frapper leurs oreilles. 

« Avez- vous entendu, Costal? s'écria le noir. 

— Oui, comme un cri; c'est sans doute le pauvre diable 
d'étudiant qui nous appelle. Mais où donc est-il? Je ne vois 
qu'un hamac suspendu entre ces deux tamariniers, là-bas.... 
Eh! il est dedans, parbleu! » 

Costal fit entendre un formidable éclat de rire , que l'étu- 
diant accueillit comme une musique du ciel. On l'avait vu, 
sans doute , et il rendit à Dieu de ferventes actions de 
grâces. 

Clara partageait l'hilarité de l'Indien, quand une musique 
d'un genre tout différent vint glacer le rire sur ses lèvres. 

« Encore ! » s'écria-t-il avec effroi en entendant gronder au- 
dessus de la surface des eaux un morceau d'ensemble modulé 
par les quatre jaguars postés au-dessus de la tête de l'étudiant. 

Le cri poussé par lui avait excité les rugissements des ti- 



104 COSTAL L INDIEN. 

gros, auxquels se mêlait aussi le sifflement des serpents en- 
lacés aux branches des arbres. 

« C'est étrange! dit l'Indien, ces rugissements partent du 
même côté que la voix de cet homme ! Eh ! seigneur étu- 
diant! cria-t-il à Lantejas, êtes-vous seul à faire votre sieste, 
à l'ombre de ces tamariniers? » 

Mais l'étudiant ne répondit à Costal que par un cri inintel- 
ligible; il était incapable de prononcer un seul mot, tant la 
terreur profonde qu'il éprouvait paralysait sa langue. 

Son bras tremblant s'éleva seul au-dessus du hamac, pour 
indiquer à l'Indien les terribles hôtes de ses deux tamariniers. 
Toutefois, l'épaisseur du feuillage, en dérobant les jaguars à 
l'œil de Costal, rendit le geste de l'étudiant aussi peu intel- 
ligible que son cri. 

(( Doucement, pour l'amour de Dieu ! s'écria Clara, que la 
peur rendait plus prudent que Costal : les tigres se sont peut- 
être réfugiés sur ces tamariniers ! 

— Raison de plus pour y aller voir. Devons-nous laisser ce 
jeune homme se morfondre dans ce hamac jusqu'à ce que les 
eaux se soient écoulées? » 

En disant ces mots, Costal reprit ses avirons et poussa vers 
l'étudiant , tandis que Clara répétait d'un ton lamentable : 

« Si ce sont nos tigres d'hier, comme je crois les recon- 
naître aux miaulements des petits, songez combien ces ani- 
maux doivent être aigris contre nous. 

— Croyez-vous donc que je ne le sois pas contre eux, 
moi? » reprit Costal en continuant à ramer. 

Quelques coups d'aviron le mirent aune distance suffisante 
.de l'étudiant pour qu'il pût se rendre compte de la position 
critique dans laquelle il se trouvait. 

Il était environ sept heures du matin, et le malheureux 
théologien avait compté plus de huit mortelles heures dans ce 
hamac, où il paraissait indolemment couché comme un satrape 
sous ce dais de tigres et de serpents à sonnettes. 



COSTAL L'INDIEN. 105 

A travers les mailles du réseau, l'étudiant suivait d'un œil 
terne les manœuvres de l'Indien. Il le vit montrer du doigt à 
son compagnon l'étrange tableau qu'offraient les tamariniers. 
Puis, tandis que le noir le contemplait d'un regard justement 
effrayé, don Cornelio entendit l'Indien, incapable de modé- 
rer les élans de sa gaieté, se livrera d'intempestifs éclats de 
rire. 

L'étudiant ne songeait guère pourtant à s'en formaliser, 
quoiqu'il ne vît pas précisément qu'il y eût si ample ma- 
tière à rire de sa position et de l'effrayante étude de tigres à 
laquelle il se livrait si involontairement depuis le point du 
jour. 

« Si nous nous écartions pour tenir conseil ? balbutia le 
nègre d'une voix mal affermie. 

— Nous écarter pour tenir conseil ! s'écria l'Indien en re- 
prenant enfin son sérieux; il ne peut y avoir deux partis à 
prendre. 

— C'est vrai, reprit Clara; il n'y a qu'à pousser au large, 
ce ne sera que la besogne d'un moment. » 

Alors l'Indien, avec autant de sang-froid qu'il en avait peu 
montré depuis quelques instants, déposa ses avirons au fond 
de la pirogue, et prit sa carabine, dont il renouvela prompie- 
ment l'amorce. 

« Qu'allez-vous faire? s'écria le nègre. 

— En viser un, parbleu ! répondit Costal ; vous allez le 
voir. » 

Et, reprenant ses avirons, il poussa droit au-dessous de 
l'un des deux jaguars. 

« Tenez-vous tranquille, seigneur étudiant, » dit-il à Lan- 
tejas, toujours aussi immobile que muet et effrayé. 

L'un des jaguars lança un rugissement dont résonnèrent 
les échos et qui fit vibrer de terreur tous les muscles de 
Clara; puis, déchirant de ses griffes acérées l'écorce du ta- 
marinier, la gueule béante et les lèvres retroussées au-dessus 



106 COSTAL L'INDIEN. 

de ses crocs aigus, l'animal fixait ses yeux sur l'homme. Un 
regard terrible jaillissait de ses prunelles dilatées ; mais le 
chasseur parut ne pas subir la fascination de l'œil du tigre 
Il l'ajusta tranquillement au défaut de l'épaule, et fit feu. La 
bête féroce tomba lourdement dans l'eau, dont le courant 
l'entraîna. C'était le mâle. 

«Vite, Clara, s'écria Costal, un coup d'aviron pour nous 
éloigner. » 

En même temps il dégainait un poignard tranchant pour se 
mettre en défense. 

Mais, quelque diligence que voulût faire Clara, dont la peur 
troublait les facultés, il n'était plus temps. 

La femelle, furieuse de la mort de son compagnon et pleine 
de sollicitude pour ses petits, ne poussa qu'un court et affreux 
rugissement, et, oubliant son effroi, elle s'élança d'un bond 
par-dessus la tête de l'étudiant et vint tomber comme la fou- 
dre sur le canot. 

L'embarcation chavira. Le chasseur, le nègre et le jaguar 
disparurent un instant sous l'eau. 

Au bout d'une seconde, tous trois reparurent à la surface, 
Clara éperdu de terreur et nageant avec toute l'énergie du 
désespoir. Heureusement pour le nègre, l'ancien pêcheur fen- 
dait l'eau comme un requin, et se mit en un clin d'œil entre 
le tigre et lui, son poignard aux dents. 

Les deux ennemis se mesurèrent des yeux : l'homme, 
calme et résolu; l'animal, rugissant de fureur. 

Tout à coup le chasseur plongea , et le tigre , étonné de la 
disparition de son ennemi , nageait dans la direction de l'ar- 
bre sur lequel il avait laissé ses petits , quand on le vit se 
débattre comme si quelque tourbillon l'eût attiré, s'enfoncer 
à moitié, puis reparaître flottant sans vie, le ventre ouvert, 
tandis qu'une teinte de sang se mêlait autour de son cadavre 
à la couleur fangeuse des eaux. 

Le chasseur reparut à son tour, jeta un regard autour de 



COSTAL L'INDIEN. 107 

lui et nagea vers son canot, que le courant avait déjà en- 
traîné; il le rejoignit, et, quelques minutes après, il était 
remonté dans sa barque, remise à flot, et se dirigeait vers 
l'étudiant. Lantejas n'était pas encore revenu de la surprise 
et de l'admiration que lui avaient causées l'audace et le sang- 
froid de cet inconnu , quand , du même couteau avec lequel 
il avait éventré le tigre, l'Indien ouvrit le fond du hamac 
pour livrer à l'étudiant plus facilement accès dans son canot. 
« Et les peaux des jaguars que vous laissez échapper! 
cria Clara. Yoilà vingt piastres au moins qui s'en vont à vau- 
l'eau ! 

— Eh bien ! courez après, répondit l'Indien en retirant Lan- 
tejas, plus mort que vif, du fond de son réseau de cordes.. 

— Dios me libre 1 ! s'écria le nègre, les peaux n'auraient 
qu'à vivre encore. Qu'elles aillent au diable! Et vous, Costal, 
faites-moi donc le plaisir de ramer vers moi; je n'ai nul 
souci de remonter en canot sous ces festons de serpents à 
sonnettes. 

— Voyez-vous la petite-maîtresse, dit l'Indien en dirigeant 
la pirogue vers Clara , qui ne put y reprendre pied qu'avec 
grand risque de la faire chavirer. 

— Jésus Dieu ! soupira don Cornelio , qui retrouvait enfin 
la parole, mais qui, les sens encore troublés, ne se voyait 
pas sans quelque appréhension entre ces deux inconnus, l'un 
rouge, l'autre noir, tous deux ruisselants d'eau et les che- 
veux couverts d'une fange jaunâtre. 

— Eh ! seigneur étudiant , reprit Clara d'un ton de bonne 
humeur, c'est là tout ce que vous dites à Costal pour le re- 
mercier du service qu'il vient de vous rendre? 

— Excusez-moi. J'avais tellement peur! répondit Lantejas, 
qui, sa tranquillité d'esprit une fois reconquise, commença 
par rendre avec une ferveur exemplaire des actions de grâces 

1. Dieu m'en garde. 



108 COSTAL L'INDIEN. 

au tigrero, et finit en le complimentant sur le bonheur qu'il 
avait eu d'échapper aux dangers qu'il venait de courir. 

— C'est ma foi vrai, répliqua l'Indien. J'étais tout en 
sueur, et cette eau qui vient des montagnes est si glaciale, 
que j'aurais fort bien pu y attraper une pleurésie. » 

L'étudiant regarda avec un étonnement naïf l'homme assez 
intrépide pour penser que le seul danger qui le menaçât 
pendant sa lutte dans l'eau avec un animal furieux fût une 
tluxion de poitrine. 

« Qui êtes-vous donc? s'écria-t-il. 

— Le tigrero du seigneur don Matias de la Zanca, jadis, 
aujourd'hui celui du seigneur don Mariano Silva. 

— Don Matias de la Zanca? dit l'étudiant; mais c'est mon 
oncle. 

— J'en suis aise. Cependant, si vous le trouvez bon, je 
ne vous conduirai pas à son hacienda, située dans les mon- 
tagnes , qu'on serait fort embarrassé d'atteindre avec une 
pirogue; puis, vous n'avez plus de cheval. 

— Les eaux l'auront emporté; mais j'ai de bonnes raisons 
pour ne pas le regretter. 

— Je n'en dirai pas autant de ma carabine , une arme 
excellente qui ne rate pas plus d'une fois sur cinq. Vous con- 
cevez qu'on ne peut la laisser ainsi au fond de l'eau , et avec 
votre permission, seigneur étudiant, maintenant que je ne 
suis plus en sueur. ...» 

En disant ces mots, le tigrero se dépouillait de ses vête- 
ments, et, quand il en eut quitté le dernier, l'ancien plon- 
geur examina avec attention l'endroit où la pirogue avait cha- 
viré, et pria le nègre de ramer jusque là. Quand Clara eut 
donné quelques coups d'aviron dans la direction convenable. 
l'Indien s'élança la tête la première et disparut de nouveau 
sous les eaux. 

Un espace de temps, que les deux spectateurs trouvèrent 
prodigieusement long, s'écoula avant que l'Indien se re- 



COSTAL L'INDIEN. J 09 

montrât. Le bouillonnement de l'eau au-dessus de lui prou- 
vait seul qu'il se livrait à une recherche active de son incom- 
parable carabine. Enfin, sa tête dépassa la surface trouble 
du lac, et d'une main il nageait vers la pirogue, tandis que 
l'autre soutenait l'arme dont le Zapotèque faisait un si pom- 
peux éloge , et un éloge si justement mérité. 

Tout cela n'avait pas laissé de prendre du temps, et le 
soleil était déjà brûlant, quand le nègre, l'étudiant et l'In- 
dien reprirent , dans leur frêle embarcation , le chemin ou 
plutôt la direction de l'hacienda de las Palmas. 

Chemin faisant, don Cornelio interrogea ses deux libéra- 
teurs sur les motifs qui les avaient conduits vers lui. 

« C'est un cavalier paraissant fort pressé de gagner la de- 
meure de don Mariano , dit Costal , qui nous a envoyés vers 
vous aux Tamarindos. Reste à savoir s'il a été aussi heureux 
pie vous, et s'il a échappé à l'inondation. Ce serait dom- 
mage qu'il n'eût pas pu gagner à temps l'hacienda ; car c'est 
un vaillant jeune homme, et les braves sont si peu nombreux ! 

— Heureux ceux qui le sont! dit l'étudiant. 

— Tenez, voici Clara qui ne craint guère les hommes, et 
qui a peur des tigres comme un enfant. » 

Bien que la première fureur des eaux se fût apaisée, il 
n'était pas facile néanmoins d'en remonter le cours dans une 
petite pirogue comme celle qui portait les trois navigateurs. 
La houle était forte encore , et il fallait soigneusement éviter 
le choc des arbres en dérive comme de ceux que leurs ra- 
cines tenaient immobiles sous l'eau. 

11 était donc midi environ, quand, à travers la cime ver- 
doyante des palmiers semblables à des bouquets de verdure 
lont la tige baignait dans ce lac immense, apparut le clocher 
de l'hacienda de las Palmas; puis peu à peu le bâtiment 
ui-même sembla sortir du sein des eaux. Don Cornelio se 
éjouit à cette vue, car la faim le dévorait, et l'abondance 
Hait derrière ces murs. 



HO COSTAL L'INDIEN. 

Tout à coup le son clair d'une cloche, qui semblait inviter 
à passer au réfectoire, arriva jusqu'à ses oreilles par volées 
joyeuses comme le chant des oiseaux. C'était Y Angélus de 
midi. 

En même temps deux barques, différemment chargées, 
apparurent aux regards de l'étudiant. 

La première portait deux rameurs , un cavalier en habit 
de voyage et une mule sellée et bridée. 

Dans la seconde étaient assis don Mariano Silva, ses deux 
filles , dont d'épaisses couronnes d'oeillets rouges et de fleurs 
de grenadier couvraient la tête , et dont les mains délicates 
maniaient l'aviron suivant l'usage du pays; puis enfin, à 
côté de don Mariano , don Rafaël Très Yillas. 

Les deux barques se dirigeaient vers les montagnes qui 
bornaient la plaine noyée du côté du nord, et bientôt celle 
qui portait le cavalier et sa mule toucha le bord. La mule y 
sauta d'elle-même après le cavalier, qui salua de la main en 
signe d'adieu ceux qui étaient venus l'accompagner, se mit 
en selle et s'éloigna aux cris plusieurs fois répétés de : 

« Adieu! adieu! seigneur Morelos. » 

Après quoi la barque reprit la direction de l'hacienda, et, 
celle de Costal suivant la même route, l'étudiant en théologie 
put bientôt mieux apprécier le gracieux aspect de la seconde 
embarcation et la beauté de celles qui la montaient. 

Les draperies de damas de soie ponceau qui couvraient 
les bancs de la petite chaloupe se repliaient sur les bords et 
frappaient de tons de pourpre la surface jaunâtre des eaux. 
En enfonçant dans le lac son aviron peint de diverses cou- 
leurs , doua Marianita faisait tomber autour d'elle en riant 
une pluie d'œillets et de fleurs de grenades détachés de sa 
coiffure, tandis que, à l'abri de sa couronne pourpre, dona 
Gertrudis jetait de temps en temps un humide regard sur 
l'officier assis à côté de son père. 

« Seigneur don Mariano, voici un hôte que j'amène à 



COSTAL L'INDIEN. \\\ 

votre seigneurie , dit Costal en désignant don Cornelio Lan- 
tejas. 

— Qu'il soit le bienvenu , » répondit don Mariano. 

Et tous prirent bientôt pied en face de la porte de l'ha- 
cienda, sur le talus que battait la vague. 



CHAPITRE VII. 

L'amour sous les tropiques. 

Don Luis Très Villas , père de don Rafaël , quoique Espa- 
gnol , avait été l'un des premiers à comprendre la nécessité 
de faire aux créoles mexicains les concessions politiques que 
leur avait accordées don José Iturrigaray , dans l'intérêt 
même de l'Espagne, Il avait donc applaudi aux mesures li- 
bérales prises par le vice-roi, auquel il était tout dévoué, et, 
quand l'exécution de ces mesures eut causé sa chute , don 
Luis , pensant avec raison que ce désastre venait de briser 
pour toujours les liens qui attachaient les créoles aux Espa- 
gnols, avait donné sa démission de capitaine de la garde 

Iturrigaray et s'était retiré dans son hacienda del Valle. 

Cette hacienda était située sur le revers des collines à la 
base desquelles s'élevait celle de don Mariano Silva. Tous 
deux s'étaient connus à Mexico, et le voisinage avait resserré 
es liens d'une amitié passagère. 

Aussitôt que l'insurrection d'Hidalgo eut éclaté, don Luis 
'empressa d'envoyer un exprès à son fils pour le mander 
Drès de lui. Don Rafaël avait obtenu un congé et se rendait 
i l'ordre de son père , quand il rencontra l'étudiant, comme 
ious l'avons vu dans le premier chapitre. Toutefois, il ne 



H 2 COSTAL L'INDIEN. 

pensait pas manquer à l'obéissance filiale en passant un jour 
ou deux à las Palmas , où il se dirigeait alors. 

Pendant près de trois mois que don Mariano avait passés 
à Mexico , dans le courant de l'année précédente , le jeune 
officier avait ébauché avec doua Gertrudis (Marianita était 
restée à Oajaca, chez une de ses proches parentes) un de 
ces romans d'amour auxquels la conformité d'âge , la parité 
des positions sociales et des fortunes , les convenances , en 
un mot , ne tardent pas à faire succéder la réalité prosaïque 
du mariage. Une brusque absence, commandée par les exi- 
gences du service militaire , pendant laquelle don Mariano 
quitta aussi Mexico subitement , avait seule empêché un dé- 
noûment semblable de s'accomplir. 

Don Rafaël n'avait pas, il est vrai, déclaré formellement 
sa passion à celle qui en était l'objet; mais il avait osé es- 
pérer que la jeune fille l'avait suffisamment comprise et que 
peut-être elle en accueillerait l'aveu sans colère. Il ne s'é- 
tait pas ouvert davantage à son père , ne croyant devoir le 
faire qu'avec l'agrément de doria Gertrudis. 

Peu à peu, quand il s'en trouva éloigné, le souvenir des 
indices favorables qu'il avait cru remarquer chez elle s'af- 
faiblit à mesure que s'augmentait celui de sa beauté , dont 
l'impression lui arrivait parée des couleurs séduisantes du 
prisme de l'éloignement , et il se prit à trembler d'avoir été 
trop présomptueux. Bientôt il passa d'un doute cruel à une 
certitude plus cruelle encore : celle de n'être pas aimé. Don 
Rafaël voulut chasser le souvenir de Gertrudis , en se disant 
qu'il ne l'avait jamais aimée non plus. Ce fut alors qu'il s'a- 
perçut de l'empire sans bornes que la jeune fille exerçait sur 
lui , en tombant loin d'elle dans une mélancolie profonde. 

Ce fut dans ces dispositions d'esprit que le premier cri de 
l'indépendance mexicaine, poussé par Hidalgo, vint sur- 
prendre le jeune officier. Imbu des idées libérales que son 
père lui avait transmises, et les portant à un degré plus 



COSTAL L'INDIEN. 113 

élevé; connaissant, d'autre part, l'ardeur passionnée avec 
laquelle don Mariano Silva et sa fille accueillaient l'espoir do 
l'émancipation même la plus lointaine , et bien sûr de 
l'approbation de tous trois, il résolut, dans son noir chagrin, 
d'aller hardiment se jeter sous la bannière de l'insurrection , 
et, à la première rencontre qui aurait lieu entre les troupes 
royales et les indépendants , de se faire casser la tête et de 
se débarrasser ainsi d'une existence qui lui était à charge. 

Heureusement pour lui , le messager envoyé par son père 
vint, surprendre don Rafaël au moment où il allait employer 
ce moyen très-détourné d'arriver à la possession de celle 
qu'il aimait si tendrement. Pour le dire en passant, ce mes- 
sage enjoignait tout simplement à l'officier de venir trouver 
son père, pour apprendre de lui des choses trop importantes 
pour être confiées au papier ou lui être transmises par la 
bouche d'un serviteur. 

Don Rafaël, d'après les antécédents politiques de son père, 
ne douta pas que , s'il le mandait près de lui , c'était pour 
l'engager à offrir son bras à la cause de l'indépendance mex- 
caine. 

Ce message, d'une signification si mystérieuse, remit l'of- 
ficier dans la voie du sens commun, et il vit, dans le voyage 
qu'il allait être forcé d'entreprendre, un moyen tout naturel 
de sonder les dispositions du cœur de doha Gertrudis , en 
lui faisant connaître l'état du sien. Puis, renonçant à ces 
idées chevaleresques par suite desquelles il s'était interdit 
à Mexico de s'ouvrir à don Mariano sans le consentement de 
sa fille, il résolut de lui déclarer, avant tout, sa passion 
pour Gertrudis, aimant mieux, à tout prendre, devoir à l'o- 
béissance filiale la possession de la femme sans laquelle il 
ne pouvait plus vivre , que de renoncer à cette possession si 
ardemment désirée. 

On conçoit maintenant avec quelle impatience fiévreuse 
don Rafaël dévora les cent lieues qui séparent Mexico de 
200 h 



Il 4 COSTAL L'INDIEN. 

Oajaca, et comment, de peur d'arriver un jour plus tard, il 
préféra de courir le risque de périr, en gagnant le soir même 
l'hacienda de las Palmas. 

Avons -nous besoin de dire qu'il avait calculé d'avance 
toutes ses étapes, et qu'en renvoyant à son père le messager 
qui lui avait été expédié, il l'avait chargé de dire, en pas- 
sant à l'hacienda de don Mariano , le jour et presque l'heure 
à laquelle il comptait venir lui demander l'hospitalité d'une 
nuit et d'un jour? Sans savoir l'importance que don Rafaël 
attachait à cette visite , don Mariano l'agréa comme une po- 
litesse dont il ne pouvait que savoir gré au fils de son voisin 
de campagne et de son ami. 

Quant aux sentiments de doria Gertrudis , nous n'avons 
plus que faire d'en parler. Que n'eût pas donné l'amoureux 
don Rafaël pour apprendre le plaisir secret avec lequel sa 
présence était attendue, et l'ardeur des vœux qu'avait ar- 
rachés en sa faveur le terrible danger auquel il venait d'é- 
chapper? 

A l'époque où il arrivait dans l'État de Oajaca, l'insur- 
rection venait d'y pénétrer. Au moment de lever le masque, 
Hidalgo avait envoyé des agents dans toutes les provinces 
pour les soulever en même temps que celle de Yalladolid. 
Ceux expédiés à Oajaca par le curé de Dolorès étaient deux 
campagnards du nom de Lopez et d'Armenta ; mais tous deux, 
pris par les autorités espagnoles, avaient été exécutés, et 
leurs têtes exposées, pour l'effroi des insurgés, sur la grande 
route d'Oajaca. 

Le mouvement d'insurrection n'en éclata pas moins, mal- 
gré ces mesures de rigueur, et un autre campagnard du 
nom d'Antonio Valdès venait de se mettre à sa tête avec 
tous les hommes qu'il avait pu recruter dans les campagnes 
déjà le sang des Espagnols tombés entre ses mains avait! 
coulé dans plusieurs occasions : Valdès les avait sacrifiés| 
sans pitié. 



COSTAL L'INDIEN. 115 

Nous n'avons plus besoin maintenant de revenir sur le 
passé de nos divers personnages , et nous reprenons le récit 
des événements , à mesure qu'ils vont se dérouler sous nos 
yeux. 

Ce même jour où don Cornelio Lantejas arrivait à l'hacienda 
de las Palmas, il était quatre heures de l'après-midi et le 
dîner venait de se terminer. 

Dans un salon du rez-de-chaussée, simplement garni de 
quelques meubles de fabrique espagnole , et dans lequel 
s'ouvraient deux grandes portes donnant sur un assez vaste 
jardin planté de grenadiers et d'assiminiers, les hôtes et 
les habitants de l'hacienda se trouvaient tous à peu près 
réunis. 

L'étudiant en théologie et Marianita étaient seuls absents. 

Le premier, en se rappelant, maintenant qu'il était com- 
plètement en sûreté , l'effroyable nuit passée sous une guir- 
lande de tigres et de serpents à sonnettes, et les risques 
non moins terribles qu'il avait courus pendant que Costal 
travaillait à sa délivrance, s'était consciencieusement laissé 
aller à un accès de fièvre qui le retenait au lit. 

La seconde, Marianita, sous prétexte de jeter un coup 
d'œil sur la vallée convertie en un vaste lac, mais, en réalité, 
pour s'assurer si la barque de don Fernando n'apparaissait 
pas au loin sur ce lac, s'impatientait sur la terrasse, à la 
vue de l'immense plaine inondée et déserte sur laquelle les 
seuls oiseaux de proie volaient en criant. 

Don Mariano, avec la double quiétude d'esprit des pro- 
priétaires dont la richesse assure l'avenir, du moins selon 
les chances ordinaires de la vie, et de l'homme que son âge 
affranchit du joug des passions de la jeunesse, fumait un ci- 
gare tout en se laissant aller aux oscillations de son fauteuil 
de cuir à bascule. À côté de lui se dressait une table sur 
laquelle, dans des tasses des Philippines, fumait ce café que 
les Espagnols appeUent café de sieste, par antiphrase sans 



116 COSTAL L'INDIEN. 

doute, car il est habituellement d'une force à mettre le som- 
meil en fuite pendant vingt-quatre heures. 

Debout à l'entrée du jardin, don Rafaël, la contenance 
calme et le cœur ému à l'idée de l'entretien qu'il allait pro- 
voquer, tour à tour confiant ou craintif, semblait contempler 
avec la persistance d'un naturaliste les évolutions des ramiers 
à la cime des arbres. 

Gertrudis, la tête baissée, le visage calme aussi, s'occu- 
pait à broder une de ces grandes écharpes de batiste blanche 
que les cavaliers mexicains laissent flotter sur leurs épaules, 
comme le burnous blanc des Arabes, pour amortir l'ardeur 
brûlante des rayons du soleil. 

En dépit de la tranquillité apparente du maintien de l'ha- 
cendero, un nuage sombre passait parfois sur son front, et 
le visage de don Rafaël, pâle et soucieux par intervalles, 
démentait aussi de temps à autre l'air distrait qu'il affectait. 

Gertrudis n'était pas plus calme en réalité. Une voix se- 
crète lui disait que don Rafaël allait enfin parler ; déjà cette 
voix chantait à son oreille un ,vague prélude d'amour, et ce- 
pendant elle cachait les tressaillements soudains de son sang 
créole , et les rapides frissons qui montaient de son cœur à 
ses joues, sous ce masque de sérénité féminine que l'œil 
d'un homme ne saurait pénétrer. 

Un seul personnage présentait un maintien en harmonie 
avec ses pensées : c'était Yalerio Trujano , le muletier. 

Le chapeau à la main et debout devant l'hacendero, il ve- 
nait prendre congé de lui et le remercier de l'hospitalité qu'il 
avait trouvée sous son toit 

A cette aisance de manières et de langage, particulière aux 
classes inférieures dans toute l'Amérique espagnole , se joi- 
gnait chez l'arriero, un air d'austérité imposante, dont ses 
yeux seuls, à sa volonté, tempéraient l'expression rigide. 
En dépit de sa position sociale (la Nouvelle-Espagne n'était 
pas républicaine, alors), Valerio Trujano n'était pas un hôte 



COSTAL L'INDIEN. M 7 

ordinaire, ni pour don Mariano ni pour sa fille. Indépendam- 
ment de la réputation de probité sans tache , de piété pro- 
fonde dont il jouissait dans tout le pays, la générosité et le 
sang-froid qu'il avait montrés en s'oubliant lui-même, dans 
un moment de danger terrible, pour aider don Rafaël à s'y 
soustraire, lui avaient gagné l'estime et la reconnaissance 
des habitants de l'hacienda. 

Bien que l'officier de dragons eût payé sa dette en l'arra- 
chant à son tour à une mort certaine , quand les eaux l'en- 
traînaient, personne ne se croyait quitte envers l'arriero, et 
doua Gertrudis mêlait à ses pensées d'amour des prières 
pour celui qu'elle regardait à juste titre comme le sauveur 
de don Rafaël. 

L'homme que le siège de Huajapam devait immortaliser 
plus tard avait alors environ quarante ans; mais, au moment 
où nous le retrouvons, la finesse de ses traits, sa noire et 
abondante chevelure lui donnaient un air beaucoup plus 
jeune encore. 

« Seigneur don Mariano, dit Valerio, je viens vous prier 
de recevoir mes remercîments et mes adieux. 

— Eh quoi! vous nous quittez si promptement? s'écriè- 
rent à la fois l'hacendero, Gertrudis et don Rafaël. 

— L'homme qui vit de son travail ne s'appartient pas 7 
seigneur don Mariano ; quand son cœur le pousse à droite, 
les nécessités de la vie le poussent à gauche. L'homme en- 
detté s'appartient moins encore. 

— Vous devez donc une somme bien considérable , dit 
vivement don Rafaël en s'avançant vers lui la main tendue, 
que vous ne puissiez m'en parler? Dites, et, quelle que soit 
la somme.... 

— Ce serait un mauvais moyen que d'emprunter à l'un 
pour payer l'autre, reprit le muletier en souriant ; car je 
n'accepterais qu'un prêt. Ce n'est pas par fierté, c'est par 
devoir : ne vous offensez pas. Non, non, la somme n'est pas 



118 COSTAL L'INDIEN. 

considérable.... quelques centaines de piastres, et, puisque 
Dieu a bien voulu que mes mules trouvassent chez don 
Mariano un asile contre l'inondation, je vais reprendre par 
les montagnes le chemin de Oajaca, où l'argent que je reti- 
rerai de la vente de ma recua m'acquittera entièrement, je 
l'espère. 

— Quoi ! s'écria don Mariano, vous allez vendre votre 
gagne-pain pour vous libérer? 

■ — Oui , mais pour m'appartenir et pour aller où ma voca- 
tion me pousse, répondit simplement le muletier ; je l'aurais 
déjà fait, si jusqu'à présent ma vie n'eût été le bien de mes 
créanciers et non le mien. Je n'avais pas le droit de 
l'exposer. 

— Exposer votre vie ! dit Gertrudis avec un doux accent 
d'intérêt. 

— J'ai vu les têtes de Lopez et d'Àrmata au haut de la 
côte de San Juan del Rey. Qui sait si la mienne ne sera pas 
bientôt avec les leurs ? Je parle ici à cœur ouvert, comme 
devant Dieu, car un hôte ne trahit pas plus que Dieu les 
secrets qu'on lui confie. 

— Sans doute, reprit don Mariano avec l'hospitalière sim- 
plicité des premiers âges. Mais nous sommes ici tous dé- 
voués à la liberté du pays, et nous faisons des vœux pour 
ceux qui veulent l'affranchir. 

— Nous ferons mieux, nous leur prêterons nos bras pour 
les soutenir, dit Très Villas à son tour ; c'est le devoir de 
tout homme qui peut manier une épée et monter un cheval 
de bataille. 

— Que tous ceux qui lèveront le bras en faveur de l'Es- 
pagne, s'écria Gertrudis les yeux brillants d'un fougueux 
enthousiasme, soient notés de honte et d'infamie ! Qu'ils ne 
trouvent ni un toit qui les accueille ni une femme qui leur 
sourie ! Que le mépris de ceux qu'ils aiment soit le partage 
des traîtres à leur pays ! 



COSTAL L'INDIEN. 119 

— Si toutes les jeunes filles belles comme vous l'êtes 
pensent ainsi, reprit Trujano, notre triomphe ne se fera pas 
attendre. Qui ne serait heureux de tirer l'épée pour un sou- 
rire de votre jolie bouche et un regard de vos beaux yeux? a 

En disant ces mots, l'arriero jetait un coup d'oeil vers le 
capitaine des dragons de la reine, comme pour lui faire 
savoir qu'il n'avait pas la hardiesse de marcher sur ses bri- 
sées. Gertrudis, de son côté, baissait la tête, toute heureuse 
de l'hommage qu'on rendait à sa beauté devant l'homme 
pour lequel seul il lui importait d'être belle. 

Trujano reprit tout aussitôt : 

« Dieu et liberté ! voilà ma devise. Si j'avais été libre 
d'embrasser plus tôt la cause de mon pays, je l'aurais fait, 
ne fût-ce que pour empêcher les excès qui commencent à en 
souiller la sainteté. Vous le savez, seigneur don Mariano. 

— Oui, reprit l'hacendero, à qui ces mêmes excès cau- 
saient^un profond déplaisir qui ne contribuait pas peu à 
amasser les nuages que nous avons signalés tout à l'heure 
sur son front. 

— Le sang d'Espagnols inoffensifs a déjà coulé, conti- 
nua le muletier, et le seul soutien jusqu'ici, dans la pro- 
vince, de la sainte cause de l'émancipation de la Nouvelle- 
Espagne, ce misérable Antonio Valdès.... 

— Antonio Valdès ! s'écria don Rafaël en interrompant 
Trujano ; quoi ! le vaquero de don Luis Très Villas, mon père? 

— Lui-même, reprit don Mariano tout soucieux ; plaise à 
Dieu qu'il se souvienne que son maître a toujours été plein 
d'humanité pour lui ! 

— Croyez-vous donc que mon père, dont les opinions libé- 
rales ne sont ignorées de personne, puisse courir quelque 
danger? s'écria l'officier d'un air alarmé. 

— Non, sans doute. 

— Don Valerio, combien cet homme, ce Valdès, a-t-il de 
combattants sous ses ordres? reprit don Rafaël. 



120 COSTAL L'INDIEN. 

— Une cinquantaine, m'a-t-on dit ; mais, depuis, sa 
troupe doit s'être grossie de beaucoup de gens des campa- 
gnes, qui souffrent plus que les autres de l'oppression espa- 
gnole. 

— Seigneur don Mariano, dit l'officier d'une voix émue, 
il ne fallait rien moins qu'une semblable nouvelle pour me 
faire brusquement abréger les moments que j'étais si heu- 
reux de vous consacrer. » 

Avec cet héroïsme du cœur de la femme, Gertrudis 
étouffa encore un cri d'angoisse, prêt à jaillir de ses lèvres 
à la nouvelle de ce départ précipité, et couvrit de ses lon- 
gues paupières abaissées le nuage de défaillance qui ternit 
tout à coup son regard. 

« Quand un père est menacé, reprit don Rafaël , quand 
même il ne courrait le risque que de l'être, la place d'un fils 
est près de lui ! N'est-ce pas, doua Gertrudis ? 

— Oui, » répondit la jeune fille d'une voix basse, mais 
ferme. 

Il y eut un moment de silence, pendant lequel une sorte 
de pressentiment sinistre agita les quatre personnages réu- 
nis dans le salon. La guerre civile commençait déjà à faire 
sentir son souffle homicide. 

Trujano rompit le silence. Son œil brilla d'une flamme 
inspirée, comme jadis celui des prophètes que l'esprit de 
Dieu venait visiter. 

« Ce matin, dit-il, un humble serviteur du Très-Haut, un 
prêtre obscur d'une pauvre bourgade, vous a quittés pour 
aller offrir aux insurgés le secours de ses prières : à présent, 
un instrument non moins humble des volontés de l'Éternel 
prend congé de vous, pour leur aller offrir son bras et son 
sang. Priez pour eux, belle et sainte madone, continua-t-il en 
s'adressant à Gertrudis émue, avec cette exaltation reli- 
gieuse et poétique qui faisait le fond de son caractère, et 
peut-être le Seigneur daignera-t-il encore montrer que c'est 



COSTAL L'INDIEN. 121 

du sein de la poussière qu'il se plaît à susciter le bras qui 
dépose les puissants de leur trône. » 

En disant ces mots, Valerio Trujano pressa respectueuse- 
ment les mains qu'on lui tendait, et sortit du salon, accompa- 
gné de don Mariano Silva. 

Peut-être celui-ci avait-il ses raisons pour laisser seuls, 
pendant quelques instants, sa fille et don Rafaël, dont le 
départ allait aussi avoir lieu. 

La voix des muletiers qui achevaient de bâter leurs bêtes 
de somme pour le départ de l'arriero arrivait à peine aux 
oreilles de Gertrudis et de don Rafaël, aussi émus l'un que 
l'autre de la solitude soudaine où ils se trouvaient pour la 
première fois, depuis l'arrivée de l'officier à l'hacienda de las 
Pal ma s. 

Le soleil dorait les cimes des assiminiers, que les ramiers 
emplissaient de leurs roucoulements; la brise chaude, qui 
caressait les grenadiers du jardin, apportait dans le salon les 
parfums de mille fleurs diverses. Le moment était décisif, 
solennel. Heureuse et tremblante à la fois des paroles d'a- 
mour qu'elle pressentait, Gertrudis, comme les colombes 
qui tout à l'heure allaient replier leur tête sous leur aile 
pour s'endormir au sommet des arbres, ramena sur sa figure 
les plis de son rebozo ■ de soie. 

Un doux frémissement , cette fois-ci plus fort que sa vo- 
lonté, faisait trembler sa main sur l'ouvrage de broderie 
qu'elle tenait; elle le déposa sur une table à côté d'elle, 
pour que don Rafaël ne s'aperçût pas du trouble dont il était 
l'auteur. 

C'était le dernier effort, la dernière tentative de résis- 
tance de l'orgueil pudique de la vierge, avant de s'avouer 
vaincu. 

« Gertrudis! s'écria don Rafaël en imposant silence aux 

• . Sorte d'écharpe. 



122 COSTAL L'INDIEN. 

palpitations de son cœur, j'ai parlé à votre père! Oh! je 
vous en supplie , que ce dernier moment que je vais peut- 
être passer près de vous soit tout entier consacré à des ex- 
plications sans réticence, sans ambages. 

— Je vous le promets, don Rafaël; mais quel mystérieux 
secret avez-vous dit à mon père? répondit la jeune fille avec 
un accent de douce raillerie. 

— Je lui ai dit que j'apportais ici un cœur plein de vous; 
que l'ordre de mon père, qui m'appelle près de lui, avait été 
pour moi comme un message qui me conviait au bonheur, 
car il me rapprochait de vous ; j'ai dit que j'avais dévoré 
avec une fiévreuse impatience la distance sans fin que je 
viens de parcourir, et que, pour vous voir une heure plus 
tôt, j'avais entendu sans m'émouvoir les hurlements des 
jaguars à mes côtés et les grondements des eaux devant 
moi. » 

Don Rafaël se tut, et Gertrudis l'écoutait encore comme 
une mélodie qu'elle eût voulu entendre toujours. 

« Et quand vous avez dit à mon père que vous.... m'ai- 
miez, reprit-elle après un moment de silence, a-t-il mani- 
festé son étonnement de cette révélation inattendue? 

— Non, dit l'officier. 

— C'est que je le lui avais déjà dit, don Rafaël, reprit la 
jeune fille avec un sourire non moins doux que sa voix ; et 
mon père, que vous a-t-il répondu? 

— « Mon cher don Rafaël, m'a-t-il dit, je verrais avec bon- 
ce heur ma famille s'unir à la vôtre ; je dois avoir deux fils, et 
« vous seriez le plus cher. Mais.... ce ne serait qu'avec l'agré- 
ée ment de Gertrudis, qu'avec le consentement de son cœur, 
« et j'ai vu que ce cœur n'était pas ouvert pour vous. » Voilà 
l'arrêt terrible que j'ai entendu de sa bouche. La vôtre, 
Gertrudis, va-t-elle le confirmer? ■» 

La voix de don Rafaël tremblait, et ce tremblement de 
l'homme énergique qui ne savait pas trembler devant la mort 



COSTAL L'INDIEN. 123 

était trop délicieux au cœur de Gertrudis, pour qu'elle se 
hâtât de le faire cesser. 

A la réponse faite par son père à don Rafaël , la pourpre 
de ses lèvres devint plus vive, car elle les comprimait pour 
ne pas sourire; mais elle prit bientôt un air de gravité dont 
l'officier s'effraya plus encore. 

« Don Rafaël, dit Gertrudis, vous avez fait appel à ma 
franchise, et si je vous parle à cœur ouvert, comme je parle- 
rais à ma mère, jurez-vous de ne pas me faire un crime 
d'une sincérité qui risquera de vous sembler sans excuse? 

— Je le jure! Gertrudis, parlez sans détour, dût votre 
franchise briser ce cœur si plein de vous, répondit Très 
Villas en fixant ses regards ardents sur la jeune fille. 

— A une condition, toutefois : c'est que, tandis que je 
parlerai, vous allez fixer les yeux sur les cimes de ces assi- 
miniers, là-bas; sans quoi vous risqueriez de ne pas en- 
tendre des choses qui.... enfin, un aveu.... tel que vous le 
désirez. 

— J'essayerai, » répliqua don Rafaël en levant les yeux 
vers le sommet des arbres, comme pour y étudier les mœurs 
domestiques des ramiers qui continuaient à voler au-dessus 
d'eux. 

Gertrudis commença, d'une voix timide et tremblante, à 
son tour : 

« Un jour, dit-elle, il y a longtemps de cela, une jeune fille 
fit un vœu à la Vierge, pour sauver d'un péril pressant un 
homme dont elle avait quelques raisons de se croire aimée. 
À votre avis, cet homme était-il bien aimé? 

— C'est selon la nature du vœu, répondit l'officier. 

— Vous allez le voir. Cette jeune fille promit à la sainte 
Vierge que, si l'homme qui l'aimait échappait à ce pressant 
danger, elle ferait couper par lui, sur sa tête.... oh! si vous 
me regardez ainsi, je ne pourrai plus continuer; elle ferait 
couper, par lui , sur sa tête , la longue chevelure que son 



124 COSTAL L'INDIEN. 

amant aimait passionnément; cet homme était-il bien aimé, 
don Rafaël? 

— Oh! qui ne serait heureux de l'être ainsi? s'écria don 
Rafaël avec ardeur et en laissant tomber sur Gertrudis un 
regard qui la troubla jusqu'au fond de l'âme. 

— Je n'ai pas fini, dit-elle en tremblant; regardez encore 
là-haut, ou vous n'entendrez pas la fin de mon histoire, et 
peut-être en seriez-vous.. . contrarié. Quand la jeune fille, 
qui n'avait pas hésité à sacrifier pour cet homme cette che- 
velure, l'objet de ses soins constants, ces longues tresses 
qui entouraient sa tête comme un diadème de reine, et qui.... 
peut-être l'embellissaient seules à ses yeux; quand cette 
pauvre fille les aura.... les a eu coupées, veux-je dire, 
croyez-vous que son..., amant, regardez-moi, maintenant, 
don Rafaël, je vous le permets.... croyez-vous qu'il l'aimera 
toujours? » 

Don Rafaël se retourna impétueusement, non pas qu'il en- 
trevît encore la vérité, mais l'accent de mélancolie et de 
gaieté de Gertrudis l'avait profondément ému. 

Une larme de tendresse, une larme d'envie pour le sort de 
cet inconnu si tendrement aimé, brillait dans ses yeux quand 
il répondit : 

« Oh! Gertrudis! il n'est pas d'amour qui payerait un 
tel sacrifice, et, quelque belle qu'elle fût, cette jeune fille 
est aujourd'hui plus belle qu'un archange aux yeux de son 
amant. » 

Gertrudis appuya sa main sur son cœur, pour y contenir 
le flot de joie qui l'envahissait. 

« Bien! dit-elle d'une voix défaillante; j'ai besoin que.... 
pour la dernière fois, vous leviez encore les yeux au ciel : 
nous avons à le remercier. » 

Pendant que don Rafaël obéissait, Gertrudis laissa tom- 
ber son voile sur ses épaules ; ses doigts firent échapper du 
peigne la couronne que formaient ses deux longues tresses. 



COSTAL L'INDIEN. 125 

orgueil de sa beauté. Elle prit sur sa table les ciseaux dont 
elle venait de se servir, puis, cachant dans l'une de ses 
mains la rougeur enflammée de ses joues, tandis que l'au- 
tre élevait l'instrument fatal qui devait accomplir le sacri- 
fice : 

« Rafaël! dit-elle d'une voix qui retentit comme la voix 
d'un ange à l'oreille de son amant, veuillez accomplir mon 
vœu. en coupant ces deux tresses sur ma tête! 

— Moi ! s'écria-t-il éperdu à l'aspect de la main char- 
mante qui lui tendait les ciseaux pour trancher cette cheve- 
lure, dont les tresses se repliaient sur le sol en noirs anneaux : 
moi ! 

— Je les ai promises à la sainte Vierge pour vous sauver 
hier soir, reprit la jeune fille toujours inclinée; comprenez- 
vous, maintenant, Rafaël, mon bien-aimé Rafaël? 

— Oh ! Gertrudis ! vous auriez dû , par pitié, me préparer 
plus doucement à tant de bonheur ! s'écria don Rafaël avec 
une émotion presque douloureuse, plus éloquente que toutes 
les protestations d'amour qu'il eût pu faire. N'importe, je 
suis bien heureux ! » ajouta-t-il pour rassurer la jeune fille 
effrayée. 

Et, s'agenouillant devant elle, il prit une main qu'on ne lui 
refusait plus et qui voulut bien faire la moitié du chemin pour 
s'appuyer en frémissant sur sa bouche. 

« Est-ce ma faute, à moi, reprit Gertrudis en laissant don 
Rafaël rougir le satin de sa main sous la pression de ses lè- 
vres, si les hommes ne savent jamais comprendre à demi- 
mot? Depuis un gros quart d'heure, je suis là, toute hon- 
teuse de ne pas me voir devinée, à chercher à vous préparer 
à ce que vous appelez votre bonheur. » Puis , quittant ce ton 
d'enjouement : <x J'ai fait un vœu , Rafaël , et c'est à vous de 
l'accomplir. 

— Pourquoi ce vœu? s'écria l'officier. 

— Je ne savais rien de plus précieux , à mes yeux, à offrir 



126 COSTAL L'INDIEN. 

en échange de votre vie, répliqua Gertrudis avec une adora- 
ble naïveté; la mienne, peut-être! Je n'en ai pas eu le cou- 
rage ; j'y tenais trop depuis que je savais que vous m'aimiez. 
Prenez ces ciseaux, Rafaël. 

— Mais je n'en viendrai jamais à bout avec ce frêle instru- 
ment, reprit Très Villas pour gagner du temps. 

— Allons , Rafaël ! Devez-vous vous plaindre que la beso- 
gne dure trop longtemps? dit Gertrudis en inclinant vers l'of- 
ficier, toujours à genoux devant elle , sa tête charmante qui 
effleura la sienne. Prenez ces ciseaux, vous dis-je. » 

Don Rafaël les prit d'une main tremblante comme le bû- 
cheron qui parfois , la cognée levée pour frapper, s'attendrit 
sur le sort du roi des forêts, qu'il est chargé d'abattre. Ger- 
trudis voulut sourire pour l'encourager; mais, au moment de 
voir tomber sous le tranchant de l'acier cette opulente che- 
velure si amoureusement lissée chaque matin, et dont les ger- 
bes éparses pouvaient la couvrir comme un voile , la pauvre 
enfant ne put empêcher une larme d'accompagner son pâle 
sourire. 

« Un instant encore ! dit-elle, tandis que ses joues se colo- 
raient de nouveau du rouge le plus vif de la grenade mûre. 
Mon Rafaël, j'avais- longtemps rêvé, comme une félicité su- 
prême, d'enlacer dans ces pauvres tresses l'homme que j'ai- 
merais un jour, et.... » 

Et, avant qu'elle eût achevé, don Rafaël baisait ardem- 
ment ces tresses parfumées, dont Gertrudis venait de ceindre 
son cou. 

« Je suis prête, maintenant, » dit-elle. 

Mais don Rafaël n'avait garde de dénouer les doux liens 
qui l'enveloppaient de leurs replis, et quand, avec une douce 
violence, Gertrudis eut rendu la liberté à son captif : 

« Jamais je n'aurai cet affreux courage ! s'écria-t-il en je- 
tant avec force les ciseaux , qui se brisèrent en éclats sur les 
dalles. 



COSTAL L'INDIEN. 427 

— Il le faut, Rafaël , il le faut ! Dieu me punirait. Peut-être 
me punirait-il en m'ôtant votre amour. 

— Plus tard , nous l'accomplirons , ce vœu fatal ! Je ne 
vous supplie que d'en ajourner l'accomplissement. A mon re- 
tour, Gertrudis, par grâce! » 

Les instances passionnées de don Rafaël obtinrent un sur- 
sis dont le terme fut fixé au jour de son retour, qui devait 
avoir lieu le surlendemain , aussitôt qu'il aurait été rassuré 
sur le sort de son père. 

Tout à coup Gertrudis se leva précipitamment , comme un 
jeune faon qui abandonne son gîte parfumé de fougère aux 
premiers sons du cor. 

« J'entends du bruit, s'écria-t-elle ; c'est mon père! » 

En un clin d'œil la jeune fille eut réparé le désordre de sa 
coiffure ; mais quand son père entra, suivi de sa jeune sœur, 
elle n'avait pu effacer de ses joues ni chasser de ses yeux la 
flamme de bonheur radieux qui les incendiait. 

« Ah ! s'écria étourdiment Marianita , ma pauvre sœur a en- 
core ses beaux cheveux enroulés sur sa tête ! 

— Comment! dit l'hacendero effrayé et surpris à la fois, 
Gertrudis songeait à couper sa chevelure ? 

— Ce n'est rien , mon père , reprit Gertrudis en courant se 
jeter dans les bras de don Mariano ; c'est cette folle de Maria- 
nita.... Puis elle ajouta entre deux baisers : qui fait allusion 
à ce que vous aviez si bien deviné.... Vous savez, mon père? 

— Mais, mon enfant, j'ai deviné bien des choses en ma 
vie, répliqua don Mariano qui ne devinait guère; car je me 
pique d'une certaine perspicacité. 

— Eh bien ! ce que dit Marianita , continua Gertrudis en 
redoublant ses câlineries, se rapporte.... à la perspicacité 
avec laquelle vous.... avez deviné que je n'aimais pas don 
Rafaël. » 

En disant ces mots , Gertrudis cachait son visage dans le 
sein de son père, non sans avoir toutefois jeté un regard 



128 COSTAL L'INDIEN. 

d'ineffable tendresse sur don Rafaël, qui croyait rêver tout 
éveillé et craignait à chaque instant qu'un mot , un rien , ne 
vînt dissiper ce rêve enchanteur. 

ce C'est donc à dire, s'écria don Mariano avec joie, que 
Gertrudis.... » 

L'hacendero n'acheva pas : un soubresaut de sa fille dans 
ses bras et un cri de Marianita l'interrompirent et vinrent 
retentir à ses oreilles en même temps que le bruit d'une fu- 
sillade sur le sommet des collines, derrière l'hacienda. 

Tous écoutèrent , effrayés ; don Rafaël plus encore que les 
deux femmes elles-mêmes , car trop de bonheur amollit le 
cœur d'un homme. Mais le plus profond silence succédait à 
cette détonation subite. Elle n'en jeta pas moins dans l'âme 
de tous les assistants le même effroi qu'eût produit le cri d'un 
milan sur les ramiers qui déjà, la tête sous leur aile, dor- 
maient à la cime des assiminiers. 



CHAPITRE VIII. 

Fais ce que dois, advienne que pourra. 

Don Mariano, l'officier des dragons de la reine et les deux 
sœurs se précipitèrent hors du salon , poussés par un noir 
pressentiment. 

De la cour de l'hacienda , où se groupaient déjà les gens 
de la maison, la vue arrivait sans obstacle au sommet des 
collines , et un douloureux spectacle frappa les yeux de 
tous. 

A l'extrémité supérieure du sentier qui conduisait de l'ha- 
cienda de las Palmas à celle del Yalle , un cheval et son 



COSTAL L'INDIEN. J 29 

cavalier, tous deux en apparence mortellement blessés, 
étaient étendus à côté l'un de l'autre , l'homme cherchant à 
se relever sans pouvoir y parvenir , le cheval dans l'immo- 
bilité la plus complète. 

« Vite! s'écria don Mariano, qu'on aille chercher ce mal- 
heureux dans une litière, pour l'amener ici. 

— Je voudrais être dupe de mes yeux, dit l'officier, dont 
le visage pâle dénotait une profonde inquiétude, et ne pas 
croire que ce pauvre homme est le vieux Rodriguez, le plus 
ancien des serviteurs de mon père. » 

La tête du blessé était couverte, en effet, de cheveux gris. 

o: Ce nom d'Antonio Yaldès, continua don Rafaël, me rap- 
pelle je ne sais quelle histoire, vieille déjà, d'une punition 
infligée à cet homme, et un affreux pressentiment naît pour 
moi de ce souvenir confus. On se rappelle tant de choses 
en guerre civile! Ah! seigneur don Mariano, ajouta-t-il en lui 
tendant la main, faudrait-il que tant de bonheur.... » 

Rafaël n'osa pas achever ; puis, dévoré par cette impatience 
qui fait toujours courir au-devant du malheur, l'oflicier, sans 
pouvoir se maîtriser, s'élança vers la poterne qui s'ouvrait 
sur le chemin des montagnes, et précéda sur le sentier les 
gens de l'hacienda, qui s'étaient mis en route avec une litière. 

Depuis quelques instants déjà, don Rafaël ne doutait plus 
que ce ne fût l'homme qu'il appelait Rodriguez, et, quand il 
arriva près du blessé, il en acquit la certitude ; mais , quoi- 
que son cœur bondît d'impatience, il lui fallut bien réprimer 
un moment son ardente curiosité. 

Épuisé par la perte de son sang et par les efforts qu'il 
avait faits pour se relever, le vieux Rodriguez venait de per- 
dre momentanément connaissance. 

« Attendez, dit l'officier aux hommes qui s'apprêtaient à le 
placer dans la litière, ce pauvre diable ne pourrait supporter 
la fatigue de la route ; tout son sang s'écoule par cette bles- 
sure. » 

200 i 



130 COSTAL L'INDIEN. 

Couché sur le côté, l'homme laissait voir, dans la veste qui 
le couvrait, une déchirure souillée de sang, ouverte par une 
balle entre les deux épaules. 

Don Rafaël avait gagné ses deux éperons dans les guerres 
sanglantes avec les Indiens sauvages du nord et de l'ouest. 
Il avait vu la mort du soldat sous toutes ses faces et les bles- 
sures les plus hideuses. Son expérience le mit à même de 
prodiguer les premiers soins au moribond. 

Il tamponna fortement, avec son mouchoir, l'orifice de la 
blessure, et le sang cessa de couler, quand elle fut bandée 
à l'aide de sa ceinture de crêpe de Chine; mais il était presque 
évident que, malgré ses soins, si le blessé recouvrait un 
instant de connaissance, son sort n'en était pas moins fatale- 
ment décidé. C'est pourquoi, avant de risquer le trajet jus- 
qu'à l'hacienda, pendant lequel le mourant pouvait expirer, 
don Rafaël voulait essayer de le ranimer. 

Cet homme portait un message sans doute, et, quel qu'il 
fût, il était de la dernière importance que l'officier en eût 
connaissance. 

Un assez long espace de temps s'écoula sans que le mal- 
heureux rouvrît les yeux. Enfin, un des gens de l'hacienda 
qui se trouva muni d'une gourde remplie d'eau-de-vie de 
canne, lui en frotta légèrement les tempes et lui en introdui- 
sit quelques gouttes dans la bouche. Le mourant reprit alors 
connaissance pour quelques instants. 

Rodriguez ouvrit les yeux, qu'il referma tout aussitôt, les 
ouvrit de nouveau, et son premier regard tomba sur son 
jeune maître. 

« Rodriguez, dit l'officier à son oreille, parlez, si vous en 
avez la force. Qu'y a-t-il ? 

— Béni soit Dieu qui vous envoie sur ma route î répondit 
le blessé quand il fut bien sûr qu'il parlait au fils de don 
Luis Très Villas; l'hacienda del Valle.... 

— Est brûlée? » 



COSTAL L'INDIEN. 131 

Le blessé fit un signe négatif. 
« Elle est assiégée? 

— Oui, dit Rodriguez. 

— Et mon père? demanda l'officier avec un affreux serre- 
ment de cœur. 

— Il vit. C'est lui.... qui m'envoyait là.... chez don Ma- 
riano.... demander du secours.... quand, poursuivi moi-même 
par les.... insurgés.... une balle.... Courez.... s'il arrive un 
malheur.... c'est Antonio Yaldès.... Entendez-vous ? Antonio 
Valdès, qui se venge!... Adieu !... vous demanderez des 
prières pour le pauvre vieux Rodriguez, qui vous a vu.... tout 
enfant.... y> 

Le vieux messager se tut et retomba évanoui pour ne 
plus reprendre connaissance. On ne retira de la litière, en 
arrivant à l'hacienda, qu'un cadavre déjà presque froid. 

« Ah 1 si Costal était là ! s'écria don Mariano, quand don 
Rafaël, tout en donnant l'ordre qu'on sellât promptement son 
cheval, lui eut communiqué le triste message. Mais, ce ma- 
tin, il est venu avec Clara, un nègre que je ne regrette guère, 
prendre congé de moi, en se démettant de ses fonctions de 
tigrero, et m'annoncer qu'ils partaient tous deux pour aller 
offrir leurs services à Hidalgo, en qualité de batteurs d'estrade. 
Holà, continua l'hacendero , qu'on mande le mayordomo. » 

Le majordome arriva peu d'instants après. 

On se tromperait étrangement en supposant à ce mayor- 
domo une cravate blanche, une perruque poudrée et une 
baguette à la main. L'homme chargé de la surveillance géné- 
rale d'une hacienda, qui quelquefois a autant d'étendue qu'un 
de nos départements, doit être un cavalier infatigable, tou- 
jours en selle ou prêt à y sauter. 

Le mayordomo descendait de cheval à l'instant où don 
Mariano le fit mander. C'était un grand gaillard, à la figure 
bronzée, botté et éperonné, et forcé, par l'énorme largeur 
des molettes de ses éperons, de marcher sur l'extrême pointe 



132 COSTAL L'INDIEN. 

du pied. Sa chevelure en désordre descendait en longues 
mèches noires sur son cou, pareille à la crinière des chevaux 
à moitié sauvages, sur lesquels il montait tout le jour. 

« Donnez l'ordre à deux de mes vaqueros, Bocardo et 
Arroyo, de seller tout de suite leurs chevaux pour accompa- 
gner le seigneur don Rafaël. 

— Il y a huit jours que je n'ai vu ni Arroyo ni Bocardo. 
reprit le majordome. 

— Vous leur infligerez quatre heures âecepo 1 à chacun, 
à leur retour. 

— Je doute qu'ils reviennent, seigneur don Mariano. 

— Ont-ils donc été joindre Valdès? 

— Je soupçonne, reprit le majordome, que ces deux gar- 
nements, que vous ne devez pas regretter, ont été faire pour 
leur compte la guerrilla, ou plutôt la maraude, et qu'ils ne 
reviendront jamais. Quant à Sanchez , Votre Seigneurie sait 
qu'il est au lit, encore à moitié brisé par le poids du cheval 
sauvage qui s'est renversé sur lui, la première fois qu'il l'a 
monté. 

— De façon, dit l'hacendero de mauvaise humeur, que, 
sur six serviteurs que j'avais hier, je ne puis mettre à votre 
disposition que le majordome; car je ne parle pas de ces bru- 
tes de peons indiens. 

— Qu'il reste, dit l'officier. Aussi bien, j'aime mieux cou- 
rir seul au secours de mon père. Il doit y avoir assez de com- 
battants; mais peut-être leur manque-t-il un chef. » 

Le majordome fut congédié sur cette réponse. 

Pendant qu'on sellait en toute hâte le cheval bai brun du 
capitaine des dragons de la reine, les deux sœurs, Gertrudis 
et Marianita, s'étaient retirées dans la chambre où nous les 
avons trouvées pour la première fois. 

Frappée du rapport qu'elle crut apercevoir entre le mal- 

i . Op. 



COSTAL L'INDIEN. 133 

heur qu'on venait d'annoncer à don Rafaël et la transaction 
de conscience qu'elle avait faite pour lui plaire en reculant 
le moment de livrer sa chevelure au tranchant du ciseau, la 
jeune créole venait d'accomplir elle-même ce pieux et dou- 
loureux sacrifice. 

La tête couverte de son écharpe de soie, son doux et pâle 
visage se montrait encore surmonté de l'arc des deux noirs 
bandeaux qui lui restaient seuls de sa splendide chevelure. 
Elle consolait Marianita, dont les yeux étaient baignés de 
larmes, tandis que les siens brillaient d'une mélancolique 
satisfaction. 

ce Ne pleure pas, ma pauvre Marianita, disait-elle; si je 
n'avais eu la coupable faiblesse de consentir à différer l'ac- 
complissement de mon vœu, peut-être ce malheur ne lui se- 
rait-il pas arrivé. A présent, je suis tranquille sur son sort. 
Quelque danger qu'il puisse courir, Dieu me rendra mon 
Rafaël sain et sauf. Ya lui annoncer que je l'attends ici pour 
lui dire adieu; amène-le-moi, puis reste avec nous. Tu 
resteras avec nous, entends-tu? car je me défie de ma fai- 
blesse.... je ne le laisserais plus partir! Va, essuie tes yeux, 
continua-t-elle en l'embrassant, et reviens vite. » 

Marianita essaya de sourire en rendant à sa sœur caresse 
pour caresse ; elle passa son mouchoir sur ses yeux humi- 
des, et sortit. 

Gertrudis, restée seule, jeta un regard douloureux sur les 
deux longues tresses déposées sur la table, qui ne devaient 
; plus enlacer de leurs noirs anneaux le cou de son amant ; 
elles l'avaient étreint une fois du moins ; les lèvres de don 
Rafaël les avaient caressées, et, à ce souvenir peut-être, 
Gertrudis baisa tendrement ces deux reliques d'amour; puis 
elle s'agenouilla pour retrouver dans la prière ses forces 
prêtes à défaillir. 

La jeune fille priait encore, lorsque, précédé de Maria- 
nita, don Rafaël entra dans le sanctuaire des deux jeunes 



134 COSTAL L'INDIEN. 

sœurs, où, à l'exception de leur père, aucun homme n'avait 
encore pénétré. 

Un rapide coup d'œil indiqua à don Rafaël que le doulou- 
reux sacrifice était accompli. Le dragon était si pâle, qu'il ne 
pouvait plus pâlir. 

Gertrudis se releva, s'assit sur un des fauteuils; Marianita 
prit place sur un autre dans un coin de la chambre; don 
Rafaël restait seul debout. 

« Venez ici, près de moi, don Rafaël, dit Gertrudis; met- 
tez-vous à genoux devant moi.... Non.... sur un seul.... On 
ne se met à deux genoux que devant Dieu. Bien, ainsi.... vos 
mains dans mes mains.... vos yeux dans mes yeux! a 

Don Rafaël obéissait passivement à ces douces injonctions. 
Qu'eût-il demandé de plus que de s'incliner devant celle 
qu'il aimait; de presser ses mains délicates et blanches dans 
ses mains nerveuses; de boire à longs traits l'amour dans 
les yeux humides de la jeune fille? 

« Vous rappelez-vous ce que vous me disiez tout à l'heure, 
Rafaël? « Oh! Gertrudis, il n'est pas d'amour qui payerait 
«c un tel sacrifice, et, quelque belle qu'elle fût, cette jeune- 
« fille est aujourd'hui plus belle qu'un archange aux yeux de 
« son amant. » Pensez-vous toujours...? Bien, dit-elle avec 
un adorable sourire et en mettant la main sur les lèvres de 
don Rafaël. Chut ! laissez-moi continuer. Vos yeux. . . . que vous 
avez de beaux yeux! mon Rafaël.... me disent assez que vous 
le pensez toujours, sans que votre bouche me l'affirme. » 

Ces naïfs et tendres hommages rendus à la beauté d'un 
amant paraîtront sans doute bien osés aux femmes qui tien- 
nent à faire croire qu'elles ne s'éprennent que des charmes 
de l'esprit ou des qualités du cœur. Nous ne discuterons 
pas ce point. En narrateur fidèle, nous devons dépeindre, 
dans toute son exaltation, l'amour d'une jeune créole avec 
ses ardeurs ingénues et ses flammes allumées au soleil des 
tropiques. 



COSTAL L'INDIEN. 135 

Ainsi rassurée sur la crainte de paraître moins belle aux 
yeux de celui qu'elle aimait, la jeune fille continua : 

a Ne me dites pas que vous m'aimez davantage, Rafaël; 
il m'est trop doux de croire que votre amour ne saurait aug- 
menter.... Cependant.... ici la voix de Gertrudis trembla, 
ses yeux se mouillèrent.... cependant nous allons nous sé- 
parer.... Je ne sais.... Quand on aime, on craint toujours.... 
Emportez une de ces tresses, que j'aurais eu tant de bon- 
heur à parer de fleurs pour vous! elle vous rappellera.... 
quoi qu'il arrive.... que vous ne devez jamais cesser d'aimer 
une pauvre fille dont la tendresse n'a pu rien trouver de 
plus précieux à offrir à Dieu en échange de votre vie.... Je 
vous ai dit pourquoi je n'ai pas offert la mienne. Je garde 
l'autre tresse comme un talisman.... Oh! c'est affreux ce que 
je vais vous dire!... Si un jour vous cessiez de m'aimer.... 
si je le savais à n'en pas douter, jurez-moi sur votre hon- 
neur que , en quelque endroit que vous soyez , en quelque 
position que vous vous trouviez, si je voulais vous voir une 
fois encore, vous obéirez au message mystérieux que vous 
portera cette tresse, quand je vous la ferai parvenir. Ce mes- 
sage voudra dire : « La femme qui vous envoie ce gage 
« n'ignore pas que vous ne partagez plus son amour; mais 
« elle n'a pu, malgré tous ses efforts, chasser le sien de son 
ce cœur, et elle désire vous voir encore une fois à ses genoux 
« comme aujourd'hui. » 

— Je le jure ! s'écria don Rafaël, et, dussé-je avoir le poi- 
gnard levé sur mon plus mortel ennemi, ma main restera sus- 
pendue sans frapper, pour suivre votre messager. 

— Votre serment est enregistré dans le ciel ! s'écria Ger- 
trudis. Maintenant, le temps presse. Emportez aussi cette 
écharpe de soleil, que j'ai brodée pour vous. Chaque brin de 
soie qui en compose la broderie vous rappellera une pensée , 
une prière ou un soupir dont vous avez été l'objet. Adieu , 
mon Rafaël bien-aimé; partez, les heures de votre père sont 



436 COSTAL L'INDIEN. 

peut-être comptées ! Qu'est-ce qu'une amante auprès d'un 
père? 

— Oui, c'est vrai, je dois partir, » répliqua l'officier. 

Et cependant il restait toujours aux genoux de Gertrudis. 
Le temps s'écoulait, et, comme dans l'Océan la vague succède 
éternellement à la vague, ainsi les adieux suivaient les 
adieux, et don Rafaël ne partait pas. 

« Mais dis-lui donc qu'il s'en aille, Marianita ! s'écria Ger- 
trudis d'une voix languissante; ne vois- tu pas que je n'ai 
plus la force de le lui dire? » 

Don Rafaël se leva enfin après un dernier adieu. 

« Que vos lèvres pressent les lèvres de votre fiancée, dit 
la jeune fille en inclinant sa tête vers don Rafaël, et que ce 
soit le gage... » 

Sous l'ardente pression des lèvres du jeune officier, sa 
voix mourut, et, à bout de forces, elle laissa retomber sa 
tête en arrière sur le dossier de son siège, prête à défaillir h 
la fois de douleur et de bonheur. 

Quand elle revint à elle, don Rafaël était parti. 

Le dernier rayon du soleil dorait la cime des collines, 
lorsqu'il les franchit. Pour réparer le temps perdu, il poussa 
impétueusement son cheval, qui en descendit le versant op- 
posé presque au galop, avec ce hennissement rauque devenu 
particulier chez lui, depuis l'opération que le muletier lui 
avait fait subir. 

Arrivé au niveau de la plaine, don Rafaël prêta l'oreille. 
Il espérait entendre les cris des combattants, le tumulte d'un 
siège; mais le plus profond, le plus morne silence régnait 
dans la vallée. 

Le front sombre et le cœur palpitant, l'officier continua sa 
course, son mousqueton à la main. Toujours même silence : 
pas un cri dans la solitude, pas la lueur d'un fusil dans 
J'ombre crépusculaire. 

Tout semblait dormir du sommeil de la mort. 



COSTAL L/INDIEN. 137 

Don Rafaël n'était jamais venu au manoir paternel. Il es- 
péra un instant s'être trompé de route, bien que l'aspect 
des lieux fût tel qu'on le lui avait décrit : une allée bordée de 
frênes et de suchilès, puis l'hacienda del Valle à l'extrémité. 

Son cheval franchit comme un trait toute la longueur de 
l'avenue. 

Un vaste bâtiment s'élevait devant lui, désert et silencieux 
comme un tombeau; la porte était moitié close. 

Tout à coup le cheval fit un écart violent. Dans l'obscurité 
ou plutôt dans le trouble de ses idées, don Rafaël n'avail 
pas vu l'objet dont s'effrayait l'animal : c'était un cadavre. 

La tête manquait à ce corps inanimé. 

A cet horrible spectacle, l'officier poussa un cri auquel 
l'écho seul répondit. Il arrivait trop tard, tout était con- 
sommé. La rage, le désespoir, toutes les passions furieuses 
qui déchirent le cœur de l'homme avaient passé dans ce cri 
terrible. 

La tête du cadavre était suspendue par les cheveux à l'un 
des ventaux entr'ouverts de la porte, et ses traits n'étaient 
pas si défigurés que don Rafaël ne pût reconnaître ceux de 
son père : il força son cheval d'approcher malgré sa répu- 
gnance. 

Les veines du front gonflées, les yeux ternes, il regarda 
de nouveau. 

C'était bien l'affreuse vérité. L'Espagnol avait été victime 
des insurgés, qui n'avaient pas eu de respect pour son inof- 
fensive vieillesse. Les auteurs mêmes du crime s'en van- 
taient. Au-dessous étaient écrits deux noms à la craie : 

Arroyo, Antonio V aidés , lut l'officier d'une voix rauque. 

Et sa tête tomba pensivement sur sa poitrine pendant un 
instant ; puis, en réponse à sa pensée secrète , il reprit tout 
haut, d'une voix qu'étranglaient de poignantes émotions : 

« Mais où les trouver, comment les avoir, ces deux têtes 
qu'il me faut clouei à la place de celle-ci? 



138 COSTAL L'INDIEN. 

— En prenant fait et cause pour l'Espagne, répondit cette 
seconde voix intérieure que l'homme entend si souvent dia- 
loguer avec la première. 

— Yive donc l'Espagne ! s'écria le dragon d'une voix re- 
tentissante. Un fils pourrait-il combattre sous la même ban- 
nière que les assassins de son père? » 

Le dragon descendit de cheval, et s'agenouillant pieuse- 
ment : 

« Tête vénérable et chère , dit-il, je jure sur vos cheveux 
blancs, souillés de sang, de faire tous mes efforts pour étouf- 
fer au berceau, à l'aide du fer et de la flamme, cette insur- 
rection maudite, dont un des premiers actes vous a coûté la 
vie. Dieu me soit en aide ! » 

Puis, à la voix intérieure de l'amour qui lui répétait tout 
bas ces paroles de sa belle maîtresse : 

s Que tous ceux qui lèveront leurs bras en faveur de l'Es- 
pagne soient notés de honte et d'infamie ; qu'ils ne trouvent 
ni un toit qui les accueille ni une femme qui leur sourie ! 
Que le mépris de celles qu'ils aiment soit le partage des 
traîtres à leur pays ! » 

Une autre voix, celle du devoir, répondit : 

a Fais ce que dois, advienne que pourra ! » 

Près du cadavre mutilé de son père, le fils n'écouta que la 
dernière 

La lune était levée depuis longtemps lorsque don Rafaël 
acheva la pénible tâche de creuser une fosse. Il y étendit 
respectueusement le corps et la tête rapprochés l'un de 
l'autre. 

Ensuite , tirant de son sein la longue tresse des che- 
veux de Gertrudis , et enlevant de ses épaules l'écharpe 
blanche brodée par ses mains , il déposa non moins pieu- 
sement ces deux gages d'amour à côté des restes vénérés de 
son père. 

Alors, de ses mains convulsives, il rejeta sur la fosse la 



COSTAL L'INDIEN. 139 

terre amoncelée autour de lui. Il venait d'ensevelir dans la 
même tombe ses plus chères espérances. 

Ce ne fut pas sans peine qu'il s'arracha de ce lieu double- 
ment consacré par la piété filiale et par l'amour. Enfin, se 
jetant brusquement en selle, le cœur brisé par la douleur, il 
s'élança au galop dans la direction d'Oajaca. 



140 COSTAL L'INDIEN 



DEUXIEME PARTIE 



LE FALOT DU PONT D HORNOS. 



CHAPITRE PREMIER. 

Le curé de Caracuaro. 

Plus d'un an après sa première explosion, c'est-à-dire à 
la fin de l'année 1811 , il en était de l'insurrection mexicaine 
comme d'un de ces incendies qui éclatent tout à coup au mi- 
lieu des immenses savanes ou des vastes forêts d'Amérique, 
et dont la main de l'homme est parvenue à isoler le foyer. 
En vain les flammes jaillissent de tous côtés et cherchent un 
aliment à dévorer, le vide s'étend autour d'elles; bientôt le 
craquement des grands arbres ou le pétillement des hautes 
herbes cesse de se faire entendre, et tout s'abîme sous un 
nuage de fumée qui s'élève d'un monceau de cendres noires. 

Telle avait été l'insurrection suscitée par le prêtre Hidalgo. 
Du petit bourg de Dolorès , elle s'était propagée avec rapidité 
d'un bout à l'autre du royaume de la Nouvelle-Espagne ; mais 
bientôt les chefs, Hidalgo lui-même en tête, avaient été pris 
et fusillés. Graduellement resserrée par les armes espagno- 
les et par les efforts du général don Félix Galleja, elle se 



COSTAL L'INDIEN. 141 

trouvait concentrée sur un seul point, la place de Zitacuaro, 
où commandait le général mexicain don Ygnacio Rayon. Là 
s'était établie une junte qui organisait un simulacre de gou- 
vernement indépendant de la métropole , et lançait des pro- 
clamations aussi impuissantes que les lueurs de l'incendie 
maîtrisé. 

Mais si cet incendie est l'œuvre des passions de l'homme, 
s'il est le résultat d'une volonté ferme et bien arrêtée, et non 
celui d'un cas fortuit, on doit s'attendre à le voir éclater de 
nouveau sur un autre point de la forêt ou de la savane. Ce 
fut ce qui ne manqua pas d'arriver. Un autre champion de 
l'indépendance, plus obscur, s'il est possible, à son début, 
que ses prédécesseurs, allait apparaître sur le théâtre ou- 
vert par eux, avec un éclat qui devait éclipser celui dont ils 
n'avaient brillé qu'un instant. 

C'était le curé de Caracuaro , celui que les historiens n'ap- 
pellent aujourd'hui que l'illustre Morelos (el insigne Mo- 
relos). 

Les historiens mexicains ne précisent pas la date de la 
naissance de don José Maria Morelos y Pavon. Je ne crois 
pas cependant me tromper en affirmant, d'après les portraits 
que j'ai vus de lui et en rapprochant les dates les unes des 
autres , qu'il devait avoir de trente-huit à quarante ans lors- 
que la révolution éclata dans le village de Dolorès. Il serait 
donc né de l'année 1773 à 1775, dans un endroit appelé Ta- 
huejo , près du bourg d'Apatzingam , dans l'Intendance , au- 
jourd'hui État de Valladolid, ou , pour mieux dire , de Morelia, 
nom dérivé de celui du plus illustre de ses enfants. 

L'unique héritage du héros futur de l'indépendance mexi- 
caine consistait en quelques mules de charge que lui avait 
laissées son père. Muletier comme lui , il s'était longtemps 
contenté de cet humble et pénible métier, quand il lui vint 
à l'idée d'entrer dans les ordres sacrés. Quelle put être la 
cause d'une semblable résolution? l'histoire ne le dit pas; 



142 COSTAL L'INDIEN. 

toujours est-il que Morelos , avec la persévérance qui le ca- 
ractérisait , finit par mettre son projet à exécution. 

Après avoir vendu ses mules, il se consacra tout entier, dans 
un collège de Valladolid , aux études rigoureusement indis- 
pensables pour atteindre le but de son ambition, c'est-à-dire 
quelque teinture de latin et de théologie. Quand il eut acquis 
ce degré d'instruction , on lui conféra les ordres ; mais Val- 
ladolid était encore un trop vaste théâtre pour le nouveau 
prêtre , et il se retira dans le village d'Urnapam , où il sub- 
sista péniblement à l'aide de quelques leçons de latin qu'il 
donnait. Sur ces entrefaites , la cure du village de Caracuaro 
vint à se trouver vacante. 

Caracuaro était un village aussi malsain que pauvre ; per- 
sonne ne voulait d'une semblable résidence , et cependant 
Morelos ne l'obtint pas sans difficulté. 

Ce fut dans cet exil qu'il vécut pauvre et ignoré jusqu'au 
moment où nous n'avons fait que l'entrevoir à l'hacienda de 
las Palmas. 

Sous prétexte de rendre visite à l'évêque de Oajaca, mais 
en réalité pour fomenter l'insurrection, Morelos avait été 
dans la province lointaine de ce nom, et il venait de la quit- 
ter pour aller solliciter, auprès d'Hidalgo, la place de cha- 
pelain de son armée , quand nous l'avons vu prendre congé 
de don Mariano Silva. 

Le capitaine Castanos nous a déjà fait connaître le résultat 
de sa démarche, dans le chapitre qui sert d'introduction à ce 
récit , dont le théâtre se trouve transporté , de la province 
de Oajaca, dans celle d'Acapulco, sur les bords de l'océan 
Pacifique. Quinze mois séparent aussi les derniers événements 
que nous avons racontés de ceux qui vont suivre; mais les 
lacunes laissées entre la première et la seconde partie se 
trouveront petit à petit comblées. 

Dans les premiers jours de janvier 1 812 , quinze mois après 
que l'officier des dragons de la reine, le capitaine Très Villas, 



COSTAL L'INDIEN. 443 

eut quitté l'hacienda de las Palmas , deux hommes se trou- 
vaient en face l'un de l'autre : le premier assis devant une 
table boiteuse, couverte de papiers et de cartes géographi- 
ques; le second, respectueusement debout, son chapeau mi- 
litaire à la main. 

C'était sous la moins mauvaise et la plus vaste tente d'un 
camp retranché sur les bords de la rivière Sabana, aune petite 
distance d'Acapulco, quelques heures avant le coucher du soleil. 

Le personnage assis , dont nous ne ferons pas le portrait, 
car on le connaît déjà, avait la tête couverte d'un mouchoir 
de coton à carreaux et une jaquette de batiste blanche sur 
les épaules : c'était le général don José-Maria Morelos, qu'on 
ne retrouvera pas , sans quelque surprise, commandant des 
troupes insurgées et assiégeant cette ville d'Acapulco, qu'on 
l'avait ironiquement chargé de prendre. 

Toutefois, malgré les brusques changements qu'apportent 
les guerres civiles dans la position de certains hommes , ce 
n'est pas sans un grand étonnement que , dans le personnage 
debout et assez élégamment emprisonné dans un uniforme de 
lieutenant de cavalerie , nous retrouverons le timide étudiant 
en théologie , don Cornelio Lantejas. 

Il tenait une lettre à la main et sa contenance était fort 
embarrassée. 

« Eh quoil ami don Cornelio, vous songez à nous quitter? 
lui dit le général avec un sourire de bonté qui lui fit monter 
le rouge au visage. 

— C'est la nécessité qui m'y force, mon général; sans 
quoi... » Lantejas n'acheva pas, car il mentait, et il avait 
honte de son mensonge ; il reprit : « Je ferais bon marché des 
intérêts de famille ; mais, je dois l'avouer à Votre Excellence, 
je n'ai pas de goût pour le métier de soldat ; j'étais aé pour 
être curé, et , à présent que le succès couronne vos armes, 
j'ai hâte de reprendre mes études et d'entrer dans la carrière 
vers laquelle me poussent mes inclinations. 



144 COSTAL L'INDIEN. 

— Viva Cristo! s'écria Moreios, vous êtes un trop vaillant 
champion de l'Église militante pour que je vous laisse ainsi 
partir. Comme ce brave serviteur d'un roi de France , dont 
je ne me rappelle plus bien le nom, vous seriez homme à 
vouloir vous pendre , si je prenais Acapulco sans vous. Je 
refuse. Cela vous contrarie, je le vois, ajouta le général pour 
alléger le désappointement de l'officier. Je refuse, parce que 
je suis trop satisfait de vos services; vous êtes le premier 
soldat qui se soit joint à moi. Savez-vous ce qu'on dit? que 
les trois plus braves de notre petite armée sont don Herme- 
negildo Galeana, Manuel Costal et vous. Et tenez, ce qui 
vous rend encore plus digne de mon affection et de mon 
estime , c'est que vous choisissez précisément pour me quit- 
ter le moment où la fortune semble me combler de plus de 
faveurs , tout à l'opposé de ceux qui ne quittent que des 
amis malheureux. Le capitaine don Francisco Gonzalez a été 
tué à l'affaire de Tonaltepec, vous le remplacerez; allez, ca- 
pitaine! » 

Le nouveau capitaine s'inclina en silence. 

Nous dirons tout à l'heure quelle fatalité avait jeté l'étu- 
diant sous la bannière de l'insurrection , et comment, par 
suite d'apparences dont tant d'autres se trouvent si fréquem- 
ment victimes, et qu'il trouvait d'une partialité désespérante 
à son égard, le pacifique Lantejas se voyait transformé en 
un guerrier d'importance, dont l'insurrection et le vice-roi 
se disputaient le bras. Il allait sortir, quand Moreios se ravisa. 

« Restez , capitaine , lui dit-il ; j'ai encore à vous parler. 
Vous avez , m'a-t-on dit , des relations de famille à Tehuan- 
tepec;j'ai besoin, pour remplir une mission là-bas, d'un 
homme d'action et de bon conseil ; j'ai pensé à vous pour 
vous y envoyer, toutefois quand j'aurai pris Acapulco, ce 
qui , j'espère , ne tardera pas. » 

Au moment où le capitaine allait apprendre de la bouche 
du général quel était le but de cette mission de confiance 



COSTAL L INDIEN. ?45 

dont il avait commencé à s'ouvrir à lui , un troisième person- 
nage de notre connaissance entra dans la tente; c'était l'In- 
dien Manuel Costal. Il était accompagné d'un inconnu. Don 
Cornelio voulut se retirer de nouveau. 

« Vous n'êtes pas de trop et vous pouvez tout entendre . 
lui dit Morelos. 

— Voici le général! » dit Costal en montrant le curé à 
l'Espagnol , car c'en était un. 

Celui-ci considéra un instant , non sans surprise , le per- 
sonnage si simplement vêtu, qui cependant n'en était pas 
moins le général dont la renommée commençait à s'occuper. 

Bien que cet inconnu parût doué d'une aisance impertur- 
bable et presque voisine de l'effronterie, il attendit, après 
avoir salué Morelos , que celui-ci lui permît de parler. 

c: Oui êtes-vous, mon ami? et que me voulez-vous? dit le 
général. 

— Puis-je parler en toute confiance? reprit l'Espagnol. Cet 
homme, et il désignait l'Indien, que j'ai trouvé philosophant 
sur la grève, m'a dit que sa parole valait, près de Votre Sei- 
gneurie, un sauf-conduit de parlementaire, et je me suis dé- 
cidé à le suivre. 

— Costal a été le premier clairon qui , avec la trompe ma- 
rine que vous lui voyez, a sonné le boute-selle des vingt ca- 
valiers qui composaient jadis mon armée. Parlez; ma parole 
confirme la sienne. 

— Avec l'agrément de Votre Seigneurie, je me nomme Pépé 
Gago: je suis Galicien, et, de plus, commandant d'une bat- 
terie dans la citadelle d'Acapulco, qu'il vous plairait de pren- 
dre, si je ne me trompe. 

— C'est un plaisir que je compte me donner d'ici à peu de 
temps. 

— Votre Seigneurie confond peut-être, reprit l'artilleur; 
vous prendrez la ville d'Acapulco quand vous voudrez. 

— Je le sais. 

200 i 



146 COSTAL L'INDIEN. 

— Mais vous ne la garderez pas , tant que nous serons 
maîtres de la citadelle. 

— Je le sais. 

— Alors, nous sommes près de nous entendre. 

— C'est pourquoi je dédaigne de prendre la ville et veux 
m'emparer de la forteresse ; nous entendons-nous toujours? 

— Plus que jamais, car c'est précisément le fort, que vous 
ne dédaignez pas, que je veux vous donner; je n'ose pas dire 
vous vendre , puisque , à vrai dire , mon prix sera si modéré 
que c'est un véritable cadeau. Et, à ce propos, Votre Seigneu- 
rie est-elle en fonds? 

— Vous devez en savoir quelque chose ; mais, au cas con- 
traire, je veux bien vous dire qu'outre les sept cents fusils, 
les cinq pièces de canon , je ne parle pas des huit cents pri- 
sonniers que je lui ai faits, j'ai pris au commandant es- 
pagnol Paris la somme de dix mille piastres , c'est-à-dire de 
quoi payer dix fois le prix d'une citadelle que j'aurai pour 
rien. 

— N'y comptez pas; les vivres ne nous manqueront jamais. 
L'île de la Roqueta.... 

— Je la prendrai d'abord ! 

— Nous sert de port de débarquement pour les provisions 
que nous apportent les navires qui , au besoin , viendraient 
décharger leurs sacs de farine , sous vergues , dans le fort. 
Cependant , pour en finir, Votre Seigneurie vient de fixer elle- 
même le prix à mille piastres. N'avez-vous pas dit que vous 
avez pris dix mille piastres, c'est-à-dire dix fois le prix de la 
citadelle? Malheureusement, je ne puis avoir l'honneur de 
vous la vendre qu'une fois. 

— Mille piastres comptant? dit le général en fronçant le 
sourcil. 

— Non; quel gage auriez-vous alors de ma parole? trois 
cents piastres à présent, et le reste à la livraison. 

— C'est entendu; et quels sont vos moyens? 



COSTAL L'INDIEN. J47 

— Je suis de garde à la porte, demain, de trois à cinq 
heures du matin. Un falot sur le pont d'Hornos , en face du 
fort, pour m'avertir, un mot d'ordre et votre présence; ce 
sera l'affaire d'un instant. Je présume que Votre Seigneurie 
ne cédera à personne l'avantage de s'emparer du fort? 

— J'y serai en personne , dit Morelos ; quant au mot d'or- 
dre, le voici. » 

Le général passa au Galicien un papier sur lequel il écrivit 
deux mots que ni Costal ni Lantejas ne purent lire. 

Puis, après une assez longue conférence à voix basse, Pépé 
Gago allait se retirer, lorsque Costal s'avança vers lui et lui 
mettant la main sur l'épaule : 

« Écoutez, Pépé Gago! dit-il avec force, c'est moi qui ré- 
ponds ici de vous; mais je jure par l'âme de ce cacique de 
Tehuantepec, dont j'ai l'honneur incontesté de descendre, 
que, si vous nous trahissez, dussiez-vous comme le requin 
vous cacher au fond de la mer, vous retirer comme le jaguar 
au fond des bois, vous n'échapperez pas plus que le jaguar ou 
le requin à ma carabine ou à mon couteau. Tenez-le-vous pour 
dit. » 

L'artilleur protesta de nouveau de sa bonne foi et se retira; 
quand il fut parti : 

« Je verrai , acheva Morelos en s'adressant à don Cornelio , 
à vous signer un congé de la forteresse d'Acapulco , mais pour 
quelques jours seulement. Là aussi , nous reparlerons de la 
mission pour laquelle je compte sur vous. Allez , en atten- 
dant, vous reposer, et la nuit prochaine, à quatre heures du 
matin, je conduirai moi-même un détachement de nos hom- 
mes vers le fort. Comme il est bon que personne que nous ne 
sache nos conventions avec Gago, vous et Costal placerez sur 
le pont d'Hornos le falot dont la lumière est le signal convenu 
de l'approche de nos troupes. » 

Le château fort d'Acapulco est situé sur le bord de la mer, 
à quelque distance de la ville. 



148 COSTAL L'INDIEN. 

Des précipices profonds, à la base desquels on entend 
gronder l'Océan , s'ouvrent autour de la forteresse. L'un de 
ces voladeros ', à la droite de la. citadelle, s'appelle le voladero 
de los Hornos; un pont étroit, le pont d'Hornos, joint les deux 
bords du précipice. 

Dès le matin , pendant que le camp , mis sur pied à l'im- 
proviste par ordre du général , était encore dans la confusion 
du réveil et qu'un fort détachement prenait les armes, sans 
que les soldats qui le composaient sussent où on allait les con- 
duire, le capitaine Lantejas et Costal prirent le chemin de la 
mer. Il y avait encore au moins deux heures à attendre le lever 
du soleil, et c'était plus qu'il ne fallait pour exécuter le coup 
de main concerté à l'avance. 

La nuit était très- sombre; le fort et la ville semblaient en- 
sevelis dans le plus profond sommeil , à en juger par le si- 
lence qui permettait d'entendre au loin le murmure sourd de 
la mer sur la grève. 

Les deux hommes longèrent avec précaution les murailles 
noircies du fort, puis, .après un quart d'heure de marche envi- 
ron, ils commencèrent à gravir les hauteurs en s'éloignant 
<le la plage. Costal marchait devant don Cornelio , et ce ne 
fut pas sans peine, ni sans danger de rouler des flancs 
du précipice dans la mer, qu'ils atteignirent enfin le pont 
d'Hornos. 

L'Indien battit le briquet et alluma une torche de résine 
qu'il enferma dans un falot; puis il le suspendit, la lumière 
tournée vers le fort, à un poteau qui se trouvait au milieu du 
pont: c'était, on l'a dit, le signal convenu avec l'artilleur 
galicien. Comme leur rôle se bornait là, tous deux attendirent 
que la lueur du falot fît savoir à Morelos et à Gago que tout 
était prêt. 

De la hauteur où ils se trouvaient, le capitaine et l'Indien 

i . Précipices. 



COSTAL L'INDIEN. 149 

dominaient une vue immense : le fort, la ville et l'Océan. À 
l'exception de la mer, tout était silencieux, et Lantejas cessa 
de regarder, malgré lui, la ville et le fort, pour promener 
ses regards sur la majestueuse étendue de la mer. Manuel 
Costal fit comme lui ; sur la mer aussi tout eût semblé dor- 
mir, si, de temps à autre, une traînée étincelante n'eût 
brillé sur la nappe noire des eaux. 

« Il y a de l'orage dans l'air, dit l'Indien à voix basse, car 
la solennité de la scène paraissait ne pas permettre d'élever 
la voix. Voyez comme les requins de la rade brillent d'une 
lueur phosphorique sur la surface. » 

En effet, une demi-douzaine de ces voraces animaux croi- 
saient comme des pirates en quête d'une proie, en décrivant 
des cercles lumineux semblables à ceux des mouches à feu 
dans les herbes des savanes. 

« Quel sort, croyez-vous, serait réservé, poursuivit le Za- 
potèque, à l'homme qui tomberait à présent au milieu de ces 
nageurs silencieux? Combien de fois, cependant, quand j'é- 
tais pêcheur de perles, n'ai-je pas bravé ce danger, en plon- 
geant en leur présence ! » 

Don Cornelio ne répondit rien ; mais cette idée le fit tres- 
saillir d'effroi. 

L'Indien continua : 

« C'est que j'étais jeune alors , et que les requins , non 
plus que les tigres , que j'ai chassés par profession plus 
lard , ne pouvaient rien contre celui qui doit vivre l'âge 
des corbeaux; je vais avoir vécu bientôt un demi- siècle, 
et moi seul peut-être pourrais , à l'heure qu'il est , plon- 
ger parmi ces animaux carnassiers sans courir le moindre 
danger. 

— Est-ce là le secret de votre intrépidité qui ne se dément 
jamais? 

— Oui et non. Cependant, le danger m'attire, comme votre 
corps attirerait ces requins : c'est un goût que je satisfais et 



150 COSTAL L'INDIEN. 

non une bravade ; c'est mieux encore , je cherche à venger 
dans le sang espagnol le meurtre de mes ancêtres. Que 
m'importe, en effet, à moi, l'émancipation politique, objet 
de vos désirs? Mais ce n'est pas de cela que je veux vous 
parler, quoique cela s'y rapporte.... Avant tout, regardez là, 
au-dessous de vous. » 

Un objet étrange frappa tout à coup la vue de Lantejas et 
lui arracha un mouvement de terreur superstitieuse. 

Costal sourit en le regardant. 

Un corps noir, dont une espèce de chevelure couvrait la 
tête, sortait de l'eau à moitié et semblait appuyer sur la grève 
deux bras humains ; un instant Cornelio crut voir une bai- 
gneuse qui allait prendre pied sur le rivage. 

« Quel est cet être étrange? demanda-t-il à Costal avec 
un certain malaise, en entendant comme une plainte doulou- 
reuse s'échapper de la bouche de cet objet dont il ne pou- 
vait définir la nature; car, si la forme de son corps rappelait 
celle de la femme , sa voix n'avait rien d'humain. 

— : C'est un lamentin , répondit l'Indien ; c'est l'animal am- 
phibie que nous appelons le pejemuller 1 , qui vous fait peur. 
Vous n'oseriez donc pas soutenir la vue d'un être plus étrange 
et plus parfait surtout , plus parfait même que la plus belle 
créature humaine? 

— Que voulez- vous dire? 

— Seigneur capitaine don Cornelio , reprit l'Indien , vous 
qui êtes si brave en face de l'ennemi.... 

— Hum! interrompit Lantejas avec quelque embarras, le 
plus brave a ses jours, voyez-vous! » 

L'aveu de sa poltronnerie (toutefois l'ancien étudiant en 
théologie pouvait, en un cas donné, ne pas manquer de cou- 
rage) fut sur le point d'échapper aux lèvres du capitaine. 
Costal ne lui en laissa pas le temps. 

\. Le poisson-femme. 



COSTAL L'INDIEN. 151 

« Oui , oui , vous êtes comme Clara , quoique plus vaillant 
encore que lui , et il lui faudra du temps pour se familiari- 
ser avec les tigres ; mais , tenez ! si là-bas , sur cette belle 
grève unie, vous voyiez tout à coup, au lieu d'un lamentin, 
une belle créature, une femme, tordre, en chantant, ses longs 
cheveux ruisselants d'eau , et que cette femme , quoique vi- 
sible à votre œil , ne fût qu'un esprit impalpable, que feriez- 
vous? 

— Une chose bien simple, j'aurais une peur horrible! 
dit naïvement don Cornelio. 

— Alors, je n'ai plus rien à vous dire. Je cherchais pour 
une certaine course un compagnon plus brave que Clara; je 
me contenterai du nègre. J'avais espéré que vous.... enfin 
n'en parlons plus. » 

L'Indien n'ajouta pas un mot ; sous l'influence d'une ter- 
reur vague suscitée par les demi-confidences de Costal , 
l'officier se tut aussi, et tous deux, dans l'attente de la prise 
de la citadelle , continuèrent à regarder silencieusement l'im- 
mense et mystérieux Océan , dont la présence du lamentin 
animait seule la vaste solitude. 



CHAPITRE II. 

Où l'étudiant en théologie veut marcher sur Madrid. 

Nous avons un peu négligé le récit des aventures de don 
Cornelio Lantejas, pour ne pas interrompre le cours d'autres 
événements. Pendant qu'il attend avec Costal le résultat de 
la trahison de l'artilleur galicien , c'est le moment de faire 
connaître comment l'économie paternelle , dont nous l'avons 



152 COSTAL L'INDIEN. 

entendu se plaindre déjà, non sans quelque raison, l'avait 
jeté de nouveau dans une série de dangers auprès desquels 
ceux qui lui avaient fait courir les tigres et les serpents à 
sonnettes enlacés au-dessus de son hamac n'étaient , comme 
dit Sancho, que tortas y pan pintado 1 . 

L'étudiant, muni d'un bon cheval, don de la munificence 
de don Mariano Silva , n'avait pas tardé à regagner la maison 
de son père , trop rapidement même ; car si , cette fois 
comme la première , son voyage eût duré deux mois , les 
circonstances eussent été tout autres pour lui. 

Ses études étaient depuis longtemps terminées, et, comme 
il se disposait à aller à Valladolid pour y soutenir sa thèse 
et se faire conférer les ordres , son père jugea à propos de 
mettre à sa disposition une mule ombrageuse et rétive, qu'il 
avait troquée, avec un bon retour, contre le cheval donné 
par don Mariano. 

L'étudiant se mit en route, emportant la bénédiction pa- 
ternelle et une foule de recommandations de ménager sa 
mule et de se bien garder de la souillure de l'insurrection. 

Les rares maisons du bourg de Caracuaro se dessinaient 
dans l'éloignement devant lui , lorsque , de détour en détour, 
il se trouva en face d'une cavalcade composée de trois ca- 
valiers. C'était deux jours après son départ. L'étudiant était 
occupé à repasser dans sa mémoire les éléments de théolo- 
gie qu'il s'était fourrés dans la tête à grand renfort de livres, 
et qu'il lui semblait avoir complètement oubliés depuis qu'il 
était en voyage. 

Dans le moment où il songeait le moins à maintenir sa 
mule, l'animal, effrayé par la vue soudaine des cavaliers, 
se cabra et le jeta si violemment à terre , que , sa tète don- 
nant contre un caillou du chemin, il perdit complètement 
connaissance. 

\ . Ce qui peut se traduire par : N'étaient que des roses. 



COSTAL L'INDIEN. 153 

Quand il reprit ses sens, il se trouva assis sur le revers 
de la route , le crâne à moitié fendu , et , par-dessus tout , 
sans sa mule , qui , profitant du moment où les cavaliers 
mettaient pied à terre pour ne s'occuper que de lui, avait 
jugé à propos de rebrousser chemin au grand galop. 

Des trois cavaliers , l'un paraissait être le maître et les 
deux autres les serviteurs. Le premier, adressant la parole 
à l'étudiant : 

« Écoutez, mon fils, lui dit-il; votre état, sans être grave, 
exige des soins que vous ne sauriez trouver dans le village 
pauvre et malsain de Gara*cuaro , dont, sans vous en douter, 
vous êtes encore à plus de deux lieues. Ce que vous avez de 
mieux à faire, faute de monture, est de vous mettre en 
croupe derrière l'un de mes domestiques et de nous accom- 
pagner à l'hacienda de San-Diego, à une heure de marche 
d'ici. C'est la direction qu'a prise votre mule, que je char- 
gerai un des vaqueros de rattraper ; puis, de là , vous pour- 
rez, au bout de trois jours, reprendre votre route. Où alliez- 
vous? 

— A Valladolid , me faire conférer les saints ordres. 

— Eh bien! nous sommes de la même robe, dit le cava- 
lier en souriant; tel que vous me voyez, je suis le curé in- 
digne de Caracuaro, Jose-Maria Morelos, dont vous n'aurez 
certes pas entendu parler. » 

Le grand nom de Morelos, en effet, était parfaitement in- 
connu à cette époque. L'étudiant toutefois ne put s'empê- 
cher de s'étonner du singulier accoutrement du cavalier. 
Son costume était tout fripé. A l'arçon de sa selle étaient 
attachés une escopette à deux coups , dont une batterie 
seule paraissait en état, et, dans un fourreau de cuir, uri 
sabre dont la garde de fer était toute rouillée. 

Ses deux domestiques étaient dans un équipement plus 
piètre encore que le sien, et étaient armés chacun d'un 
tromblon à canon do cuivre. 



154 COSTAL L'INDIEN. 

«. Et vous, seigneur Padre, demanda Lantejas à son tour, 
où dirigez-vous vos pas? 

— Moi, répondit le curé en souriant encore , je vais d'a- 
bord , comme je vous l'ai dit , à l'hacienda de San-Diego , 
puis, de là, m'emparer de la citadelle d'Acapulco , en exé- 
cution de l'ordre que j'ai reçu. » 

Tel était l'équipement du général dont le nom a depuis 
jeté tant d'éclat. Telles étaient ses ressources guerrières , que 
l'histoire, du reste, s'est chargée de consigner dans ses 
pages. Quant à Cornelio, pour le moment, cette réponse lui 
fit démesurément ouvrir les yeux ; mais il aima mieux croire 
que son cerveau fêlé l'avait mal comprise, que de supposer 
le respectable curé atteint d'aliénation mentale. 

« Mais, alors, vous êtes insurgé? s'écria-t-il non sans effroi. 

— Sans doute, et depuis longtemps. » 

Lantejas monta derrière un des domestiques et n'ajouta 
plus rien; puis, comme, au bout d'une demi-heure de route, 
il ne vit poindre sur le front du curé , non plus que sur ce- 
lui de ses deux écuyers , aucun des terribles ornements dont 
faisait mention le mandement de monseigneur don Antonio 
Bergosa , il commença à croire que les insurgés pouvaient 
bien n'être pas toujours la proie du démon ; néanmoins il se 
promit de ne pas prolonger son voyage avec le curé de Ga- 
racuaro plus loin que l'hacienda de San-Diego , comme aussi 
de n'y faire que le plus court séjour possible en compagnie 
si suspecte. 

L'étudiant venait de faire cet arrangement avec sa con- 
science, quand, sous les rayons brûlants du soleil, il sentit 
tout à coup fermenter ses idées d'une façon si étrange , que 
non-seulement cette insurrection commencée par des prêtres 
lui parut toute naturelle , mais qu'il se .mit à entonner à 
pleins poumons, sans pouvoir s'en empêcher, une chanson 
guerrière qu'il improvisa, et dans laquelle le belliqueux 
champion traitait fort mal le roi d'Espagne. 



COSTAL L'INDIEN. 1S5 

Il ne sut que plus tard en quel état il arriva à l'hacienda 
de San-Diego , et combien de jours il y resta sous l'influence 
dune fièvre chaude, fruit des fatigues de la route et de sa 
blessure. Il avait seulement un vague souvenir de rêves dou- 
loureux pendant lesquels il entendait constamment un bruit 
d'armes, et, par-dessus tout , se sentait ballotté comme sur 
une mer orageuse. 

Un jour , il s'éveilla tout étonné, dans une chambre assez 
pauvrement meublée , puis se rappela sa chute et sa ren- 
contre avec le curé de Caracuaro. Enfin, se sentant assez de 
forces pour sortir de son lit , il se traîna jusqu'à la fenêtre 
de sa chambre, afin de se rendre compte d'un grand tumulte 
qu'il entendait. 

La cour sous sa fenêtre était remplie d'hommes armés, 
les uns à pied , les autres à cheval. Des lances ornées de 
banderoles de diverses couleurs, des épées, des fusils, des 
sabres, brillaient au soleil de tous côtés. Les chevaux piaf- 
faient, hennissaient sous leurs cavaliers; bref, c'était comme 
la halte d'un corps d'armée. 

La faiblesse obligea bientôt le blessé à se recoucher, et 
il attendit avec impatience , et surtout avec une faim dévo- 
rante, que quelqu'un pût venir lui donner des explications 
sur sa position. 

Au bout d'une demi-heure environ, un homme entra dans 
la chambre du malade , qui reconnut l'un des deux servi- 
teurs de Morelos. Cet homme venait de la part de son maî- 
tre s'enquérir de l'état de sa santé. 

«Où suis-je, mon ami, je vous prie? lui demanda-t-il 
après avoir satisfait à ses questions. 

— A l'hacienda de San-Luis. » 

L'étudiant rappela ses souvenirs, qui se reportèrent à 
l'hacienda de San-Diego. 

«Vous vous trompez, c'est l'hacienda de San-Diego, reprit-il. 



156 COSTAL L'INDIEN. 

— Nous l'avons quittée depuis hier; nous n'y étions plus 
en sûreté.... Que diantre! on n'est pas tenu, quelque bon 
patriote qu'on soit, de crier son opinion sur les toits.... 

— Je ne vous comprends pas, mon cher, interrompit 
Lantejas : c'est peut-être encore l'effet de la fièvre. 

— Ce que je dis là est cependant bien clair, reprit le do- 
mestique. Nous avons été obligés de quitter l'hacienda, où 
les troupes royales allaient venir nous arrêter, à cause de 
la fougueuse exaltation des opinions politiques d'un certain 
don Cornelio Lantejas. 

— Cornelio Lantejas! s'écria l'étudiant avec angoisse; 
mais c'est moi ! 

— Je le sais parbleu bien ! Votre Seigneurie ne s'est 
pas fait faute de le crier par la fenêtre en proclamant de 
toutes vos forces mon maître généralissime de toutes les 
troupes insurgées, et nous avons eu toutes les peines du 
monde à vous empêcher de marcher sur Madrid. 

— Madrid en Espagne ! 

— Bah ! deux mille lieues de mer n'étaient rien pour vous à 
traverser. « C'est moi, moi Cornelio Lantejas. qui me charge 
« de renverser le tyran! » disiez-vous. Alors nous fumes obli- 
gés de déguerpir sans tarder en vous transportant dans une 
litière, mon maître n'ayant pas voulu abandonner un si chaud 
partisan qui se compromettait par amour pour lui. Nous sommes 
arrivés ici, où, ma foi ! grâce aux hommes qui se sont joints à 
nous, vous pourrez vous livrer à toute l'ardeur de votre patrio- 
tisme, bien que votre tête soit mise à prix, je n'en doute pas.» 

Le jeune homme avait écouté avec horreur et dans une 
stupéfaction complète le récit de ses prouesses. Puis le do- 
mestique ajouta : 

« En outre , mon maître , pour ne pas demeurer en reste 
avec celui qui l'a proclamé généralissime , a nommé Votre 
Seigneurie alferez et son aide-de-camp; vous en trouverez 
le brevet sous votre oreiller. » 



COSTAL L'INDIEN. 157 

Le domestique sortit à ces mots, laissant don Cornelio 
atterré sous le poids de ces révélations foudroyantes. 

Quand il eut quitté la chambre, l'étudiant porta précipi- 
tamment la main sous son traversin. Le fatal brevet était 
bien là. 

Il le froissa avec rage , et s'élança de nouveau vers la fe- 
nêtre pour désavouer bien haut toute participation à l'insur- 
rection , comme les premiers chrétiens qui , au milieu des 
idolâtres, confessaient le saint nom de Dieu; mais son mau- 
vais génie veillait. 

Au moment où il allait ouvrir la bouche pour crier qu'il 
repoussait toute complicité avec les ennemis de l'Espagne, 
ses sens se troublèrent de nouveau, sans que toutefois il pût 
méconnaître que sa bouche criait : Vive Mexico et mort au 
tyran! Il n'eut que le temps de retomber sans force sur 
son lit. 

Cette fois, sa syncope fut de courte durée, et il ne tarda 
pas à reprendre suffisamment ses sens pour s'apercevoir que 
son lit était entouré de gens armés qui semblaient, à en 
juger par quelques phrases échangées entre eux, épier avec 
intérêt l'état dans lequel il se trouvait. 

Parmi ces voix , il reconnut celle de Morelos lui-même , 
qui disait : 

« Comment expliquer cette sympathie subite pour notre 
cause? Ce jeune homme est sous l'empire d'une hallucina- 
tion fiévreuse. 

— Si le plus ardent patriotisme ne bouillonnait pas au 
fond de son âme , l'écume ne remonterait pas à la surface . 
reprit un autre personnage du nom de don Rafaël Valdo- 
vinos. 

— Qu'importe? répliqua Morelos; je ne puis croire que 
mon ascendant....» 

Un nouveau venu interrompit le curé de Caracuaro, au 
moment où l'étudiant ouvrit les yeux sans oser démentir 



158 COSTAL L'INDIEN. 

l'opinion qu'on exprimait sur son compte, car tous ces re- 
gards l'intimidèrent extrêmement. Ce nouveau personnage 
était un homme vigoureusement taillé , à la mine martiale , 
et dont la barbe et les cheveux grisonnaient. Son aspect 
accusait une cinquantaine d'années. 

<r Et pourquoi, mon général, dit l'inconnu en prenant la 
main que lui tendait Morelos , ce brave jeune homme n'au- 
rait-il pas subi comme moi l'ascendant de votre -personne à 
la première vue? Ce n'est que d'aujourd'hui que je vous con- 
nais, et cependant vous n'aurez jamais de serviteur plus ar- 
demment dévoué que moi. Je réponds de ce jeune garçon. Il 
est des nôtres et sans retour. » 

En disant ces mots, l'inconnu enveloppait don Cornelio 
d'un regard si doux et si formidable à la fois, qu'en même 
temps que le jeune homme se sentait frémir des pieds à la 
tête , un charme invincible le subjuguait, et qu'il ne put s'em- 
pêcher de confirmer du geste l'engagement qu'on prenait en 
son nom. 

Cet homme était celui que les historiens appellent le ter- 
rible, le grand, l'invincible don Hermenegildo Galeana, le 
Murât mexicain, que bientôt on allait voir dans cent ren- 
contres mettre sa lance en arrêt et fondre sur l'ennemi 
comme l'archange des batailles , en poussant son formidable 
cri de guerre : Aqui esta Galeana f ! Redoutable ennemi et 
ami tendre et dévoué, il faisait subir à tous son irrésistible 
ascendant. 

Plus heureux que Murât, Galeana devait tomber sur un 
champ de bataille, entouré de cadavres amoncelés par sa 
main, et, plus heureux encore que le guerrier français, il 
devait mourir fidèle à l'homme à qui il avait juré de consa- 
crer sa vie. 

« Quoi qu'il en soit, poursuivit Yaldovinos, je sais que le 

\ . Voici Galeana. 



COSTAL L'INDIEN. 159 

général Calleja a mis la tête de ce jeune homme à prix comme 
les nôtres. 

— Eh bien! al ferez don Cornelio, ajouta Galeana, prépa- 
rez-vous à partir demain et à vous rendre cligne du poste 
auquel vous avez été élevé ; les occasions ne vous manque- 
ront pas. » 

En même temps, la détonation d'une pièce de canon 
gronda sous la fenêtre, et, comme Morelos s'étonnait en plai- 
santant d'avoir déjà de l'artillerie sous ses ordres, Galeana 
reprit la parole et lui dit : 

« Seigneur général, ce canon faisait partie de notre héri- 
tage paternel. Quand chez nous il naissait un fils ou qu'un 
Galeana cessait de vivre, il servait à signaler notre allé- 
gresse ou notre deuil. Aujourd'hui nous le consacrons au 
service de la famille mexicaine. Il est à vous comme nos 
personnes. $ 

Puis, s'avançant vers la fenêtre, il s'écria de cette voix 
devant laquelle les Espagnols allaient bientôt apprendre à 
fuir : 

« Vive le général Morelos ! » 

Des cris partis de la cour répondirent aux siens ; un cli- 
quetis de sabres qui sortaient du fourreau, le bruit des fu- 
sils retentissants sur le sol pierreux et des hennissements des 
chevaux se mêlèrent aux clameurs de l'enthousiasme. La 
chambre du malade fut vide en un instant; le curé de Cara- 
cuaro descendait pour presser la main de ses nouveaux sol- 
idats. Loin de partager cette ardeur belliqueuse, l'étudiant 
éprouva un affreux seftemeut de cœur. Il pensa avec tris- 
tesse à ses études théologiques qu'il allait négliger au milieu 
Ides camps, et, par-dessus tout, à sa tête mise à prix comme 
celle d'un rebelle. Tout cela , grâces encore à la parcimonie 
de son père dans l'achat de cette maudite mule, comme jadis 
dans celui du cheval de picador. Lantejas s'habilla triste- 
ment et jeta un regard morne dans la cour au milieu des 



160 COSTAL L'INDIEN. 

gens armés qui s'y pressaient de toutes parts. Un nègre re- 
chargeait la pièce de canon qu'il venait d'entendre donner 
le signal de la guerre civile. Ce nègre était Clara, qui de sa 
propre autorité venait de prendre le commandement de la 
première pièce d'artillerie que Morelos eut à sa disposition , 
laquelle, sous le nom de el Nino, que l'histoire du Mexique 
lui a conservé, devait plus tard devenir si célèbre. 

Avant de passer outre, nous devons dire en deux mots ce 
qui avait eu lieu depuis que l'étudiant, monté en croupe 
derrière le domestique de Morelos, était arrivé à l'hacienda 
de San-Diego, jusqu'au moment où, toujours privé de con- 
naissance et transporté en litière à l'hacienda de San-Luis, il 
venait d'y trouver ce terrible réveil. 

A peu de distance de San-Diego, Morelos avait fait la ren- 
contre d'un partisan insurgé, don Rafaël Valdovinos, qui bat- 
tait la campagne avec quelques hommes qu'il s'empressa de 
mettre à la disposition du curé de Caracuaro. 

Celui-ci, ayant appris que le gouvernement espagnol avait 
envoyé à Petatlan, petite ville des environs, les armes né- 
cessaires pour équiper un corps de milice, pensa que ces ar- 
mes feraient bien mieux l'affaire de ses futurs soldats ; il ré- 
solut donc de s'en emparer avec les hommes de Valdovinos; 
ce ne fut que l'atïaire d'un instant, et elles furent transpor- 
tées à l'hacienda de San-Luis. 

Le bruit de cet heureux et hardi coup de main y avait pré- 
cédé Morelos, et, quand il y arriva lui-même, il y fut pres- 
que aussitôt joint par don Juan José et don Hermenegildo 
Galeana, l'oncle et le neveu, qui lui amenaient sept cents 
hommes mal armés de vingt fusils et le canon el Nino dont 
nous venons de parler. 

C'était au moment où Morelos achevait de distribuer les 
armes des miliciens de Petatlan qu'avaient eu lieu les scènes 
dont venait d'être témoin le pacifique Lantejas, transformé, 
par une suite de circonstances toutes bizarres, en Yalferez le 



COSTAL L'INDIEN. 1 61 

plus contristé qu'il fût possible de trouver dans les deux 
camps des espagnols et des insurgés. 

Il passa une nuit fort agitée, comme on peut le penser, ii 
avait eu l'honneur de souper à la table du général avec son 
état-major improvisé, et c'est peut-être à la quantité de 
nourriture qu'il avait prise avec toute la voracité d'un con- 
valescent, qu'il faut attribuer les rêves affreux dont il fut 
tourmenté. Il faut aussi ajouter à ces causes son aver- 
sion pour les combats. Toujours est-il qu'il ne rêva que 
batailles, et qu'il se voyait, en qualité d'insurgé, trans- 
formé d'une manière étrange et enrôlé dans une légion de 
démons. 

Quand les premiers rayons du jour pénétrèrent dans sa 
chambre, il ouvrit les yeux avec un transport de joie pour 
secouer l'influence du cauchemar qui l'obsédait; mais il lui 
sembla continuer son rêve tout éveillé. Il entendit un grand 
tumulte dans la cour, dominé toutefois par les sons tantôt 
rauques, tantôt aigus et toujours si déchirants d'un instru- 
ment sans nom, qu'il crut pendant un moment entendre le 
boute-selle sonné par Satan lui-même à ses escadrons infer- 
naux. 

Baigné d'une sueur froide, l'alferez acheva de s'éveiller, 
sans toutefois éoi-apper entièrement à la terreur que lui 
causait cette musique, qui était bien le boute-selle, mais 
qu'il se rappelait avoir entendue déjà dans une circonstance 
effrayante; car celui qui faisait ce tapage infernal n'était, 
autre que l'Indien Costal, que Lantejas retrouvait, à sa grande 
surprise, dans les rangs de l'insurrection. Costal avait été le 
premier trompette de Morelos avec sa conque marine, comme 
le nègre Clara en était le premier artilleur. 

Cornelio néanmoins l'ignorait au moment où il entendait 
les sons guerriers de la trompe de l'Indien. Il s'arma de tout 
le courage qu'il put réveiller en lui-môme, et descendit 
prendre son rang pour le départ. 

200 k 



1G2 COSTAL L'INDIEN. 

La première personne qu'il rencontra fut le terrible Ga- 
leana, et il trembla qu'un de ses regards perçants ne décou- 
vrît le cœur du lièvre sous la peau du lion; heureusement, 
le vaillant guerrier avait bien autre chose à faire qu'à scruter 
la pensée d'un obscur alferez, et tout le monde fut dupe de 
la contenance martiale que Lantejas sut se donner. L'unique 
pièce d'artillerie tonna une dernière fois, et tous quittèrent 
en bon ordre l'hacienda de San-Luis. 

D'autres partisans, à peu près au nombre de mille, com- 
plètement armés, étaient venus se joindre à Morelos pendant 
la nuit; tous furent bientôt, grâce à l'instinct guerrier qui 
s'éveillait chez le curé de Caracuaro, disciplinés comme ja- 
mais troupe d'insurgés ne l'avait été jusqu'alors. 

Déjà la prise d'Acapulco paraissait ne plus être le rêve 
d'un esprit malade, et, après de longs jours d'une marche 
pénible, nous trouvons Morelos sur les bords de l'océan Pa- 
cifique, en vue de la ville qu'il avait été chargé de prendre. 
Deux mois de combats , dont Morelos sortit toujours vain- 
queur, avaient un peu aguerri Cornelio. Il s'était acquis la 
réputation d'un brave, bien que souvent le cœur eût été sur 
le point de lui faillir. 

La première fois qu'il avait vu le feu, il était côte à côte 
avec don Hermenegildo Galeana. Celui-ci avait pris sur lui 
un ascendant tel, que les éclairs de ses yeux l'effrayaient 
plus que la présence de l'ennemi. Son formidable argus com- 
battait au premier rang, et sa lance et son machete 1 faisaient 
un tel vide autour du poitrail de son cheval, qu'un cercle in- 
franchissable au fer des Espagnols semblait être tracé autour 
de lui, et qu'il ne laissait rien à faire à l'épée que Lantejas 
brandissait d'une main tremblante. 

Il fut si satisfait de cette première épreuve, que, par la 
suite, il choisissait toujours cette même place. Il y avait 

< . Petit sabre courbe. 



COSTAL L'INDIEN. 163 

aussi avec Galeana un autre homme qui combattait d'habi- 
tude à côté de lui : c'était Costal. Mais celui-là du moins, en 
courage de bon aloi et en force physique, ne le cédait qu'à 
peine à Galeana lui-même. 

Galeana et Costal étaient pour l'alferez deux anges tuté- 
laires dans les batailles. Entre eux, il assistait au combat 
presque en sûreté, car on ne peut guère dire qu'il y prît 
part. 

Il portait néanmoins sa gloire comme un fardeau trop pe- 
sant pour ses épaules. Déserter était impossible; sa tête 
était mise à prix, et, d'un autre côté, Morelos avait donné 
à l'endroit de la rivière Sabana où il avait établi son quar- 
tier général le surnom inquiétant de paso a la etermctad 1 , 
voulant dire par là que ceux qui abandonneraient sa cause 
ou attaqueraient son camp s'embarqueraient pour le grand 
voyage. 

Sur ces entrefaites, Lantejas reçut une réponse à plusieurs 
lettres qu'il avait écrites à son père pour l'avertir que, grâce 
à la mule rétive qu'il avait payée si bon marché, il avait 
pris les ordres en qualité de sous-lieutenant dans l'armée in- 
surgée et qu'il soutenait sa thèse à coups de sabre, ce qui 
lui avait procuré l'insigne honneur de savoir sa tête menacée 
d'être coupée au lieu d'être tonsurée. 

Après de grands compliments sur son intrépidité, qu'il 
avait si soigneusement dissimulée jusque-là , et pour cause , 
la réponse portait qu'on avait obtenu sa grâce du vice-roi, à 
la condition qu'il abandonnerait le parti de Morelos pour por- 
ter le poids de son bras au service de l'Espagne. 

Cette dernière clause n'était guère de son goût. Aurait-il 
trouvé dans les rangs des Espagnols deux protecteurs comme 
les siens? Puis, outre l'affection mêlée d'admiration que lui 
inspirait son brave et habile général et sa reconnaissance pro- 

) . Le passage à l'éternité. 



164 COSTAL L'INDIEN. 

fonde pour don Hermenegildo , il frissonnait à l'idée de se 
trouver quelque jour, comme ennemi, à portée de la lance ou 
du machete du formidable Galeana. 

Il prit un moyen terme. Il résolut de ne rien dire au géné- 
ral de la lettre de son père et de se borner à lui demander 
un congé, qu'il comptait bien, une fois obtenu, prolonger à 
l'infini. On vient de voir comment il réussit. 

Telles avaient été, en somme, les nouvelles aventures de 
l'étudiant en théologie , depuis son départ de l'hacienda de 
las Palmas jusqu'au moment où nous l'avons retrouvé sous 
la tente du général Morelos et l'avons accompagné au pont 
d'Hornos. 

Là, Costal et lui, les yeux encore fixés sur l'Océan, dont la 
nappe d'azur sombre s'étendait au-dessous d'eux, conti- 
nuaient à garder le silence , quand le lamentin plongea tout 
à coup sous l'eau avec un cri lugubre qu'une forte détonation 
vint couvrir. 

« La citadelle est prise! s'écria Lantejas. 

— Pépé Gago nous a trahis , dit l'Indien ; je m'en dou- 
tais. » 

De fréquentes décharges se faisaient entendre et prou- 
vaient que Costal ne se trompait pas. Les troupes mexi- 
caines étaient en déroute complète. Les deux hommes se 
hâtèrent de quitter leur poste , et , arrivés à un petit défilé 
qu'on appelle Ojo de agua, un terrible spectacle frappa leurs 
yeux. 

Un homme couché en travers de l'étroit passage s'écriait 
au même instant : 

« Viva Cristo ! lâches que vous êtes , vous passerez alors 
sur le corps de votre général. » 

C'était bien la voix et la personne de Morelos, qui ne pou- 
vait arrêter la fuite de ses soldats qu'en interceptant avec 
son corps l'unique endroit où ils pouvaient passer pour 
fuir. Les fuyards s'arrêtèrent, il est vrai ; mais, après un as- 



COSTAL L'INDIEN. 4 65 

saut infructueux, le général dut décidément battre en retraite. 
C'était son premier échec depuis trois mois. 

Voici ce qui s'était passé. Le détachement, soutenu par 
une forte réserve, s'était approché de la porte que gardait et 
que devait livrer le sergent d'artillerie, après avoir échangé 
les mots de reconnaissance convenus. 

La voix du sergent n'avait pas tardé à se faire entendre à 
travers la porte , demandant si , conformément aux conven- 
tions, le général en chef était présent. Morelos, dans la crainte 
de quelque trahison contre sa personne , avait fait répondre 
qu'il était à l'arrière-garde. Le sergent n'avait rien répliqué, 
désappointé sans doute de ce contre-temps; mais les soldats 
espagnols, prévenus à l'avance, n'en avaient pas moins fait 
sur les insurgés , à travers les meurtrières , une décharge 
imprévue qui leur tua beaucoup de monde et les mit en fuite. 

Le jour n'avait pas encore paru , lorsque deux hommes se 
trouvaient de nouveau sur le pont d'Hornos. L'un d'eux était 
Costal , mais cette fois-ci Clara raccompagnait. 

La chandelle de résine brûlait toujours dans le falot, ré- 
pandant déjà une lueur plus pâle , car les teintes grises du 
crépuscule commençaient à succéder à l'obscurité de la nuit. 

« Vous voyez ce falot, Clara, dit l'Indien ; vous savez à quoi 
il devait servir, puisque je viens devons le conter : mais vous 
ignorez le serment que j'ai fait contre le traître qui s'est joué 
de nous. 

— Le diable m'emporte si je sais comment vous viendrez 
à bout de le tenir, ce serment ! reprit le nègre en réponse à 
ce que l'Indien venait de lui dire. 

— Ni moi non plus, dit Costal; mais enfin, comme j'ai 
promis à Gago qu'il se souviendrait du falot du pont d'Hor- 
nos et que je serais bien aise de pouvoir le lui mettre sous 
les yeux au besoin, je ne dois pas le laisser exposé ici au 
caprice du premier venu. En tout cas, ce signal est à présent 
inutile. » 



1 36 COSTAL L'INDIEN. 

En disant ces mots, Costal détacha la lanterne de son po- 
teau et l'éteignit. 

« Aidez-moi à creuser un trou assez grand pour l'y enter- 
rer et le retrouver quand il me conviendra, » continua le Za- 
potèque. 

Les deux associés ne tardèrent pas à ouvrir dans la terre, 
à l'aide de leurs couteaux, la cavité nécessaire pour y enfouir 
le falot, que Costal y empaqueta soigneusement avec la chan- 
delle de résine qu'il contenait. 

Puis, l'opération terminée : 

« Or çà , Clara , mon ami , dit l'Indien , asseyez-vous ici , et 
lenons conseil sur les moyens de nous emparer de la forte- 
resse et du coquin qu'elle contient. 

— Volontiers, » répondit le noir. 

Tous deux s'assirent gravement et la délibération com- 
mença. 



CHAPITRE III. 

Une expédition nocturne. 

Le nègre regardait fixement Costal ; puis , voyant que 
celui-ci semblait attendre qu'il donnât le premier son avis : 

« Il y a sans doute plusieurs moyens de prendre ce fort, 
dit-il, et, si j'étais général d'armée.... 

— Eh bien, que feriez-vous? reprit l'Indien. 

— Je ne serais pas embarrassé de les trouver; mais j'a- 
voue qu'en ma qualité de simple artilleur je n'en trouve au- 
cun : c'est tout naturel. Voilà mon avis ; maintenant, j'écoute le 
vôtre. 

— Je vous prédis, Clara, que vous ne serez pas général de 



COSTAL L'INDIEN. 167 

sitôt, avec tant de ressources dans l'imagination. Oui, sans 
doute , ii y a plusieurs moyens de prendre un fort : par fa- 
mine ou par escalade. Nous ne sommes pas assez nombreux 
pour prendre celui-ci par escalade. 

— Prenons-le donc parla famine, dit le nègre, je le veux 
bien, et pour cela le moyen est bien simple; il n'y a qu'à lui 
couper les vivres. 

— Comment? 

— C'est l'affaire du général et pas la nôtre. La nôtre serait 
de mettre la main sur la Sirène aux cheveux tordus , après la- 
quelle nous courons depuis quinze mois. 

— Encore quelques mois, reprit Costal, au prochain sol- 
stice d'été, à la pleine lune.... j'aurai dépassé cinquante ans. » 

Sous l'influence de leur idée fixe, la délibération des deux 
associés allait indubitablement changer d'objet, quand le re- 
tentissement lointain d'un coup de canon vint interrompre 
Costal et le ramener à son point de départ. 

« C'est le canon du fort, dit-il. 

— Non, répondit le nègre, c'est de l'île de la Roqueta. » 
Un second coup de canon, et cette fois tiré du fort, con- 
firma l'assertion de Clara, car la détonation en était moins 
sourde. 

« C'est quelque signal échangé avec la garnison de l'île, 
dit Costal ; et dans quel but ? » 

En même temps, sur la voûte encore sombre du ciel , une 
fusée traça une courbe lumineuse en jaillissant du sommet de 
la forteresse, et quelques minutes ne s'étaient pas écoulées , 
qu'une lumière semblable se dessina dans l'air du côté de 
l'île de la Roqueta. 

« C'est quelque navire de ravitaillement pour les assiégés, 
poursuivit l'Indien. Attendons ici que le jour se fasse, et nous 
aurons le cœur net de ce qui se passe entre le fort et l'île ; et. 
si c'est ce que je pense, ce pourrait bien être un moyen do 
couper les vivres aux assiégés. 



168 COSTAL L'INDIEN. 

— En attendant, ils en reçoivent, dit Clara. 

— Oui, mais ce serait la dernière fois. » 

Le jour n'allait pas tarder à paraître. Déjà du côté de l'o- 
rient , à travers les déchirures des nuages , apparaissaient 
comme les lueurs lointaines d'un incendie. Bientôt le soleil 
perça de ses rayons les blocs d'épaisses vapeurs amoncelées 
à l'horizon. 

« Voyez-vous, là-bas, près de l'île? » dit Costal. 

Sur un fond lumineux, et au-dessus des massifs verdâtres 
des arbres qui bordaient l'île, se dessinaient en légers réseaux 
la mâture et les agrès d'un navire. 

« C'est le bâtiment qui vient d'arriver, continua l'Indien ; 
il n'y était pas hier. Eh bien ! Clara , cette vue ne vous dit 
rien ? 

— Mais oui ; elle m'apprend qu'un navire est là-bas à 
l'ancre , et que les assiégés vont recevoir de nouvelles pro- 
visions. 

— Eh bien ! moi , j'ai mon idée , reprit l'Indien. Allons com- 
muniquer notre plan au général. » 

Pendant que Costal et Clara délibéraient sur les moyens 
de prendre la forteresse, deux personnages d'une tout autre 
importance tenaient conseil sur le même sujet dans la tente 
du général en chef. 

C'étaient Morelos et le mariscal don Hermenegildo Galeana. 
Le premier portait encore sur ses traits l'empreinte des pas- 
sions violentes qui venaient de l'agiter, et il avait dédaigné 
même de faire disparaître la poussière qui souillait ses habits. 

Le mariscal était sombre , parce qu'il voyait de sombres 
nuages sur le front de son général bien -aimé; car, pour 
son propre compte, nul souci n'eût pu assombrir sa figure 
martiale. 

Un plan du port et de la rade d'Acapulco était déplié devant 
eux à la lumière de deux bougies dont la lueur s'affaiblissait 
petit à petit, car le jour arrivait. 



COSTAL L'INDIEN. 1G9 

« Comme ce drôle de Gago nous le disait-, bien que nous 
puissions prendre Acapulco en un tour de main, notre con- 
quête ne sera définitive que lorsque nous serons maîtres de 
la forteresse. Quoique créole , le commandant Pedro Vêlez 
affecte de se considérer comme Espagnol ; il veut , dit-il , 
rester fidèle à la foi politique de ses pères, et vous savez, 
don Hermenegildo, ce qu'il répond à mes sommations comme 
à mes offres? 

— Non , et toujours non ! dit Galeana à ces paroles de 
Morelos. Mais prenons toujours la ville , nous verrons en- 
suite. 

— Mais ce fort ! » répétait Morelos en lui montrant le plan 
sur la carte. 

Nous avons dit que le fort était bâti sur le bord de la mer, 
à peu de distance de la ville, au milieu de gouffres profonds 
qui s'ouvraient autour de lui. 11 commandait à la fois la mer 
et la ville ; à deux lieues de là s'élevait une île appelée la 
Roqueta, confiée à la garde d'une faible garnison. Au moyen 
de ses communications avec cette petite île, le château pou- 
vait être facilement ravitaillé. 

Morelos continua : 

« Vêlez sent la force et les avantages d'une position qui , 
dans un cas désespéré, lui permet la retraite par mer; le fort 
abonde en munitions, et il espère que sa résistance donnera 
aux troupes royalistes le temps de venir à son secours. Il fau- 
drait donc faire un siège par terre et par mer; mais l'issue en 
serait aussi douteuse que l'entreprise difficile. Les jours, les 
semaines et les mois s'écoulent en tentatives de toute es- 
pèce, et, au moment où nous espérons que les vivres et les 
munitions vont manquer au château, nous avons la douleur 
de voir s'approcher, protégé par le double feu de l'île de la 
Roqueta et du fort, quelque navire espagnol qui jette dans la 
citadelle de nouveaux éléments de résistance. 

— Prenons toujours la ville, seigneur général, répéta Ga- 



170 COSTAL L'INDIEN. 

leana; la ville au moins nous offrira des ressources sanitaires 
qui nous sont refusées ici sur ces plages embrasées. Un so- 
leil meurtrier, et la réverbération brûlante des sables au 
milieu desquels nous sommes forcés de camper, ont engen- 
dré des fièvres mortelles dans notre armée. Nos convois de 
vivres n'arrivent que péniblement, et les assiégeants, par une 
singulière anomalie, souffrent plus de la disette que les as- 
siégés eux-mêmes ; la maladie, le manque de nourriture 
saine et le feu du fort, éclaircissent nos rangs d'une manière 
effrayante; il faut donc songer à s'emparer d'abord de l'île 
de la Roqueta, pour affamer l'ennemi et le forcer à se rendre. 
L'entreprise est périlleuse, je le sais; à peine avons-nous 
assez d'embarcations pour contenir une soixantaine d'hom- 
mes, et il faut traverser deux lieues de mer à une époque où 
les coups de vent commencent à devenir fréquents, puis 
aborder en très-petit nombre une île fortifiée, et défendue 
par une garnison pleine de vigueur. Cependant, quelque 
danger que présente cette expédition, moi je l'entreprendrai 
pour la gloire de votre nom, acheva l'intrépide mariscal. 

— Bien que vous m'ayez appris à ne jamais douter du 
succès d'une entreprise qu'on vous confie, ami Galeana, ré- 
pondit le général en souriant, il en est d'une nature telle, 
que la prudence doit en repousser la pensée. 

— J'ose néanmoins compter sur votre agrément pour 
exécuter celle-là, seigneur général, à une condition toute- 
fois.... 

— Laquelle ? 

— Si mes signaux vous apprennent que l'île de la Roqueta 
est prise, comme je serai obligé d'y tenir garnison, Votre 
Excellence prendra la ville. » 

Morelos demeura un instant pensif, et il allait répondre 
peut-être par un autre refus plus formel, quand l'aide-de- 
camp Lantejas, demeuré dans une espèce d'antichambre de 
la tente, sachant que le général était en conférence avec 



COSTAL L'INDIEN. 171 

Galeana, vint demander la permission d'introduire Costal 
pour une communication d'importance qu'il disait avoir à 
faire. 

« Que Votre Excellence daigne le laisser entrer, dit le 
mariscal; cet Indien a presque toujours de bonnes idées. » 

Morelos fit un signe d'assentiment, et le Zapotèque en- 
tra dans la tente. Quand il eut obtenu la permission de 
parler : 

« Seigneur général , dit-il, j'étais tout à l'heure sur les 
hauteurs d'Hornos, et, au point du jour, j'ai vu distincte- 
ment une goélette ancrée près de la Roqueta. 

— Eh bien ? 

— Eh bien! Il serait très-simple et très-facile, ce soir, 
à la nuit, de se glisser jusque-là, de s'emparer, à la faveur 
des ténèbres, de cette goélette, et, quand nous en serons 
maîtres.... 

— Nous intercepterons tous les convois destinés pour le 
fort, s'écria impétueusement Galeana, et nous le prendrons 
par famine. Seigneur général, c'est Dieu qui parle par la 
bouche de cet Indien ! Votre Excellence ne peut refuser à 
présent la permission que je sollicite. » 

Les dangers énumérés par Galeana n'en subsistaient pas 
moins. Cependant, vaincu par les instances du mariscal, sé- 
duit par la perspective du résultat qu'amènerait sans nul 
doute la prise d'un bâtiment, Morelos consentit à accorder 
la permission qu'on lui demandait. 

« Si j'ai bien appris à connaître l'aspect des nuages, dit 
Costal, le lever du soleil annonce précisément pour ce soir 
une nuit sombre et une mer calme.... au moins jusqu'à 
minuit. 

— Et après minuit ? demanda le général. 

— Une tempête et une mer houleuse; mais, avant minuit, 
la goélette et l'île seront prises, reprit l'Indien. 

— Je ne dirais pas mieux ! » s'écria le mariscal. 



172 COSTAL L'INDIEN. 

Il fut arrêté, séance tenante, que l'expédition serait com- 
mandée par les deux Galeana, l'oncle et le neveu. C'était 
une faveur que sollicitait le mariscal pour ce dernier. Puis le 
capitaine Lantejas commanderait une baleinière avec Costal 
sous ses ordres. 

« Le brave don Cornelio ne nous pardonnerait pas de 
prendre l'île sans lui, » dit Galeana. 

Le capitaine sourit d'un air martial , quoiqu'il n'eût pas 
trouvé mauvais le moins du monde qu'on l'eût exclu des 
dangers de cette expédition; mais, selon son habitude, et 
conformément à l'énergique dicton espagnol : Sacar de 
tripas corazon 1 , il affecta de paraître enchanté qu'on songeât 
à lui faire cet honneur. 

Les pronostics de Costal semblèrent devoir se vérifier de 
tous points : le temps fut sombre pendant toute la journée, 
qu'on employa en préparatifs pour le soir. Le soleil s'était 
couché au milieu d'épaisses vapeurs. 

A huit heures environ, chacun prit place dans les embar- 
cations, qui purent contenir, en s'y pressant beaucoup, envi- 
ron quatre-vingts hommes. 

Ces embarcations se composaient de trois grandes balei- 
nières et d'un petit canot, le tout en assez mauvais état; 
mais, comme c'était à cette époque la seule marine militaire 
que possédât l'insurrection, il fallut bien s'en contenter. 

On poussa au large, les avirons soigneusement enveloppés 
de linges pour faire moins de bruit dans l'eau. La nuit était 
si obscure, en effet, qu'on ne tarda pas à perdre de vue 
les hautes falaises du rivage et la silhouette noire du châ- 
teau. 

Outre Costal et quatre rameurs, il y avait, dans le petit 
canot commandé par don Cornelio, cinq des costeïïos (habi- 
tants de la côte) de Galeana, onze hommes en tout. 

\ . Mot à mot : « Tirer du cœur de ses boyaux ; » ce qui répond à 
notre proverbe : « Faire contre fortune bon cœur. » 



COSTAL L'INDIEN. 173 

Cette embarcation était la moins chargée, et, en cette qua- 
lité, elle marchait en tête et servait d'aviso à la modeste 
flottille. L'Indien zapptèque était à la barre, et, tout en gou- 
vernant, il faisait remarquer au capitaine un spectacle que 
celui-ci voyait du reste fort bien tout seul : trois ou quatre 
grands requins qui apparaissaient de temps à autre dans le 
sillage lumineux tracé par la quille du canot. 

« Tenez, dit Costal, vous voyez bien ces animaux, qui nous 
suivent avec tant d'obstination qu'ils semblent se douter que 
le canot qui nous porte est à moitié pourri, eh bien ! je vou- 
drais que mon ami Pépô Gago fut l'un d'eux, et j'irais le poi- 
gnarder à la face des autres. 

— Vous pensez encore à ce drôle ? reprit don Cornelio. 

— Plus que jamais, et je ne quitterais pas l'armée de Mo- 
relos, même à l'expiration de mon engagement, dans l'espoir 
seul qu'il prendra un jour ou l'autre le fort d'Acapulco, où 
est enfermé ce misérable traître. » 

Lantejas ne prêtait pas pour le moment beaucoup d'at- 
tention à ce que disait l'Indien; la crainte qu'il avait expri- 
mée sur la solidité du canot le préoccupait plus que les 
projets de vengeance de Costal, et il désirait, malgré le 
danger de l'atterrissage, aborder au plus vite dans l'île de la 
Roqueta. 

e Ce canot marche bien lentement, répéta-t-il à plusieurs 
reprises. 

— Vous êtes toujours pressé de vous battre, dit Costal en 
riant, et cependant nous devons aller moins vite à présent, 
car nous approchons de l'île. » 

Un point noir semblait en effet flotter sur l'eau comme un 
oiseau de mer qui se repose un instant sur la vague avant 
de reprendre son vol; c'était l'île en question, sombre, silen- 
cieuse et sans feux. 

« Je crois qu'avec votre permission, seigneur capitaine, 
reprit Costal, nous ferons sagement délaisser les baleinières 



174 COSTAL L'INDIEN. 

nous rejoindre pour demander au mariseal la permission de 
le devancer. Notre canot est assez petit pour nous aventurer 
à pousser seuls une reconnaissance près de l'île, d'où l'on 
découvrirait bien vite ces grandes embarcations. 

— Volontiers. » 

Et, sur l'ordre du capitaine, les rameurs laissèrent re- 
poser leurs avirons. La première baleinière rejoignit promp- 
tement le canot; c'était celle de Galeana. 

« Qu'est-ce ? s'écria le mariseal ; avez-vous aperçu quel- 
que chose ? » 

Don Cornelio lui communiqua l'avis de Costal, qu'il trouva 
bon, et , pendant qu'à leur tour les trois barques faisaient 
halte, le canot reprit sa course vers l'île. Elle surgissait peu 
à peu au-dessus de la surface de la mer; il était cependant 
impossible de rien distinguer encore à terre, au milieu de 
l'obscurité, si ce n'est la pointe aiguë des mâts et les ver- 
gues en croix d'un petit navire à l'ancre. C'était la goélette 
déjà signalée. 

Les avirons, dont la garniture de linges mouillés amortis- 
sait le son, ne faisaient entendre contre leurs toilets qu'un 
faible grincement, aigu comme le sifflement du satanite^ 
avant-coureur de l'orage, et ne troublaient même pas, en 
s'enfoncant dans l'eau , le léger murmure de la houle qui se 
soulevait comme une draperie d'un bleu noirâtre. Les re- 
quins, en continuant à suivre le canot, illuminaient de traî- 
nées de feu les ondulations de la mer. Partout, au large, les 
galères aux clartés phosphoriques brillaient sur la surface de 
l'eau; on eût dit que le ciel, dont les nuages cachaient 
l'azur, avait laissé tomber sur l'Océan son manteau pailleté 
d'étoiles. 

Au bout de quelques instants de navigation silencieuse, la 
coque de la goélette se dessina sur la grève sablonneuse de 

• . Nom donné par les marins à l'iiirorulelîe de mer. 



COSTAL L'INDIEN. 175 

la Roqueta , puis on distingua bientôt la clarté que laissaient 
échapper les vitres de ses sabords d'arrière. Le bâtiment ap- 
paraissait dans la nuit comme quelque gigantesque cétacé qui 
ouvrait ses larges yeux pour épier ce qui se passait au loin. 

a. Ce serait un beau coup à faire que de s'emparer de cette 
goélette d'abord, dit le capitaine; cela simplifierait beaucoup 
notre débarquement dans l'île. 

— J'y pensais, reprit l'Indien ; le tout est que quelque 
matelot de quart ne nous aperçoive pas. Avançons encore en 
faisant un détour, car le temps presse; il est bientôt minuit, 
et cette écume blanchâtre, qui s'agite sur l'eau, indique le 
retour du vent, et du vent d'orage. » 

En disant ces mots, Costal porta de côté la barre du gou- 
vernail, et le canot décrivit rapidement une courbe qui le mit 
bientôt hors des rayons de clarté que laissait échapper la 
goélette. 

Quelques légères risées commençaient à souffler p3r inter- 
valles; l'eau devenait plus lumineuse et annonçait la présence 
de l'électricité dans les nuages. L'embarcation ne tarda pas 
à approcher de la partie de l'île la plus éloignée du petit bâ- 
timent à l'ancre, et, pendant ce temps, les trois baleinières, 
restées immobiles, avaient disparu derrière les ondulations 
grossissantes de la houle. 

Quelques instants encore, et les dangers prochains de la 
terre allaient s'ajouter à ceux de la mer, dont trois des re- 
doutables habitants continuaient à suivre obstinément le sil- 
lage du canot. Ils paraissaient, comme l'avait dit Costal, 
pressentir l'approche de la curée. 

Bien que l'on entendît le ressac contre les brisants de 
l'île, Costal et le capitaine pensaient être trop éloignés en- 
core pour que les sentinelles pussent les apercevoir au mi- 
lieu des ténèbres. Tout à coup une nappe immense de lu- 
mière enveloppa la goélette, dont on ne distinguait plus que 
l'avant, et les hommes du canot étaient encore éblouis de 



176 COSTAL L'INDIEN. 

cet éclair soudain , lorsqu'un sifflement terrible se fit enten- 
dre dans l'eau. 

Le canot reçut un choc violent sous une pluie d'écume, 
et, au même instant, une effroyable détonation vint frapper 
les oreilles de ceux qui le montaient. Un cri de terreur leur 
échappa : deux soldats, qui semblaient emportés par un 
tourbillon, disparurent dans la mer, à dix pas du bord. 

Deux des requins avaient également disparu; un seul res- 
tait, qui semblait à son tour attendre sa proie. 

Don Cornelio était à l'arrière avec Costal, quand, après le 
choc du boulet qui avait emporté les deux soldats, il lui 
sembla que l'avant du canot était de beaucoup plus bas que 
l'arrière, et Costal s'écria : 

« Par Dieu et par le diable ! le canot ne gouverne plus ! 

— Qu'est-ce à dire? lui demanda Lantejas, effrayé de ce 
nouveau malheur. 

— Peu de chose, si ce n'est que ce boulet maudit a em- 
porté un morceau de la proue de l'embarcation, sous l'étrave. 
et que le canot s'enfonce, la pointe en bas. » 

Un cri de détresse, arraché aux deux malheureux qni étaient 
sur l'avant et qui plongeaient déjà dans l'eau à mi-corps, ré- 
véla au capitaine l'inexorable précision des paroles de Costal. 

« Grand Dieu ! s'écriait-il, nous sommes perdus ! 

— Eux, je ne dis pas, répondit Costal avec un sang-froid 
terrible; mais non pas nous. Tenez-vous bien là et ne me 
perdez pas de vue. Oh! là! doucement, continua-t-il, re- 
poussant un des costenos placés au centre du canot, qui, à 
son tour, gagné par l'eau , s'accrochait aux vêtements de 
l'Indien; ici chacun pour soi! » 

Et, comme le malheureux cherchait à l'enlacer de ses 
bras crispés, Costal l'envoya, d'un coup de couteau, rouler 
par-dessus le bord du canot : cette fois , le troisième requin 
disparut; un cri horrible sortit d'un tronçon d'homme qui 
bientôt s'abîma sous l'eau. 



COSTAL L'INDIEN. 177 

« C'est lui qui l'a voulu, dit le Zapotèque toujours impas- 
sible ; que son exemple serve de leçon aux autres ! » 

Chacun se le tint pour dit et ne s'occupa plus que du soin 
de se cramponner de son mieux aux parties non encore sub- 
mergées de l'embarcation. 

Des voix lugubres semblaient monter du fond de l'abîme 
à la surface de l'Océan, ou arriver aux oreilles des naufragés 
sur les ailes du vent d'orage. Le ciel s'assombrissait de plus 
en plus , et la mer devenait noire comme le ciel. Des éclairs 
éblouissants ne tardèrent pas à déchirer le voile épais des 
nuages et à découvrir l'immensité sur laquelle la brise dé- 
chaînée commençait à tordre la cime des vagues. 

L'effrayant cortège de monstres marins apparut de nou- 
veau; alourdis par leur récente pâture, ils nageaient pe- 
samment le long du canot à moitié submergé. Leurs ailerons 
lançaient des lueurs électriques. L'embarcation devenait de 
plus en plus perpendiculaire. Un homme s'enfonça pour ne 
plus reparaître, puis un autre le suivit , violemment arraché 
par un des monstres à une planche , son dernier moyen de 
salut, qu'il étreignait convulsivement entre ses bras. 

A cet horrible spectacle, don Cornelio , plus mort que vif, 
invoquait Dieu et tous les saints avec une ferveur dont il est 
facile de se faire une juste idée. 

« Fiez-vous plutôt à votre courage qu'aux saints de votre 
paradis, lui disait de temps en temps l'impassible païen qui 
se tenait à ses côtés. Ah! si ce n'était pour vous.... » 

Costal n'acheva pas; il regardait autour de lui d'un air 
plus soucieux. Un autre homme venait de s'engloutir ; car 
les progrès de l'eau, à l'avant de l'embarcation, avaient en- 
core augmenté son inclinaison, et déjà sur l'arrière, où se te- 
naient Lantejas, l'Indien et un troisième, il fallait redoubler 
d'efforts pour ne pas glisser sur la pente rapide. Néanmoins, à 
mesure que ceux de l'avant disparaissaient, le canot, allégé de 
leur poids, semblait reprendre une position plus horizontale. 
200 l 



178 COSTAL L'INDIEN. 

a Vous savez nager, capitaine? dit Costal. 

— Oui, assez pour me soutenir quelques instants sur l'eau. 

— Bon ! » dit laconiquement l'Indien ; et , avant que don 
Cornelio n'eût le temps de pénétrer son intention, Costal, 
profitant du moment où la houle faisait pencher le canot sur 
l'un de ses plats-bords, lui donna dans le même sens une si 
violente impulsion, qu'il le fit complètement chavirer. 

Le capitaine fut englouti avec une telle rapidité , qu'il ne 
put pousser un seul cri, et une seconde après, il se sentit si 
fortement saisir par ses vêtements, qu'il se crut dévoré. Il 
revint à la surface complètement étourdi; Costal le tenait 
d'une main et de l'autre s'accrochait au canot, qui flottait la 
quille en l'air. 

ce Ne craignez rien, dit l'Indien ; je suis avec vous. » 

Et ses efforts, joints à ceux que faisait machinalement l'in- 
fortuné capitaine, parvinrent à placer ce dernier à cheval sur 
la quille du canot. L'Indien s'y plaça près de lui. 

De onze qu'ils étaient un moment auparavant, eux seuls 
restaient. 

Les regards éperdus de Cornelio erraient sur le vaste 
Océan , qui déjà commençait à rugir sous son manteau d'é- 
cume que fouettait le vent ! 

s J'ai sacrifié pour vous tous ces pauvres diables, dit 
Costal ; un quart d'heure de plus , le canot s'enfonçait sous 
l'eau. A présent, du moins, tant que la mer ne grossira pas 
trop, nous flotterons à sa surface, et les baleinières arrive- 
ront pour nous sauver. » 

Il ne vint pas à l'idée du capitaine de reprocher au fidèle 
et dévoué Costal une cruauté toute à son profit , mais qu'il 
croyait néanmoins inutile. 

Pendant le temps qu'il entremêlait ses sincères remercî- 
ments à l'Indien et ses ardentes prières au ciel, Costal, avec 
le sang-froid d'un calfat à l'œuvre sur un chantier solide , 
s'occupait, à l'aide de son couteau, à ouvrir le long de la 



COSTAL L'INDIEN. 179 

quille vermoulue de l'embarcation des entailles assez pro- 
fondes pour y accrocher les mains , tout en répétant de sa 
voix calme et ironique : 

« Tenez-vous toujours bien, et ne vous fiez pas trop aux 
saints. » 

Bientôt il eut pratiqué d'assez larges ouvertures pour y 
passer leurs doigts et se cramponner de façon à n'être pas 
enlevés par les lames qui grossissaient à vue d'œil. 

Quand tous deux furent ainsi établis sur cette frêle ma- 
chine, les yeux de Costal essayèrent de percer le voile de 
ténèbres qui les environnait ; mais les éclairs plus fré- 
quents déjà ne lui laissaient voir qu'une mer noire et mena- 
çante, et, dans le lointain, l'île et la masse imposante de la 
forteresse assiégée. 

Les baleinières étaient invisibles, et nul écho ne répétait 
les cris que poussaient les deux naufragés pour appeler leurs 
compagnons. 



CHAPITRE IV. 

La Guadalupe. 

Le malheureux qui flotte au gré de la vague et du vent sur 
une vergue ou sur le moindre débris de son navire brisé se 
trouve à peine dans une position plus désespérée que l'In- 
dien et le capitaine don Cornelio , à cheval tous deux sur la 
quille d'un canot qu'un coup de mer pouvait faire chavirer 
de nouveau et couler bas. Que le vent vînt à fraîchir ou 
que la houle augmentât, la perte des deux aventuriers était 
inévitable. 



180 COSTAL L'INDIEN. 

Un espoir vague que l'Indien le délivrerait de ce danger, 
comme de plusieurs autres dont l'intrépidité de Costal l'a- 
vait déjà tiré, soutenait seul le ci-devant étudiant en théo- 
logie. Aussi examinait-il avec une attention profonde les 
moindres symptômes qui pouvaient lui faire juger de la si- 
tuation d'esprit du Zapotèque. 

Jusque-là , son inaltérable sang-froid ne s'était pas dé- 
menti; cependant, à mesure que le temps s'écoulait sans 
qu'on aperçût les baleinières, les traits de Costal s'assom- 
nrissaient et don Cornelio se sentait frémir. Il y a encore 
loin néanmoins de l'inquiétude au découragement , et Costal 
n'en était en apparence qu'à la première de ces deux phases. 

« Eh bien ! Costal? demanda Cornelio pour faire rompre au 
Zapotèque le silence de mauvais augure qu'il gardait. 

— Eh bien ! je m'étonne que les baleinières ne se soient 
pas émues à ce coup de canon. Le mariscal , d'ordinaire, n'a 
pas besoin d'en entendre deux pour... » 

Une rafale de vent , qui passa en sifflant , emporta les der- 
niers mots de l'Indien. 

Costal retomba dans son effrayant silence. Une nuance 
plus foncée d'inquiétude se peignit dans sa contenance. C'é- 
tait presque de la crainte que trahissait son masque bronzé , 
jusque-là si impassible. 

Lantejas savait que, lorsque Costal manifestait la moindre 
émotion , le péril devait être bien terrible : non pas que l'ef- 
frayante évidence de celui qu'il courait eût besoin de quel- 
que preuve ; mais don Cornelio comptait toujours sur quel- 
que ressource imprévue que le courage invincible du Zapo- 
tèque lui fournirait. 

Il se crut presque sauvé quand il entendit l'Indien lui dire : 

« Seigneur don Cornelio , que ne donneriez-vous pas pour 
vous trouver encore couché dans un hamac avec des enla- 
cements de serpents à sonnettes et des groupes de tigres 
pour ciel de lit? » 



COSTAL L'INDIEN. 181 

Costal plaisantait , c'était bon signe ; cependant il reprit 
bientôt d'un ton inquiet : 

« Nos compagnons seraient-ils par hasard retournés sur 
leurs pas? » 

Dans une position affreuse comme celle-là , les moindres 
soupçons fâcheux deviennent une certitude , et le capitaine 
ne douta pas un instant que les baleinières n'eussent rega- 
gné le rivage qu'elles avaient quitté deux heures auparavant. 
Une pareille crainte était cependant absurde; il était plus na- 
turel de supposer qu'en attendant les nouvelles que le canot 
devait rapporter, les embarcations étaient restées au même 
endroit, à présent surtout que la défiance de ceux qui les 
montaient se trouvait sans doute éveillée par une détonation 
qu'ils n'avaient pu manquer d'entendre. Cette dernière pro- 
babilité ne tarda pas à frapper Costal , qui parut réfléchir 
plus profondément. 

Cependant les lames étaient assez grosses déjà pour 
faire éprouver de violentes secousses au canot, et, d'après 
les sifflements du vent, il était facile de voir qu'elles allaient 
grossir encore. 

« Écoutez , seigneur don Cornelio Lantejas ( nous aurions 
dû dire plus tôt que , depuis qu'il était proscrit sous le nom 
de Lantejas, ce nom paraissait toujours fâcheux à don Cor- 
nelio; cette fois, il lui parut de mauvais augure plus que 
jamais) ; écoutez : je sais que la mort ne vous effraye pas ; 
eh bien ! je ne dois pas vous cacher que d'ici à une heure 
les lames nous auront coulés bas , si nous attendons qu'elles 
grossissent encore. 

— Que faire? s'écria le capitaine avec désespoir. 

— De deux choses l'une, reprit Costal : ou les baleinières 
nous attendent, ou elles se dirigent vers l'île; supposer 
qu'elles aient rétrogradé est absurde en y pensant bien. 
Quand on reçoit d'un général l'ordre d'attaquer un point 
quelconque, on ne revient pas sans l'avoir tenté. Donc, 



182 COSTAL L'INDIEN. 

comme il m'est facile encore de nager jusqu'aux embarca- 
tions.... 

— Nager jusqu'aux embarcations! y pensez-vous? 

— Et pourquoi pas? 

— Et nos compagnons dévorés devant nos yeux? i 

Un éclair, qui vint à briller au même moment , laissa voir 
l'air de profond dédain dont la physionomie de Costal était 
empreinte. 

« Ne vous ai-je pas dit que, moi seul peut-être , je pou- 
vais nager sans crainte parmi les requins? Je l'ai fait cent 
fois par bravade, je le ferai aujourd'hui pour conserver no- 
tre vie. » 

L'idée de rester seul épouvantait le capitaine; celle d'une 
mort inévitable et prochaine à deux n'était pas moins terri- 
ble. Il hésita un instant à répondre, et Costal, prenant son 
silence pour un consentement , s'écria : 

« Dès que j'arriverai à bord de l'une des baleinières , je 
ferai partir une des fusées de signaux que nous y avons em- 
barquées; alors vous saurez qu'il faut espérer et crier de 
toutes vos forces. » 

Don Cornelio n'avait pas eu le temps de répondre un mot 
que l'intrépide plongeur s'élança la tète la première dans 
l'eau , sous laquelle le capitaine put le suivre à la raie lumi- 
neuse qu'il y traça , et , comme si les hôtes féroces qu'elle 
abritait eussent reconnu une puissance supérieure , il vit les 
requins s'enfuir devant celui qui les bravait. Il est vrai , du 
reste, qu'ils étaient largement repus. Le capitaine vit Cos- 
tal remonter assez loin à la surface de l'eau, puis le perdit 
de vue derrière la crête noire des lames. Mais il lui sembla 
que le vent lui apportait de vagues paroles d'encouragement, 
et il n'entendit bientôt plus que les hurlements encore loin- 
tains de la rafale et le frappement lugubre des vagues sur 
les planches tremblantes du canot. 

Quelque repu que soit un requin , il est bien rare que sa 



COSTAL L'INDIEN. 183 

voracité naturelle s'apaise jamais , et quand l'Indien , qui 
n'avait pas oublié son ancien métier de plongeur, revint sur 
l'eau; quand, son couteau entre les dents, il eut jeté à son 
compagnon d'infortune les mots d'encouragement dont la 
brise n'avait apporté à ce dernier que des fragments épars, 
le Zapotèque regarda autour de lui. 

Ce n'était point peur, c'était prudence. 

Deux de ces tigres de l'Océan , plus redoutables mille fois 
que ceux que nourrissent les savanes, nageaient dans le 
même sens que lui, l'un à droite, l'autre à gauche, aune 
distance d'environ vingt pieds. Quelque terrible que fut un 
pareil voisinage, l'habitude qu'il en avait contractée sur les 
bancs de perles, son imperturbable croyance au fatalisme, 
la préoccupation , en outre , que devait naturellement lui 
causer la crainte de ne pas retrouver les baleinières sur une 
mer immense et au milieu de profondes ténèbres, tous ces 
motifs réunis empêchaient l'Indien déporter une bien grande 
attention à ses dangereux compagnons de voyage. 

Costal , toutefois , par prudence et non par crainte , nous 
le répétons, tournait la tête de temps à autre pour s'assurer 
de la position de ses deux ennemis , et chaque fois leurs 
ailerons lui semblaient plus rapprochés. 

Puis aussi, tout en fendant l'eau d'une coupe rapide et 
vigoureuse, le nageur essayait de percer à travers l'obscu- 
rité pour découvrir l'objet auquel sa vie était attachée ; 
mais partout ses yeux ne voyaient qu'un horizon sombre, 
vide, et que bornait à peu de distance la crête écumeuse 
des lames. 

Un coup d'œil jeté de côté lui fit bientôt apercevoir les 
deux ailerons sinistres toujours se rapprochant de lui ; il 
n'en était plus séparé que par une dislance de dix pieds. 

Costal continuait à n'avoir pas peur des requins : l'im- 
mense solitude de l'Océan commençait seule à l'effrayer. 

Quelque intrépide que soit un homme, il lui est sans doute 



184 COSTAL L'INDIEN. 

permis de faiblir un moment , lorsque, livré à la merci des 
flots sur une mer sans limites, escorté par des requins vo- 
races au milieu d'une nuit obscure et sans indication pré- 
cise , il cherche comme dernier moyen de salut un point 
aussi imperceptible qu'une baleinière. 

Quelque vigoureux que puisse être un nageur, son haleine 
s'épuise à la suite de longs et pénibles efforts, quand un 
couteau entre les dents l'empêche d'ouvrir la bouche pour 
aspirer à longs traits l'air dont ses poumons ont besoin, et 
Costal , pour rien au monde , n'eût voulu lâcher son arme à 
la lame aiguë et tranchante , sa seule ressource contre les 
requins en cas d'attaque. 

Depuis quelques instants , l'Indien sentait battre son cœur 
avec plus de force ; il attribua cette circonstance aux efforts 
qu'il faisait , et prit son couteau dans l'une de ses mains. 

Les pulsations de son cœur n'en furent pas moins rapides; 
disons-le sans honte pour lui, Costal avait peur. Puis, en 
nageant avec un poing fermé, l'autre main restée libre de- 
vait redoubler ses efforts. 

La précaution d'avoir son couteau prêt à tout événement 
ne paraissait du reste pas inutile. Les deux requins commen- 
çaient à le devancer en convergeant tous deux vers le point 
par lequel il devait passer. 

A cet aspect nouveau que prenait la chasse persévérante 
et silencieuse dont il était le but, l'Indien obliqua rapide- 
ment à droite. Les deux requins changèrent leur direction et 
continuèrent à nager de conserve. 

De longs et terribles moments s'écoulèrent, pendant les- 
quels, obligé à forcer sa route sur la droite , il fut ainsi mis 
malgré lui dans la bonne voie. Il allait devoir son salut à 
deux terribles ennemis acharnés contre lui. 

Un cri de joie s'échappa de sa poitrine haletante à la vue 
des trois baleinières , qui tout à coup s'élevèrent devant lui 
en dansant sur la houle. 



COSTAL L'INDIEN. 185 

L'Indien poussa un second cri, un cri lui répondit. Alors, 
il ramassa ses forces défaillantes pour gagner les baleinières ; 
car , bien qu'on l'y eût entendu , on ne le voyait pas. 

Malheureusement , les deux requins gardaient l'un la 
droite , l'autre la gauche de l'étroit chemin qu'il devait sui- 
vre pour arriver à la plus rapprochée des trois embarcations, 
et Costal eût épuisé à faire un détour ce qui lui restait de 
force. Il suivit son chemin tout droit. 

Le couteau à la main , le cœur palpitant , Costal , prêt à 
enfoncer son arme dans la gueule du premier requin qui 
l'ouvrirait , effrayant ses voraces ennemis du geste et de la 
voix , longea , comme fait un navire en perdition à travers 
des récifs aigus, les deux masses noires aux ouïes phos- 
phorescentes. Des yeux ternes et glauques laissèrent tom- 
ber sur lui des regards vitreux , puis les deux masses noires 
s'écartèrent. 

Costal n'eut que la force de s'accrocher à l'une des ba- 
leinières, et quand les bras tendus vers lui l'y eurent halé 
épuisé, le cœur sans battement, il demeura évanoui. 

Sa présence racontait assez évidemment la triste histoire 
du canot. Costal , eût-il eu sa connaissance, n'eût pu rien 
ajouter à l'évidence; voilà ce que pensa le mariscal à son 
aspect. 

« Ne cherchons plus le canot , messieurs , dit-il ; allons 
droit sur l'île. » 

Puis étant son chapeau : 

« Prions , continua-t-il , pour l'âme de nos malheureux 
camarades, pour le capitaine Lantejas surtout ; nous perdons 
en lui un vaillant officier. » 

Les baleinières suivirent leur route silencieuse après cette 
aconique oraison funèbre de don Cornelio , qui attendait 
oujours. 

Revenons vers lui, vers le canot où le malheureux officier, 
leul au milieu des dangers qui l'entouraient, contemplait 



186 COSTAL L'INDIEN. 

l'Océan, livide comme la mort en l'absence des éclairs , et 
flamboyant comme une fournaise quand les nues se fendaient 
en sillons de feu. Il écoutait le vent qui sifflait en fouettant 
l'onde , comme le cavalier qui excite sa monture de l'éperon 
et de la voix; il entendait la vague rugir comme le coursier 
sauvage qui se révolte contre son cavalier. Heureusement , 
l'orage n'en était qu'à son prologue , et il pouvait se tenir 
encore sur son frêle support. 11 cria à plusieurs reprises , 
mais le vent lui rejetait ses cris inutiles à la face avec l'écume 
des lames. 

Le secours n'arrivait pas ; Costal était sans doute noyé ou 
dévoré , et le malheureux capitaine pensait qu'il n'avait plus 
qu'à se résigner au môme sort. Soudain , à la lueur d'un 
éclair, il lui sembla voir apparaître au sommet d'une lame 
et sur un flot d'écume la forme longue d'une barque et des 
figures humaines. Il tressaillit d'espoir; mais , quand l'éclair 
se fut éteint , il ne vit plus que des vagues noires frissonner 
et danser à la place de la vision. Il cria encore , et le son 
rauque qui déchira son gosier se perdit au milieu des hurle- 
ments de la mer et du vent. Il était sûr néanmoins de ne pas 
s'être trompé , et les lames que le vent soulevait pouvaient 
seules le cacher à ses compagnons et les lui rendre également 
invisibles. 

Mais bientôt sa certitude ne fut plus qu'un doute ; le rayon 
d'espoir qu'il avait eu s'évanouit , et il vit de nouveau dans 
toute sa nudité l'horreur de sa position. 

Tout à coup, au moment où , soulevé jusqu'à la crête d'une 
lame , il put dominer un instant au-dessus de son court ho- 
rizon , il aperçut encore bien distinctement , à la lueur d'un 
second éclair, la même barque , les mêmes figures f mais 
dans une direction opposée. Les chaloupes l'avaient dépassé 
sans le voir. La vague s'affaissa sous lui ; il perdait de vue 
les sauveurs qui le cherchaient où il n'était pas. Peu s'ei: 
fallut que , dans l'accès de désespoir insensé qui s'empar; 



COSTAL L'INDIEN. 187 

de lui , il ne se laissât volontairement entraîner par un de 
ces flots dont il était le triste jouet. 

Le malheureux se sentait perdu sans retour. Fasciné par 
le gouffre qui l'attirait , exalté jusqu'à la folie par les into- 
nations funèbres de la mer et du vent , il allait cesser de 
lutter, lorsque , du sein de l'onde et à peu de distance de 
lui , il vit jaillir une vive lueur et une courbe d'un azur étin- 
celant se dessiner sur le ciel sombre. C'était la fusée de si- 
gnal tant désirée. Alors don Cornelio rassembla ce qui lui 
restait de forces , et poussa un cri auquel le désespoir et la 
joie, mêlés ensemble, donnèrent un retentissement surhu- 
main. Il l'entendit porter par le vent , bondir pour ainsi dire 
sur le dos des lames et mourir au loin. Après un moment 
pendant lequel il concentra tout ce qui lui restait de vie à 
écouter la réponse à son appel , il entendit un autre cri lut- 
ter contre les hurlements de la rafale : c'était la voix de 
l'Indien. 

Cornelio cria de nouveau sans répit , sans relâche , jus- 
qu'à ce que sa gorge déchirée refusât de produire aucun son. 
'A chaque fois, il entendait comme l'écho affaibli de cris 
lointains, et pourtant la lueur des éclairs ne lui montrait 
toujours qu'un espace immense, noir et vide.... Enfin une 
des baleinières arriva en bondissant jusqu'à lui. Les mains 
de Costal et de Galeana se tendirent et saisirent les siennes, 
et il se sentit enlevé de la quille du canot; il était temps : 
comme Costal , il tomba évanoui dans le fond de l'embar- 
1 cation. 

i On devine facilement ce qui s'était passé. Au moment où 
'les baleinières venaient de s'éloigner de don Cornelio sans 
< l'avoir aperçu , sans que personne eût entendu ses cris , 
l'Indien avait déjà repris ses sens et raconté en peu de mots 
V la catastrophe dont l'équipage du canot avait été victime. 

On s'empressa alors de faire le signal convenu en s'orien- 
tant à la lueur des éclairs par la position de l'île et par celle 



J88 COSTAL L'INDIEN. 

de la goélette et du château. Costal , avec la double sagacité 
du marin et de l'Indien , avait à peu près reconnu l'endroit 
où il avait laissé son compagnon d'infortune. Un instant après, 
le premier cri poussé par Lantejas parvint jusqu'aux oreilles 
attentives de Costal et confirma ses conjectures. Le capitaine 
était sauvé ! 

Malgré l'alerte donnée par la Guadalupe , les trois balei- 
nières purent facilement aborder du côté de l'île opposé à la 
goélette , par une nuit d'orage pendant laquelle la garnison 
n'était pas sur ses gardes. Lantejas était toujours évanoui, 
et, quand il revint à lui, il *se trouva dans l'île de la Ro- 
queta sans savoir comment il y était arrivé. Le bruit des 
arbres, dont les cimes se choquaient au-dessus de sa tête 
sous l'effort de l'orage arrivé à son plus haut point de vio- 
lence , le fracas du tonnerre , qui semblait ébranler l'île jus- 
que dans ses fondements , tout cela à son réveil lui parut la 
plus douce mélodie qu'il eût jamais entendue. Avant d'ap- 
peler Costal , qu'il reconnut dormant près de lui , il examina 
ce qui l'entourait. Disséminés par petits groupes , les gens 
de l'expédition , leurs armes à la main , étaient debout et si- 
lencieux comme dans une embuscade. 

« Où sommes-nous? demanda-t-il à Costal en le secouant. 

— Dans l'île de la Roqueta , parbleu! répondit l'Indien. 

— Comment avons-nous pu y parvenir? 

— De la manière la plus simple. Qui pourrait croire que 
soixante hommes vont s'aventurer sur la mer par un temps 
semblable ? Personne assurément. Aussi nul d'entre les Es- 
pagnols de l'île n'a songé à nous , et nous avons débarqué 
sans obstacle. 

— Qu'attend le mariscal pour attaquer? 

— Que nous sachions où nous sommes et où est l'ennemi. 
La nuit est noire comme la gueule d'un canon , et le ciel et 
la mer sont en fureur. » 

L'orage , du reste , faisait la sécurité des Mexicains jus- 



COSTAL L'INDIEN. 189 

qu'au jour; car, ignorants comme ils l'étaient des localités 
et de la force de la garnison espagnole , une attaque impré- 
vue dirigée contre eux leur eût été funeste. Grâce à la tem- 
pête, on ne soupçonnait pas leur présence. 

Il était environ quatre heures du matin lorsque Costal 
donnait ces détails au capitaine. L'orage continuait à gron- 
der, et la mer, qui brisait avec violence contre la grève, 
menaçait de rompre les câbles des embarcations , seul espoir 
de salut en cas de défaite. Don Cornelio jetait des regards 
effrayés sur cet Océan qui avait manqué de l'engloutir quel- 
! ques heures auparavant. Il vit un homme descendre vers le 
I rivage, et pensa qu'il y allait avec l'intention de resserrer 
les nœuds des câbles. En effet , l'homme se baissa; mais, au 
bout d'une minute, Lantejas crut entendre le grincement de 
la lame d'un couteau sur un objet qu'on cherchait à couper. 
« Que fait-il donc ? dit-il à Costal en lui montrant l'homme 
iccupé à sa mystérieuse besogne. 

— Il coupe les câbles , parbleu ! répondit l'Indien ; et , 
>'élançant tout de suite vers lui , suivi du capitaine , il re- 
connut , au pâle reflet de l'écume blanchâtre des vagues , le 
nariscal lui-même, don Hermenegildo Galeana. 

— Ah ! c'est vous , capitaine , dit Galeana ; venez donc 
n'aider à trancher ces câbles, qui sont durs comme des 
haines de fer. 

— Trancher ces câbles ! et si nous sommes contraints de 
attre en retraite devant des forces trop supérieures? 

— C'est précisément ce que je veux éviter, répondit Ga- 
;ana en souriant. On se bat mal quand on peut se sauver , et 
! veux que nos hommes se battent bien, d 

I II n'y avait rien à répliquer à l'ordre du chevaleresque 
lariscal , et tous trois eurent bientôt défait ou tranché les 
ïuds des câbles. 

« C'est bien , reprit Galeana ; nous n'avons plus mainte- 
nu t qu'à retirer des embarcations les fusées de signaux. » 



190 COSTAL L'INDIEN. 

Ils obéirent et larguèrent les amarres, et les vagues en se 
retirant eurent bientôt emporté les trois baleinières. 

« Allez dormir jusqu'au moment où je vous ferai réveiller, 
dit Galeana; vous avez besoin de sommeil, capitaine. Pen- 
dant ce temps , Costal ira pousser une reconnaissance dans 
l'île pour savoir où est l'ennemi. Il faut qu'aux premiers 
rayons du soleil l'île et la goélette soient à nous. » 

Le mariscal , en disant ces mots , rejeta sur sa figure le 
pan de son manteau et s'éloigna. Costal et le capitaine repri- 
rent leur place sans se communiquer leurs réflexions, et, 
quand l'Indien eut achevé de se dépouiller du peu de vête- 
ments qu'il avait conservés , il s'éloigna à son tour en se glis- 
sant à travers les mangliers du rivage, comme le jaguar quand 
il s'avance dans les roseaux pour surprendre l'alligator sur 
le bord des lagunes. 

Quant à don Cornelio , il resta sans pouvoir dormir. Bien 
qu'un peu blasé sur le danger des batailles par une habitude 
de plus d'un an , l'obligation où Galeana avait mis ses sol- 
dats de vaincre ou de mourir le tenait éveillé. Son temps se 
passait à réfléchir sur les bizarreries de la destinée qui l'avait 
jeté malgré lui au milieu de la carrière périlleuse du soldat. 
Il ne formait plus qu'un vœu : c'était celui de voir prendre 
le plus tôt possible cette forteresse d'Acapulco , de laquelle 
Morelos lui avait promis de signer son congé. Au bout d'une 
heure environ , Costal était de retour et lui fit connaître en 
substance le résultat de son exploration , dont il allait com- 
muniquer les détails à Galeana. 

Suivant le rapport de l'Indien, la garnison espagnole, qu'il 
supposait être d'environ deux cents hommes, était retranchée 
dans une espèce de fortin de terre à la pointe méridionale de 
l'île, à une portée de canon du camp mexicain. Deux pièces 
de campagne la défendaient, et, dans une petite anse, la goé- 
lette dont le feu avait brisé l'avant du canot était à l'ancre à 
quelque distance du fortin. i 



COSTAL L'INDIEN. 19d 

Galeana savait maintenant où était l'ennemi ; il connais- 
sait sa force et ses moyens de défense. Le crépuscule com- 
mençait à paraître. Don Hermenegildo fit silencieusement 
former les rangs à sa troup?, et, montant sur une petite émi- 
nence qui se trouvait tout près, il se fit apporter les fusées 
de signaux. 

« Muchachos , dit-il alors à demi-voix, un point que nous 
attaquons est toujours pris; nous sommes au moment de 
charger l'ennemi , nous avons les pieds dans l'île. Nous 
pouvons donc annoncer au général en chef, sans crainte 
de le tromper, que l'île est prise et que l'ennemi est en dé- 
route. » 

Sans attendre une réponse, le mariscal approcha son cigare 
allumé de la première fusée qu'on lui présenta. La fusée s'é- 
leva en sifflant et décrivit sur le ciel sombre une ellipse d'un 
rouge vif; une seconde lui succéda en traçant une courbe 
blanchâtre ; une troisième s'élança en laissant après elle une 
longue traînée d'un vert éblouissant. 

« Rouge , blanc et vert , c'est le drapeau mexicain , reprit 
Galeana ; c'est le signal convenu avec votre bien-aimé géné- 
| rai pour lui annoncer la prise de l'île. On sait à présent la 
nouvelle au camp, et nous ne pourrions plus la démentir. En 
avant! » 

j Galeana s'élança aussitôt , et d'un seul bond se mit à la 
ibête de ses gens , qui s'élancèrent à leur tour au pas de 
.charge, guidés par Costal. Comme ils approchaient du petit 
fort qui abritait la garnison espagnole, un cri de détresse 
parvint jusqu'à eux. Ils ne furent pas longtemps sans en con- 
naître la cause. A travers une échappée d'arbres, la goélette 
jm montra couronnée de monde , roulant et tanguant sous la 
ame à peu de distance des rochers , et ses matelots cher- 
chaient en vain à la préserver d'un naufrage inévitable. Ses 
câbles étaient rompus et le vent d'orage la poussait sur un lit 
le rochers aigus. 



192 COSTAL L'INDIEN. 

« Sang du Christ! moi qui comptais sur cette goélette, s'é- 
cria Galeana; nous n'en aurons que les débris. » 

Ce désastre , bientôt connu dans le camp espagnol , y jeta 
la confusion ; Galeana l'augmenta encore par son terrible cri 
de guerre, qui fut suivi de hurlements forcenés poussés par 
ses soldats, dont l'obscurité cachait le petit nombre. Leur 
brusque attaque, leurs clameurs, jointes aux éclats du ton- 
nerre et aux cris de détresse des matelots de la goélette, por- 
tèrent l'effroi des Espagnols à son comble. Les assaillants 
enfoncèrent à coups de hache les portes du fort. Sans pres- 
que éprouver de résistance , et après un court combat corps 
à corps, une partie de la garnison s'enfuit et l'autre se rendit 
sans conditions. 

A peine le dernier coup de fusil venait-il d'être tiré, que 
la goélette, touchant violemment sur les rochers, s'inclina 
comme un cheval éventré par un taureau , et ses flancs s'ou- 
vrirent. Les vainqueurs n'eurent plus alors qu'à s'emparer 
des hommes de l'équipage de la Guadalupe (c'est ainsi que 
s'appelait la goélette), à mesure qu'ils échappaient au nau- 
frage. 

Le soleil vint bientôt jeter quelques pâles rayons à travers 
les nuages gonflés qui semblaient flotter sur l'Océan ; mais 
l'orage ne s'apaisa pas tout à fait à la naissance du jour. 

Au moment où le dernier des hommes de la goélette tou- 
chait le rivage de l'île , le fort signala une voile , puis bien- 
tôt , de la plage même , on put apercevoir au loin entre deux 
lames un navire fuyant à sec avec la rapidité de l'éclair. 

L'ouragan semblait le pousser contre la terre , et il ar- 
riva bientôt à une distance assez rapprochée pour que, 
de la grève , on distinguât l'équipage et les officiers sur le 
pont. 

Costal , Clara et le capitaine don Cornelio observaient 
comme les autres les manœuvres du brick, quand les yeux 
perçants de l'Indien se dirigèrent avec plus d'attention sur 



COSTAL L'INDIEN. 193 

un officier appuyé sur la lisse du navire avec un air de mé- 
lancolie profonde. 

Sa taille haute et élégante annonçait la vigueur. Sa che- 
velure noire flottait au gré de la brise sur sa tête décou- 
verte, et il semblait peu préoccupé du danger que courait le 
navire. 

« Reconnaissez-vous cet officier? demanda Costal en le 
désignant du doigt à don Cornelio et à Clara. 

— Je ne puis distinguer ses traits, répondit Lantejas. 

— C'est celui que nous avons connu tous trois jadis capi- 
taine des dragons de la reine; aujourd'hui c'est le colonel 
Très Villas. 

— Celui qui, à la bataille de Calderon, a failli s'emparer 
du généralissime Hidalgo? dit un soldat. 

— Lui-même, répondit Costal. 

— L'officier qui a cloué la tête d'Antonio Valdès à la 
porte de son hacienda? ajouta un volontaire de la province 
de Oajaca. 

— Lui-même, répliqua l'Indien. 

— Est-ce lui encore qui s'est emparé de la ville d'Aguas 
Calientes et a fait couper la chevelure de quatre cents fem- 
mes prisonnières? demanda un troisième. 

— On dit qu'il avait ses raisons pour cela, repartit Costa!. 

— Eh bien! s'il échoue ici, son affaire est claire. » 

Mais , au moment où le soldat finissait , un petit foc s'é- 
leva sur le beaupré du brick, une voile glissa le long d'un 
des étais, et le navire, obéissant en même temps au gou- 
vernail , ne tarda pas à virer de bord et à se perdre dans le 
lointain. 

Costal ne s'était pas trompé. L'officier passager était bien 
don Rafaël Très Villas , qui, après un an d'absence, allait 
porter sur les bords du golfe de Tehuantepec une incurable 
mélancolie. 



200 



194 COSTAL L'INDIEN, 



CHAPITRE V. 

L'homme au caban. 

Pendant que , échappant à la fois au double danger de se 
briser sur l'île de la Roqueta ou d'y tomber entre les mains 
de l'ennemi , le brick espagnol emportait don Rafaël dans la 
province de Oajaca, où nous ne tarderons pas à le retrouver, 
le vent apportait le bruit d'une canonnade incessante mêlée 
aux sifflements de l'ouragan. 

Ces détonations semblaient partir du fort , du moins au- 
tant que l'on en pouvait juger au milieu de la brume qui le 
couvrait. 

Les groupes d'insurgés formés sur le bord de la mer cher- 
chaient en vain à en deviner la cause. 

Nous la dirons en peu de mots. 

Les vedettes postées sur la plage par ordre de Morelos, 
après le départ du mariscal et de ses baleinières, avaient 
aperçu les fusées de signaux tirées par don Hermenegildo 
pour annoncer la prise de l'île de la Roqueta, bien que, 
comme on se le rappelle, elle ne fût pas encore complètement 
conquise. 

D'après ce qui avait été convenu entre le général en chef 
et le mariscal , Morelos avait dirigé contre Acapulco une si 
brusque attaque, qu'il s'en était emparé presque sans coup 
férir. 

Quoique le fort tînt toujours, la possession de l'île de la 
Roqueta rendait moins illusoire la conquête d'une ville ou- 
verte comme celle qu'on venait de prendre. De l'île, en effet, 



COSTAL L INDIEN. 193 

soit que la goélette convoitée par Galeana lui eut échappé ou 
non , il était possible , sinon facile , d'intercepter les navires 
chargés de vivres pour le fort. 

Maître d'Acapulco, Morelos s'était rappelé le curé de Car^- 
cuaro, dérisoirement chargé de conquérir une riche province 
qui aujourd'hui appartenait presque tout entière au général 
Morehs. 11 s'était rappelé ses humbles débuts et sa puissance 
actuelle. Alors, dans un élan de reconnaissance pour le Dieu des 
armées dont il avait été jadis le plus modeste des serviteurs, 
il résolut de dire une messe solennelle d'actions de grâces et 
d'officier lui-même. 

C'était sur la ville, sur la cathédrale elle-même que le 
fort faisait pleuvoir une grêle de boulets ; là , sous les 
voûtes du temple, par une de ces singularités de la guerre 
de l'indépendance, dont les premiers généraux furent des 
prêtres, Morelos venait de déposer l'uniforme pour revêtir 
l'étole. 

Les batteries des insurgés répondaient au feu de la cita- 
delle, et c'était au milieu de l'épouvantable fracas de l'artille- 
rie que Morelos , redevenu prêtre , célébrait encore une fois 
l'office divin. 

La cause de ces détonations n'avait pas tout à fait échappé 
à Galeana. 

« Enfants! dit-il en s'approchant des groupes formés sur le 
rivage, nous sommes maîtres de l'île ; notre bien-aimé géné- 
ral Ta su par nos signaux, et à son tour il attaque Aca- 
pulco. Dans deux heures, la ville sera prise, si elle ne l'est 
déjà; ses canons chantent le Te Deurn. Vive Morelos 1 

— Vive Morelos ! répétèrent les insurgés en chœur. 

— Eh! seigneur Lantejas, dit Costal en se frottant les 
mains , ne vous semble-l-il point que je viens de faire un 

l bon pas vers le traître Gago? » 

Les embarcations de la goélette, dont une put être sau- 
vée, et celles qui avaient transporté la garnison espagno'e 



196 COSTAL L'INDIEN. 

de la côte dans l'île, remplaçaient complètement les balei- 
nières sacrifiées par le mariscal, et les surpassaient en 
solidité. 

Quand, au bout du second jour, l'orage eut cessé, la mer 
recouvra son calme habituel. Ces embarcations servirent 
alors à établir les communications entre le camp de Morelos 
et la Roqueta, et à expédier au général en chef, sous bonne 
escorte envoyée par lui, ceux des prisonniers qui ne voulu- 
rent pas embrasser la cause mexicaine ; ce fut le plus grand 
nombre. Du reste , l'occupation de la petite île demeura con- 
fiée à ceux qui l'avaient conquise. 

Parmi les transfuges européens qui avaient grossi les 
ran»s des insurgés , il y en avait un qu'il était facile de re- 
connaître pour Galicien à son rude accent montagnard. C'é- 
tait par conséquent un compatriote de Pépé Gago, qu'il 
connaissait d'autant mieux, qu'avant d'être envoyé tenir 
garnison à la Roqueta, il faisait partie avec lui de celle de 
la citadelle d'Acapulco. Costal n'avait pas tardé à se lier avec 
le Galicien et à obtenir de lui, sur le sergent d'artillerie, 
des renseignements dont il espérait faire son profit plus 
tard. 

Ce n'étaient pas toutefois les seuls services que l'Indien 
attendait des nouvelles recrues. Il pensait à utiliser la con- 
naissance qu'il leur supposait des signaux espagnols conve- 
nus avec les navires chargés du ravitaillement du fort, et à 
en attirer pour le moins un ou deux dans l'île afin de s'en 
emparer. 

Trois jours après la prise de l'île, Costal fut encore le pre- 
mier à signaler une voile qui faisait route de San-Blas pour 
Àcapulco. Comme ce ne pouvait être qu'un navire espagnol, 
on s'empressa de hisser le pavillon d'Espagne au sommet 
du fortin , et le navire en vue arbora bientôt en effet un pa- 
villon semblable. Ce fut avec une joie bien vive que la gar- 
nison vit le brick s'approcher et grossir jusqu'à ce que l'on 



COSTAL L'INDIEN. 197 

pût lire dans une de ses évolutions de grandes lettres 
blanches peintes sur son arrière. 

C'était le San-Carlos, et les Espagnols transfuges le re- 
connurent pour être l'un des bâtiments dont on attendait 
l'arrivée dans la forteresse avec d'autant plus d'anxiété, 
qu'il était chargé de vivres et de munitions. Les insurgés 
avaient amplement de ces dernières, et étaient sur le point 
de manquer des premiers. 

Le navire s'approchait en apparence sans défiance aucune ; 
mais le capitaine était un vieux loup de mer qui savait que 
le sort des armes est variable, et qu'en guerre, si les places 
ne changent pas de position, elles peuvent souvent changer 
du moins d'occupants. 

Lors donc que tous se félicitaient dans l'île d'une capture 
prochaine, le San-Carlos mit brusquement en panne, et on 
le vit hisser à côté de la bannière espagnole un second pa- 
villon bleu de ciel avec trois étoiles d'or. Cela fait , on parut 
attendre à bord que l'on fît de l'île le signal correspon- 
dant. 

Ce mystérieux signal du brick était de l'hébreu pour les 
insurgés, et malheureusement leurs nouveaux soldats ne le 
comprenaient pas davantage. Leur seule ressource fut de 
hisser à leur tour un second pavillon espagnol à côté du 
premier; ils en eussent eu dix, qu'ils les auraient tous fait 
flotter à la fois à la pointe du mât de signaux, tant ils avaient 
à cœur de prouver qu'ils étaient bien véritablement Espa- 
gnols; mais ils n'en avaient que deux. Cependant, à force 
de chercher, on trouva, dans un coin du fortin, un débris 
d'étamine rouge avec un lambeau de ce qui avait dû être 
jadis un soleil d'or , et qui parut merveilleusement corres- 
pondre aux étoiles du San-Carlos. 

Avant toutefois de risquer une réponse faite au hasard, 
Galeana crut prudent de faire avancer sur la grève le Gali- 
cien dont il a été question. Celui-ci obéit , et, faisant de ses 



4 98 COSTAL L'INDIEN. 

deux mains un porte- voix , cria avec l'énergie de son rude 
accent montagnard : 

« Le commandant de l'île fait dire au capitaine du brick 
qu'il serait heureux de le voir venir à terre pour lui confier 
un message de la plus haute importance, » 

Le capitaine du brick se montra sur le pont. C'était un 
marin à tête grise et à l'air circonspect; son porte-voix envoya 
en grondant la réponse suivante : 

« Je désirerais d'abord deux choses : la première, que le 
seigneur commandant me fît l'honneur de me répéter son 
invitation lui-même; la seconde, qu'il voulût bien répondre 
à mon signal autrement qu'en arborant un second pavillon 
national. » 

Le Galicien passa la main dans son épaisse chevelure. 

« Seigneur capitaine, dit-il, dans ces temps de troubles 
on ne saurait se montrer trop bon patriote. 

— C'est vrai , reprit le capitaine. 

— Le commandant de l'île serait heureux de vous sou- 
haiter la bienvenue , reprit le Galicien ; mais , à la suite d'une 
indisposition fort grave , les médecins lui défendent le grand 
air et le soleil. Quant aux signaux, bien que le tonnerre 
soit tombé pendant le dernier orage sur la caisse où ils 
étaient enfermés, et qu'il ne nous reste plus que les débris 
d'un seul.... 

— Vous voudrez bien faire mes compliments de condo- 
léance au commandant , reprit le capitaine du brick d'un ton 
railleur, et, s'il avait des commissions pour don Pedro Vêlez, 
je m'en chargerais volontiers. 

— Attendez donc; le pavillon qui nous reste est précisé- 
ment le bon, et vous ne l'aurez pas plutôt vu flotter que 
tout malentendu cessera entre nous. Tentons la chance, » 
ajouta-t-il à demi-voix, s'adressant à ses compagnons. 

En achevant cette réponse d'un air d'assurance parfaite, 
le Galicien cria d'une voix de stentor de hisser le pavillon 



COSTAL L'INDIEN. 199 

au soleil d'or, et, peu de secondes après, le drapeau mu- 
tilé flottait à côté des deux bannières espagnoles. 

Le capitaine du San-Carlos braqua sa longue-vue sur le 
haillon d'étamine bleue et jaune qui se déployait sous la 
brise avec tout l'orgueil d'un mendiant castillan, et tous 
attendirent avec anxiété le résultat de son examen. Le Gali- 
cien ne s'était pas trompé en assurant que tout malentendu 
se dissiperait à l'aspect de son signal : car, ainsi que les 
étoiles disparaissent devant le soleil, le pavillon étoile fut 
brusquement amené ; puis , pour prouver qu'en effet le capi- 
taine ne conservait plus aucun doute, le brick tourna le 
flanc et lâcha sur l'île une bordée cle boulets, dont l'un 
coupa en deux le malheureux Galicien. 

Un cri unanime de désappointement et de vengeance, 
poussé par tous les hommes, répondit à ce brutal procédé 
du capitaine espagnol, qui leur échappait, et la voix deGa- 
îeana domina le tumulte en criant : 

« A l'abordage ! » 

Joignant l'action à la parole, don Hermenegildo sauta dans 
l'une des barques amarrées au rivage, et toutes furent en un 
instant remplies de soldats animés de l'esprit du chasseur 
affamé qui voit sa proie lui échapper. 

Costal , en compagnie de son fidèle Clara , s'était tout de 
suite jeté dans la yole du mariscal. C'était une embarcation 
longue, étroite et légère, dont l'Indien avait pu déjà recon- 
naître la marche supérieure et la solidité. Lantejas voulut, 
mais vainement, prendre place à côté de ses compagnons 
d'habitude; la yole était déjà trop chargée, et il fut obligé 
de se mettre dans la première embarcation qui se présenta. 

Cette manœuvre ne s'était pas accomplie sans quelque 
lenteur occasionnée par la précipitation même, de sorte que 
déjà le brick espagnol , ses voiles gonflées par une bonne 
brise , était à quelque distance quand le signal du départ fut 
donné. 



200 COSTAL L'INDIEN. 

Don Gornelio ne se voyait pas sans une vive répugnance 
exposé encore une fois sur l'élément dangereux qui avait 
manqué de lui être si fatal , et de plus un combat naval était 
complètement en dehors de ses habitudes ; cependant l'en- 
thousiasme général le gagna, et il se laissa aller avec quel- 
que plaisir à contempler le spectacle que présentait la petite 
flottille. 

Le soleil , presque à son déclin , commençait à teindre de 
pourpre et d'or le vaste bassin sur lequel volaient, à l'envi 
l'une de l'autre, six embarcations chargées de soixante hom- 
mes brûlants du désir de se venger. 

Devant elles le San-Carlos poursuivait sa marche rapide. 
Les rayons obliques du soleil se reflétaient en lames de feu 
sur le cuivre de son doublage , tandis que ses mâts étaient 
couverts d'un nuage de voiles blanches. On eût dit un cygne 
aux pieds rouges et au plumage de neige , fendant l'eau des 
lagunes. Des hourras partaient de toutes les barques, comme 
ceux que font entendre les chasseurs qui suivent le daim 
dans la plaine. La quille des embarcations jetait , en sillon- 
nant la mer, des réseaux d'écume sur sa surface d'azur; c'é- 
tait à qui arriverait le premier pour s'accrocher aux flancs 
du brick espagnol. Les uns recourbaient leurs baïonnettes 
pour les transformer en grappins d'abordage; les autres, c'é- 
taient les costenos de Galeana, qui ne savaient jamais se 
séparer de leurs lazos , les faisaient tournoyer au-dessus de 
leur tête , prêts à les lancer dans les cordages pour grimper 
à bord. 

Cependant la distance qui séparait les insurgés du San- 
Carlos diminuait petit à petit. Il venait de lâcher une bordée 
contre les barques; mais ses canons, moins bien dirigés crue 
la première fois , n'avaient lancé que des boulets inoffensifs, 
qui, sifflant au-dessus des têtes des Mexicains, avaient été 
se perdre dans l'eau. Obligé de présenter le flanc pour dé- 
charger son artillerie, cette manœuvre, en suspendant sa 



COSTAL L'INDIEN. 201 

marche penchant quelques instants , avait fait gagner du 
terrain aux barques. D'innombrables coups de sifflets et 
d'outrageuses moqueries accueillirent, avec une dédaigneuse 
ironie , l'inutile décharge du brick. 

Déjà les bastions du fort commençaient à paraître dans le 
lointain , lorsque , de l'embarcation du mariscal , qui se trou- 
vait en avant de toutes les autres, Costal poussa un cri et 
signala un incident imprévu qui bientôt fut à la connaissance 
de tout le monde. 

Pendant que le San-Carîos fuyait, ou pour mieux dire 
lâchait d'arriver le plus promptement possible au but de sa 
course, les hauteurs du château s'étaient couronnées de 
spectateurs ; au loin , la plage voisine du camp de Morelos 
s'était également couverte de soldats, qui, faute de moyen 
de transport, ne pouvaient faire que des vœux pour leurs 
camarades. Tout à coup six canots espagnols parurent et 
doublèrent la pointe du fort , se dirigeant sur le brick pour 
lui porter secours. 

C'était l'apparition de ces barques ennemies qu'annonçait 
le cri de Costal ; la lutte qui allait s'engager était le spec- 
tacle auquel venaient assister les soldats de la citadelle et 
ceux de Morelos. A l'aspect du renfort inattendu que rece- 
vait le brick, toutes les barques mexicaines, sur un signal 
du mariscal , s'empressèrent de rallier la yole qui le portait , 
pour recevoir ses ordres. 

De légères embarcations sans artillerie attaquant un na- 
vire de guerre sous voiles, par qui elles pouvaient facilement 
être coulées à fond, c'était une entreprise déjà bien téméraire. 
Les auxiliaires qui venaient à l'aide du brick rendaient l'en- 
treprise plus téméraire encore. 

On tint néanmoins conseil aussi rapidement que le per- 
mettaient les circonstances. 

« Capitaine Lantejas, quel est votre avis? demanda le ma- 
riscal. 



202 COSTAL L'INDIEN. 

— Si la témérité est souvent une cause de victoire , ré- 
pondit le capitaine avec quelque hésitation.... 

— Bien! votre avis est d'attaquer, je le sais, s'écria Ga- 
leana en interrompant don Cornelio , qui , n'osant pas dé- 
mentir le mariscal , fit un signe de tête afïirmatif. Et vous , 
don Amador? demanda-t-il à un second officier. 

— Je suis d'avis que la plus vulgaire prudence conseille la 
retraite, » répondit don Amador. 

Galeana fronça le sourcil. 

« Votre avis, capitaine Salas? reprit-il. 

— Battre en retraite, s'écria Salas, c'est-à-dire fuir! Que 
penserait notre général , qui s'étonne sans doute que nous 
délibérions quand des hommes de cœur ne sauraient qu'a- 
gir? Attaquons. » 

De nombreux vivats accueillirent les paroles de Salas. 

«Mon avis comptepour deux, ditlemariscal. Attaquons donc; 
nous sommes quatre sur six. En avant, et vive Morelos! » 

Le mariscal tranchait souvent avec aussi peu de cérémonie 
les questions de ce genre, et personne ne songea à protester 
contre sa décision. Les barques ennemies s'avançaient d'ail- 
leurs si rapidement , que leur réunion au brick rendait dé- 
sormais le combat inévitable, en supposant même que les 
Mexicains eussent eu l'idée de le fuir. 

« Attention , messieurs ! s'écria Galeana ; présentez la 
proue, et dispersons-nous. Le brick s'apprête à nous lancer 
une volée de canons. » 

Le San-Carlos présentait, en effet, le flanc; un nuage de 
fumée s'élança de ses sabords , une forte détonation se fit 
entendre, et les boulets sillonnèrent l'eau en sifflant. Tout 
à coup don Cornelio poussa un cri. 

« Vous êtes blessé, Lantejas? » cria Galeana. 

Avant que don Cornelio n'eût le temps de répondre, un 
coup d'œil du mariscal lui fit voir que l'ex-étudiant était 
sain et sauf. 



COSTAL L'INDIEN. 203 

Un corps mutilé s'affaissait à côté de lui : c'était celui du 
capitaine Salas, dont un boulet venait d'emporter la tête. 
Don Cornelio ne faisait qu'essuyer le sang qui avait rejailli 
sur lui. 

« Capitaine du diable! dit le mariscal en désignant le San- 
Carlos. Mes amis, vengeons le brave Sains. En avant! » 

La yole qui portait le mariscal , l'Indien zapotèque et le 
nègre , s'élança rapidement en tête des autres embarcations 
au milieu d'un cri universel de douleur pour un officier que 
sa bravoure faisait aimer, et qui portait le premier la peine 
de la témérité qu'il avait conseillée. La fatale décharge du 
brick espagnol, qui avait repris sa route, ne fit qu'animer 
les insurgés. Les rameurs se courbèrent sur leurs avirons, 
et les barques , rangées sur la même ligne, luttèrent à qui 
arriverait la première, comme dans une joute sur un lac. 

Quoique le capitaine Lantejas n'eût pas l'humeur guer- 
rière, l'enthousiasme général l'avait gagné , nous l'avons 
déjà dit. Animé par l'idée qu'il allait combattre sous les 
yeux de la foule nombreuse et amie qui se pressait sur la 
plage, excité par les fanfares qu'envoyaient à l'écho les 
cors et les trompettes du rivage et du fort, une noble ému- 
lation s'empara de lui, et, pour la première et la seule fois 
de sa vie, il conçût l'àpre et sauvage volupté du soldat qui 
1 ne se plaît qu'au sein du carnage. C'était aussi au bruit de 
ces fanfares et au milieu de clameurs guerrières que les 
barques mexicaines bondissaient sur l'eau. E'.les poursui- 
\ vaient leur course rapide, lorsqu'on vit les six barques espa- 
gnoles se placer sur une seule ligne le long du brick, comme 
| pour le protéger contre l'attaque de ses ennemis. 

Tout à coup, de la yole amirale (nous appelons ainsi celle 
que montait le mariscal), les cris de : « L'homme à la 
bayeta ' ! » attirèrent l'attention de don Cornelio sur la bar- 

\. Espèce de caban d'un usage universel sur les côtes des deux 
Océans mexicains. 



204 COSTAL L'INDIEN. 

que où se trouvait l'homme ainsi désigné. Mais le caban 
bleu foncé dont il était couvert empêchait qu'on pût distin- 
guer ses traits. 

Ce mystérieux combattant devint aussitôt l'objet des sup- 
positions les plus absurdes. Les uns prétendaient que les 
précautions qu'il prenait pour cacher sa figure étaient une 
pénitence infligée par son confesseur; les autres soutenaient 
que c'était un personnage distingué de la cour de Madrid , 
et quelques-uns allaient jusqu'à soupçonner que c'était le 
roi d'Espagne lui-même. 

Quoi qu'il en fût, la yole de Galeana quitta brusquement 
la ligne pour s'avancer en diagonale vers la barque où ap- 
paraissait l'homme à la bayetà, comme si, en réalité, c'eût 
été un ennemi de plus d'importance que les autres. Ce fut 
le signal de l'attaque. 

De nouvelles fanfares du fort et de la plage saluèrent le 
disque rouge du soleil qui disparaissait dans la mer, dont 
les eaux prirent tout d'un coup une teinte livide. Le fracas 
d'une vive fusillade couvrit bientôt le bruit de la musique 
guerrière, et, sous un dais de fumée blanche, au milieu des 
cris de ceux que la mousquetade rejetait blessés ou sans vie 
au fond des canots, les embarcations s'élancèrent l'une con- 
tre l'autre et les combattants se prirent corps à corps. Le 
combat fut court, mais acharné. 

Pour la première fois, on vit des costenos se servir de 
leur inévitable lazo dans une affaire navale, et, si les insur- 
gés en eussent compté parmi eux un plus grand nombre, tout 
l'avantage eût été de leur côté; car, avant que la barque 
que montait Cornelio eût touché la barque contraire , trois 
ennemis avaient été , à vingt pas, enlacés et brusquement 
précipités dans la mer. 

De part et d'autre, chaque homme, étreignant son ennemi, 
ne combattait plus qu'à l'arme blanche, qui faisait une si- 
lencieuse et terrible besogne. Tout à coup, des cris partis de 



COSTAL L'INDIEN. 205 

la foule qui garnissait le sommet du fort, auxquels répondi- 
rent les cris des soldats de Morelos réunis sur la plage, an- 
noncèrent un incident nouveau. La fureur au même instant 
fit place à l'étonnement ; comme par enchantement, le com- 
bat fut suspendu, les barques se décrochèrent les unes des 
autres et s'éloignèrent. C'était une trêve tacite. Haletants de 
fatigue, les combattants se reposèrent, et, autant que le 
permettait un reste de la clarté du jour, purent reconnaître 
le sujet des cris qui les avaient séparés. 

Embossé sous les murailles de la forteresse, le brick espa- 
gnol, ayant mis en panne, hissait de son bord le dernier sac 
de farine dont il venait d'approvisionner les assiégés. Pen- 
dant que les insurgés versaient inutilement leur sang, et que 
leurs ennemis du moins combattaient pour se procurer les 
moyens de pourvoir à leur nourriture, le Sa?i-Carlos avait 
tranquillement opéré son déchargement, et les Mexicains eu- 
rent le désappointement de le voir s'éloigner à toutes voiles 
et bientôt disparaître au milieu de la brume du soir. 

Cependant, des six barques qui composaient la flottille, 
une seule n'avait pas cessé le combat : c'était la yole ami- 
raie. Cette embarcation portait Galeana et Costal, compa- 
gnons de Lantejas, et qui lui étaient chers à plus d'un titre ; 
l'Indien surtout, son sauveur d'habitude. Légèrement blessé 
à la tête, don Cornelio ne pensait qu'à sa blessure, et ses 
regards suivaient avec anxiété la barque du mariscal. 

L'obscurité n'était pas encore assez épaisse pour l'empê- 
cher de distinguer pleins de vie Galeana, Costal et le nègre 
à la poursuite de leur ennemi, qui fuyait de toute la vitesse 
de ses rames. Lantejas reconnut parfaitement aussi l'homme 
au caban. 

Au même moment, les cinq barques espagnoles, dont les 
hommes avaient atteint le but qu'ils s'étaient proposé (le 
ravitaillement du fort), firent également force de rames pour 
s'éloigner. Des huées accompagnèrent les fuyards , et plu- 



206 COSTAL L'INDIEN. 

sieurs voulaient les poursuivre ; mais la mort du capitaine 
Salas laissait le commandement à Lantejas en l'absence du 
mariscal, et il donna l'ordre de marcher au secours de ce 
dernier. 

L'ardeur des rameurs à voler à l'aide de leur général les 
rapprocha promptement de sa yole. Galeana venait d'at 
teindre et d'aborder la barque ennemie, et don Cornelio 
put être témoin d'une courte et sanglante lutte. Il vit don 
Hermenegildo abattant, selon son habitude, tout ennemi qu'il 
touchait ; il vit aussi Costal un instant enlacé avec l'homme 
au caban, puis ce dernier s'élancer à la mer et gagner le 
rivage. Costal, saisi alors par les rameurs, eut à lutter.en 
désespéré contre eux, et Lantejas le vit, parvenant enfin à 
se dégager de leur étreinte, bondir dans l'eau comme un 
furieux à la poursuite du mystérieux personnage. 

« Ah ! s'écria l'un des insurgés, ce païen de Costal tient 
à savoir qui est l'homme à la batjeta. 

— Il veut la rançon du roi d'Espagne, ï dit un autre. 
Les Mexicains n'étaient plus qu'à une courte distance de 

Galeana, quand ils l'aperçurent sautant avec les siens dans 
le canot ennemi, et, au moment où ils l'accostaient, le der- 
nier Espagnol tombait poignardé dans la mer. Le mariscal 
regagna sa yole, poussa d'un pied dédaigneux la barque vide 
et la laissa flotter à l'aventure. 

« Et Costal? s'écria don Cornelio, où est-il? 

— Ah! c'est vous, capitaine? répliqua le mariscal lors- 
que l'enivrement du combat lui permit de reconnaître Lan- 
tejas. Eh bien! Costal est en chasse; il est semblable à ces 
limiers mal dressés que leur ardeur emporte toujours. 
Voyez-le! » 

Comme Galeana parlait encore, on put vaguement distin- 
guer une ombre confuse prenant pied sur la. plage, puis une 
autre forme aussi indécise s'élever sur la grève et s'élancer 
après la première. 



COSTAL L'INDIEN. 207 



CHAPITRE VI. 

Le pont d'Hornos. 

L'ardeur avec laquelle l'Indien se mettait à la poursuite 
de l'homme au caban semblait justifier les suppositions que 
les insurgés s'étaient plu à faire sur ce mystérieux person- 
nage. 

« L'avez -vous vu de près? demandait-on de tous côtés à 
ceux qui avaient accompagné le mariscal. 

— Un seul instant son capuchon s'est rabattu sur ses 
épaules, répondit un des soldats; mais il l'a si promptement 
relevé, qu'à peine a-t-on pu distinguer ses traits. 

— Quelle figure a-t-il? 

— Une figure comme tout le monde. 

— Et Costal, qui le poursuit, ne vous a pas dit ce qu'il 
pensait de l'homme à la bayeta? reprit un autre soldat. 

— Non; mais ses yeux ont brillé d'une joie qui me fait 
croire que c'est un prince du sang de la famille royale. 

— Ce païen de Costal gagnera une belle rançon, » ajouta 
un troisième. 

Seuls, parmi tous, Galeanaet le capitaine Lantejas ne par- 
tageaient pas cette curiosité. Le premier interrompit les con- 
versations particulières en donnant l'ordre de regagner l'île, 
et le second se préoccupait exclusivement du risque que 
pouvait courir l'Indien sur la côte, où les royalistes étaient 
encore maîtres, grâce au fort, et ne songeait guère à deman- 
der qui pouvait être l'homme au caban. Les yeux fixés sur 
le rivage, il suivait les évolutions d'une troisième ombre, plus 
noire que les deux premières. 



208 COSTAL L'INDIEN. 

Si Clara n'était ni mort, ni blessé, c'était lui sans cloute. 
« Quelqu'un peut-il me donner des nouvelles de Clara? 
s'écria le capitaine ; est-il mort ? 

— Pas même blessé, répondit-on ; il était tout à l'heure 
encore avec nous. » 

C'était bien, en effet, le nègre, qui, avec le dévouement 
silencieux et sans bornes du chien pour son maître, s'était 
élancé, sans dire un mot, à la suite de l'homme qu'il avait 
choisi pour frère d'armes. Don Cornelio n'avait pas besoin 
que l'exemple du noirlui traçât la conduite qu'il avaitàtenir. 

« Je ne saurais, dit-il au mariscal, passer toute une nuit 
dans l'incertitude sur le sort de Costal. Si vous le trouvez 
bon, je prendrai deux hommes avec moi, je monterai dans 
cette barque vide et je gagnerai la plage. Peut-être le pau- 
vre diable attend-il ma venue, comme j'attendais la sienne 
il y a trois nuits. » 

Le mariscal, avec sa bonté accoutumée, accorda au capi- 
taine la permission qu'il sollicitait, et l'on eut bientôt rat- 
trapé la barque espagnole, qui déjà flottait en dérive à quel- 
que distance. 

« Soyez prudent, Lantejas, dit affectueusement le mariscal: 
tâchez de ne pas vous éloigner de votre canot quand vous 
serez à terre; j'ai cru remarquer quelques rôdeurs battant la 
campagne et les rochers. 

— Je serai prudent, soyez tranquille, seigneur mariscal, » 
répliqua don Cornelio. 

En disant ces mots, il sauta dans la barque avec deux 
rameurs et fit pousser vers la plage. 

Il va sans dire que depuis longtemps l'homme à la bayela, 
l'Indien et le nègre avaient disparu dans l'ombre de la nuit. 
La grève était déserte et silencieuse quand le canot de Lan- 
tejas y aborda : c'était au milieu d'une petite anse fermée 
des deux côtés par des rochers assez élevés, à l'endroit 
môme où Costal avait pris pied. 



COSTAL L'INDIEN. 209 

Don Cornelio prêta l'oreille sans que le moindre bruit par- 
vînt jusqu'à lui; puis, supposant cependant que Costal ne 
pouvait être bien éloigné , il l'appela de toutes ses forces. 

Personne ne répondit à ses cris. 

Deux longues heures se passèrent ainsi dans une vaine 
attente , pendant lesquelles il espérait , à chaque instant , 
voir revenir Costal de sa poursuite. Plein d'inquiétude 
alors sur le sort de l'Indien, il résolut de se mettre à sa 
recherche. 

Don Cornelio mit deux pistolets à sa ceinture, et, son 
sabre à la main , il descendit sur la plage en recommandant 
à ses deux rameurs de se maintenir dans le canot à une 
dizaine de pas de la terre et d'avoir l'œil au guet. 

Les deux soldats le promirent, et l'officier s'éloigna avec 
précaution. 

La lune n'était pas levée; d'innombrables étoiles bril- 
laient au firmament. Leur clarté, toutefois, n'ôtait pas à la 
nuit son obscurité , qui permettait à don Cornelio de dissi- 
muler sa présence. Il put néanmoins assez facilement, et 
malgré son inexpérience dans la science du rastreador*, 
reconnaître les traces de ceux qu'il cherchait, tant qu'elles 
furent empreintes sur le sable. Mais, lorsque le sol devint 
plus dur, il n'y vit plus aucun vestige. Il écouta alors at- 
tentivement sans qu'aucune révélation arrivât à son oreille. 
Tout était muet autour de lui, à l'exception du bruit sourd 
de la mer. 

Avant de s'engager dans un étroit chemin creux , par où 
il supposa que le fugitif avait dû chercher à s'échapper, Lan- 
tejas jeta un regard sur son canot. Indolemment couchés sur 
leur banc et la cigarette à la bouche, les deux gardiens se 
laissaient balancer par la houle "comme dans un hamac. Il 
n'y avait donc rien de nouveau de ce côté , et le capitaine 

t. Chercheur de traces. 

200 n 



210 COSTAL L'INDIEN. 

s'enfonça dans le sentier creux que laissaient entre elles les 
deux blanches falaises. 

C'était bien le même chemin qu'avait suivi Costal en pour- 
suivant l'homme au caban. Celui-ci s'était enfui avec la 
rapidité d'un Basque, et jamais le nègre ne fût parvenu à 
rejoindre l'Indien lancé à toute course après lui, s'il ne l'eût 
entendu s'écrier plusieurs fois : 

« Par l'âme des caciques de Tehnantepec! arrêtez-vous 
donc, lâche! Ne suis-je pas seul comme vous? » 

Ces cris avaient guidé Clara sur les pas de Costal, et 
cette course à perte d'haleine se soutenait, de part et d'au- 
tre, avec une égale ardeur, lorsque Costal s'était tout à 
coup arrêté. 

Derrière un coude du sentier, l'homme à la bayeta, qui 
le précédait, venait de disparaître. Pendant qu'il essayait 
de deviner par où il avait pu passer, le nègre l'avait rejoint. 

ce Par les cornes du diable ! s'écria l'Indien , vous arrivez 
on ne peut plus à propos pour m'aider à retrouver une 
trace que j'ai perdue; vite fouillez avec moi tous ces buis- 
sons ; vous ne sauriez croire quel prix j'attache à saisir cet 
homme. 

— Est-ce qu'il sait le secret de quelque gîte d'or ou d'un 
banc de perles? demanda Clara. 

— Eh non! pour Dieu! venez donc... c'est.... Tenez! le 
voyez-vous , là-bas , sur une des berges du chemin creux? » 

Le noir et l'Indien se remirent , cette fois , à la poursuite 
du fugitif, en quittant le chemin pour se perdre bientôt tous 
trois dans la campagne. Comme on verra tout à l'heure le 
résultat de la chasse que donnaient les deux associés à 
l'homme au caban , nous en supprimerons les détails pour 
retourner auprès des deux hommes laissés à la garde du 
canot. 

Tandis que le capitaine Lantejas s'avançait dans le che- 
min creux avec toute la circonspection dont il avait promis 



COSTAL L'INDIEN. ±\\ 

d'user, et avec une lenteur qui ne devait pas lui permettre 
de rejoindre de sitôt ceux qu'il cherchait , ses deux rameurs 
étaient bien loin d'observer la consigne qu'il leur avait 
donnée. 

Le sommeil les gagnait l'un et l'autre , car tous deux 
avaient passé sur pied la nuit précédente. 

a Si nous dormions à tour de rôle? dit le premier. 

— J'aimerais mieux dormir en même temps , dit le second ; 
séparés de la terre par la distance où nous sommes, je ne 
vois pas trop quel risque nous pourrons courir ; le capitaine 
en sera quitte pour nous éveiller. » 

Et au lieu d'avoir l'œil au guet, comme il leur avait été 
enjoint, tous deux, avec un surprenant ensemble, s'endormi- 
rent profondément. 

Ce sommeil intempestif fut cause qu'ils n'aperçurent ni 
l'un ni l'autre deux hommes qui s'avançaient avec précaution, 
le long des rochers , sur la grève , et les pieds presque bai- 
gnés par la mer. 

Ces deux individus ne portaient pas d'uniforme ; mais ils 
étaient armés d'un fusil. Quant à leur présence, quelques 
cadavres, que la mer repoussait vers la terre, en justifiaient 
facilement la cause. 

C'étaient de ces maraudeurs à la suite des armées , pour 
qui toute proie est bonne , qui pillent les vivants et dépouil- 
lent les morts. Ceux-ci appartenaient à l'armée royaliste 
et , chassés d'Acapulco comme les loups d'un bois après une 
battue , n'osant demander asile dans le fort et craignant de 
tomber entre les mains des insurgés , la vue d'un canot les 
séduisait. 

Les deux rameurs continuaient à dormir sur leur banc, 
l'un à bâbord, l'autre à tribord. 

Les deux rôdeurs eurent une même idée : celle de s'em- 
parer d'un canot si mal gardé, et de deux vivants de faire 
deux morts. 



212 COSTAL L'INDIEN. 

Leurs fusils se levèrent en même temps , et , après avoir 
pris leurs points de mire aussi à l'aise qu'ils purent le dé- 
sirer , ils firent feu à la fois. La double détonation n'éveilla 
pas les dormeurs : leur sommeil devait être éternel. Les deux 
eoups avaient porté la mort. 

Le capitaine Lantejas entendit seul l'explosion. Depuis une 
heure environ , il marchait au hasard , sans connaître les 
lieux qu'il parcourait , se demandant de quelle utilité il pou- 
vait être pour le nègre et l'Indien qu'il continuât plus long- 
temps une recherche si obstinée. 

Évidemment , il ne pouvait rien pour eux , au milieu de 
ces solitudes inconnues , et il résolut en conséquence de re- 
tourner sur ses pas. Il reprit la route qu'il venait de par- 
courir; mais à peine commençait-il à marcher vers la mer, 
à laquelle il avait jusqu'alors tourné le dos , qu'il entendit 
•etentir les deux coups de feu dans cette direction. 

Au premier moment , il ne put se défendre de l'appréhen- 
sion fort vive de quelque malheur ; il pensa ensuite que Cos- 
tal et Clara , de retour sur la grève, avaient tiré deux coups 
de pistolet pour avertir de leur présence et demander un 
canot afin de regagner l'île de la Roqueta. 

Cependant , en réfléchissant , il se dit que , si sa conjecture 
était vraie , l'Indien et le nègre avaient dû trouver les deux 
hommes à qui il avait confié le soin de son embarcation. Cette 
idée le frappa comme un éclair ; l'appréhension reprit le des- 
sus dans son esprit , et , au lieu de marcher , il courut. Il 
résulta de là qu'il franchit en moins d'une demi-heure la 
distance qu'il venait de mettre près d'une heure à par- 
courir. 

En arrivant au bout du sentier creux , ses regards embras- 
sèrent avidement tout l'horizon devant lui : son canot avait 
disparu ; il s'avança et ne vit que la mer houleuse. Il crut 
s'être trompé de route ; mais l'aspect du chemin creux ou- 
vert au milieu des falaises lui rappelait parfaitement l'endroit 



COSTAL L'INDIEN. 213 

de son débarquement. C'était bien le même , et le canot ne 
devait pas être éloigné. Enfin , un examen plus attentif lui 
fit découvrir une masse noire balancée au loin par la houle : 
don Cornelio espéra. 

La marée , quoique presque insensible sur ces rivages , 
avait sans doute , en se retirant , emporté le canot au large , 
pendant le sommeil de ses deux gardiens. 

Le capitaine appela à voix assez basse d'abord; puis , ne 
recevant pas de réponse , il haussa la voix, mais inutilement. 
Le canot continuait à rouler d'un bord à l'autre , sans que 
rien indiquât qu'on l'y eût, entendu. Il cria de toutes ses 
forces, ce fut en vain ; l'écho seul répéta ses cris. La masse 
noire continuait à osciller de droite et de gauche avec une 
monotonie lugubre. 

Il écouta et n'entendit que le bruit de la mer qui clapotait 
en étendant sur la grève une légère frange d'écume ; les in- 
termittences de profond silence et de soupirs plaintifs de 
chaque flot mourant sur le sable portaient dans l'âme du 
capitaine une terreur vague d'abord, mais qui bientôt se 
précisa d'une manière terrible. 

Deux hommes parurent tout à coup dans le canot, qui 
semblait vide et abandonné, et quatre bras le frappèrent à la 
fois de l'aviron: puis , au lieu de revenir vers le rivage , il 
s'en éloigna rapidement. 

« Drôles ! s'écria don Cornelio , surpris et alarmé de la 
manœuvre incompréhensible qu'il voyait faire à ces deux 
hommes : c'est moi , le capitaine Lantejas î » 

Un éclat de rire moqueur répondit aux paroles du capi- 
taine , et , presque en même temps , il vit avec une horreur 
profonde s'avancer vers lui, portés par les flots, les cadavres 
de ceux qu'il croyait voir encore au loin faire force de 
rames pour gagner le large. 

Les deux rôdeurs nocturnes avaient perdu quelque temps 
à dépouiller les cadavres gisants sur la grève et dans le 



214 COSTAL L'INDIEN. 

canot , et ils avaient à peine achevé leur besogne quand l'as- 
pect du capitaine les avait frappés d'etfroi. 

Tous deux s'étaient .couchés au fond de la barque, ignorant 
si le personnage qui s'avançait était accompagné. Quand ils 
eurent acquis la certitude qu'il était seul , ils reprirent alors 
tranquillement leurs avirons pour s'éloigner , non sans avoir 
éprouvé la tentation de revenir attaquer don Cornelio. 

Les appréhensions manifestées par le mariscal étaient évi- 
demment bien fondées, et cependant il fallait , faute de pou- 
voir faire autrement, prendre la résolution de regagner, en 
tournant le fort , le camp de Morelos en dépit des rôdeurs. 

Le capitaine avait déjà fait, l'avant-veille , un. chemin à 
peu près semblable avec Costal, et , à tout prendre , il avait 
encore la chance de le rencontrer. Il s'orienta de son mieux 
pour se retracer la position du voladero de los Hornos, et, son 
sabre d'une main, un pistolet de l'autre, il s'engagea de 
nouveau et assez résolument dans le chemin creux d'où il 
sortait. 

« Pourquoi le nègre et l'Indien n'auraient-ils pas pris ce 
même parti? » se demandait-il en marchant. Cette réflexion , 
dont il aurait dû être frappé d'abord, le rassura sur le 
compte de celui à qui il devait au moins deux fois la vie et 
dissipa une de ses plus tristes appréhensions; alors il che- 
mina plus gaiement , quoique à l'aventure. 

La lune se leva claire et brillante , et , si sa clarté exposait 
le capitaine à être vu, elle lui laissait aussi la faculté d'aper- 
cevoir les ennemis et les pas dangereux de ces montagnes. Il 
arriva , en effet , sans accident au sommet d'un plateau fort 
élevé , du haut duquel il aperçut autour de lui la mer, la 
ville , la silhouette noire du fort et les feux lointains du camp 
de Morelos 

Le capitaine, dès lors, put préciser d'une manière cer- 
taine la situation du pont qui lui servirait à franchir le pré- 
cipice d'Hornos; il continua à marcher avec une nouvelle ar- 



COSTAL L'INDIEN. 215 

deur vers le but qu'il désirait tant d'atteindre; car, une fois 
sur le pont, il n'avait plus à parcourir qu'un chemin déjà 
connu . 

Le plateau qu'il traversait était sillonné çà et là de ra- 
vins peu profonds; quelques monticules s'y élevaient aussi 
de distance en distance. Le vent qui soufflait avec beaucoup 
de force , quoique la, mer fût calme comme un lac, soulevait 
des tourbillons de poussière blanchâtre qui, joints aux inéga- 
lités du terrain , contribuaient à cacher le pont et le voladero. 
Don Cornelio marchait avec quelque précaution , lorsque, en 
doublant la dernière de ces petites collines, il aperçut dans 
le lointain, au clair de la lune, les poutres et la maçonnerie 
qui servaient à traverser le précipice; à l'instant même il se 
blottit précipitamment derrière un buisson , car il venait de 
distinguer une forme humaine qui se dessinait sur le pont 
d'Hornos. 

Vivement contrarié d'échouer ainsi au port, le capitaine 
tâcha , à travers les tiges des buissons, de se rendre compte 
du nombre des hommes qui interceptaient son chemin. Il n'y 
en avait qu'un seul , bien qu'il lui parût d'une taille gigantes- 
que , sa tête atteignant le haut du poteau au sommet duquel 
Costal avait suspendu son falot pour avertir le sergent d'ar- 
tillerie Pépé Gago. Il ne put s'empêcher de sourire un instant 
de sa méprise ; il était évident que ce personnage s'était hissé 
à cette hauteur pour dominer plus au loin la plaine au-des- 
sous de lui. Puis bientôt le capitaine reconnut à n'en plus 
douter, et à son extrême surprise, celui qu'avait poursuivi 
Costal avec tant d'acharnement et de témérité, en un mot 
l'homme au caban. C'était bien sa baijeta de couleur foncée 
et rabattue sur son visage. Il était absorbé sans doute dans 
quelque contemplation bien profonde; car, depuis près d'une 
demi-heure que , livré aux plus tristes conjectures sur le sort 
de Costal , don Cornelio guettait le départ du mystérieux per- 
sonnage, il n'avait pas changé de position. Son manteau seu- 



216 COSTAL L'INDIEN. 

lement, gonflé par le vent, vint tout à coup à s'entr'ouvrir, 
et le capitaine put voir pour la première fois le sergent se 
mouvoir , mais de la manière la plus étrange. 

Au milieu de ce silence nocturne, sur cette hauteur dé- 
serte, la présence de cet homme dans une attitude si bizarre 
avait jeté l'épouvante dans le cœur de don Gornelio. Cepen- 
dant son isolement et le danger qu'il courait à prolonger plus 
longtemps son inutile attente lui firent prendre une résolution 
désespérée : celle de surprendre son ennemi distrait , de le 
tuer et de passer outre. 

Il quitta l'abri de son buisson et s'avança sans bruit pour 
faire feu sur l'individu qui lui barrait le passage. 

Il n'en était plus qu'à une courte distance , et l'homme au 
caban n'avait pas remué, lorsqu'une violente bouffée de vent 
s'engouffra dans son capuchon , le rejeta sur ses épaules, et, 
à la clarté de la lune qui donnait en plein sur son visage , 
don Cornelio frémit en distinguant des traits défigurés par la 
plus hideuse contorsion. Dès lors il n'eut plus de doute : 
l'homme à la bayeta était pendu par le cou au poteau du 
pont d'Hornos. 

Partagé entre la curiosité de voir de plus près ce singulier 
personnage et la répugnance que lui causait son aspect dé- 
goûtant, le capitaine hésitait à avancer; puis, comme il 
lui fallait absolument passer par là , il s'arma de courage et 
parvint sur le pont. Il examina la figure contournée du sup- 
plicié avec un vague souvenir de l'avoir vue quelque part, et 
il allait passer outre lorsque son manteau , entr'ouvert une 
seconde fois par le vent, lui laissa voir un falot suspendu à 
son cou. 

A cette vue , tout lui fut révélé , le nom de l'homme et ce- 
lui de son bourreau. Lantejas allait fuir épouvanté, mais des 
voix qu'il entendit résonner distinctement dans le fond des 
ravins le retinrent immobile. 

Au delà et en deçà du pont, la lune jetait sur les deux 



COSTAL L'INDIEN. 217 

sommets du voladero, dépouillés de végétation, de si bril- 
lantes clartés , qu'il n'aurait pu les traverser sans être aperçu. 
Dissimuler sa présence n'était pas possible ; mais il pouvait, 
caché derrière le parapet de maçonnerie , disputer l'entrée 
du pont à dix hommes , et , malgré l'horreur que lui inspi- 
rait son effrayant voisin , il se blottit au-dessous de lui et 
attendit de nouveau. Son attente ne fut que d'un moment , 
mais d'un moment bien pénible , pendant lequel le cadavre se 
balançait au-dessus de lui en faisant craquer sous son poids, 
avec un bruit funèbre, la corde autour du poteau , tandis que 
le falot rouillé , secoué sur sa poitrine , rendait un son non 
moins lugubre. Ce moment, disons-nous, fut court; car pres- 
que aussitôt deux voix connues appelèrent le capitaine par 
son nom , et Costal et Clara se montrèrent, sortant du fond 
du ravin à peu de distance de lui. 

Après les premières félicitations adressées à Costal, qu'il 
retrouvait à son grand bonheur plein de force et de vie : 

« Yous saviez donc, lui dit le capitaine , qui était le mys- 
térieux personnage au capuchon bleu ? 

— Non , répondit Costal , mais cette particularité m'avait 
donné des soupçons. Je concevais cette précaution de la part 
de Gago; le coupable déguise toujours ses traits autant qu'il 
le peut. Aussi, quand j'eus aperçu sur l'un des canots espa- 
gnols un homme ainsi encapuchonné, je m'attachai à lui: un 
coup de vent rabattit sa bayeta, et je reconnus le traître. 
J'ai fait des efforts prodigieux pour qu'il ne m'échappât pas . 
j'y ai réussi, et lorsqu'il s'est jeté à la mer.... 

— Je vous ai vu vous y jeter aussi , répliqua le capitaine 
en interrompant Costal , et c'est pourquoi , inquiet sur votre 
sort , je me suis engagé seul dans ces montagnes à votre re- 
cherche, après la mort de deux hommes que j'avais avec 
moi et qu'on a tués à coups de fusil dans le canot où ils 
m'attendaient. 

— Et nous, reprit Costal , pendant que nous étions cachés 



218 COSTAL L'INDIEN. 

à l'écart pour empêcher qu'on décrochât la victime de la 
justice indienne , nous vous avons vu et nous sommes accou- 
rus. J'avais bien dit à Clara que le vieux falot que j'enterrais 
avant-hier me servirait encore. 

— Laissons là ce malheureux pour que ses compatriotes 
lui rendent à leur gré les derniers devoirs , dit le capitaine ; 
la vengeance ne doit pas survivre à la mort. 

— Soit , si vous y tenez absolument ; d'ailleurs, ma beso- 
gne est faite et mon serment accompli. » 

Peu de temps après, le capitaine Lantejas se reposait de 
ses fatigues sur son lit, où il dormit quatorze heures de suite. 

Nous l'y laisserons goûter ce sommeil réparateur pendant 
que nous allons ouvrir le chapitre suivant , à une époque 
plus reculée de quelques mois. 

Dans le récit qui précède nous avons présenté au lecteur, 
avec quelque complaisance , le curé de Garacuaro depuis son 
origine, humble comme celle d'un fleuve naissant, jusqu'au 
moment où il rend à Dieu des actions de grâces pour le suc- 
cès de ses armes victorieuses. 

N'y a-t-il pas quelque charme à suivre un fleuve dans son 
cours et à en contempler les progrès ? Un mince filet d'eau 
cherche d'abord à se frayer un passage à travers les glaïeuls 
et les touffes de roseaux qui bordent sa source. A peine 
échappé de son berceau , il serpente déjà dans la plaine et 
caresse mollement l'herbe sur laquelle il coule en murmu- 
rant. Plus tard, son lit se creuse et s'élargit, sa course 
devient plus rapide. Bientôt, grossi par vingt rivières 
qui viennent à l'envi verser dans son sein le tribut de 
leurs eaux , le fleuve roule majestueusement ses flots , 
et , après avoir fécondé et enrichi les contrées qu'il a par- 
courues, il va à son tour porter triomphalement son tribut 
à l'Océan. Triste et fidèle image du néant des grandeurs de 
ce monde! 

Un charme plus grand encore ne s'attache-t-il pas aux di- 



GOSTAL L'INDIEN. 219 

verses phases de la vie des hommes dont le nom a glorieu- 
sement retenti dans le monde, et que le burin de l'histoire 
a gravé en traits ineffaçables pour le léguer aux générations 
suivantes? 
Retournons maintenant à nos héros de prédilection. 



CHAPITRE VII. 

Où le devoir est plus fort que l'amour. 

L'occupation de l'île de la Roqueta avait entraîné la reddi- 
tion du fort d'Acapulco, et, depuis le jour où, accompagné 
de ses deux domestiques, le curé de Caracuaro avait quitté 
son village, vingt-deux batailles qu'il avait gagnées lui 
avaient soumis tout le sud de la province de Mexico, depuis 
l'océan Pacifique jusqu'à seize lieues de la capitale de la 
Nouvelle-Espagne. 

Pendant que le général mexicain se prépare à étendre ses 
conquêtes jusque dans cette môme province de Oajaca , où 
nous l'avons vu pour la première fois, nous devons l'y pré- 
céder et lever le rideau sur d'autres scènes qui s'y passaient 
en cette même année '1812. 

C'était par une ardente matinée du mois de juin ; la sai- 
son des pluies n'avait pas encore commencé , et le soleil in- 
cendiait de ses rayons la plaine poudreuse de Huajapam. 
Une ceinture de collines lointaines, dont l'azur se confon- 
dait presque avec l'immuable azur du ciel mexicain, servait 
de cadre à l'un de ces tableaux de désolation et de deuil 
;que le génie destructeur de l'homme se plaît quelquefois à 
composer avec un art infernal. 



220 COSTAL L'INDIEN. 

Aussi loin que l'œil pouvait s'étendre , on voyait d'un côté 
de nombreux cavaliers battre la plaine déserte au milieu 
d'habitations saccagées ou fumantes encore du feu de l'in- 
cendie. Leurs chevaux, lancés avec rapidité au milieu des 
champs, broyaient sous leurs pieds de riches épis qui n'at- 
tendaient que la main du moissonneur épouvanté et mis en 
fuite. Le sol, foulé en tous sens, n'offrait plus qu'un amas 
confus de tiges brisées etéparses, que le cavalier eût dédai- 
gné de donner en pâture à son cheval. 

Des groupes serrés de noirs vautours, planant de tous cô- 
tés, indiquaient la place où des cadavres d'hommes et d'ani- 
maux étaient abandonnés à leur voracité. 

D'un autre côté de la plaine, le drapeau espagnol flottait 
au-dessus des tentes d'un camp de l'armée royaliste, où 
achevaient de s'éteindre les feux des bivouacs de nuit, où les 
hennissements des chevaux se mêlaient au retentissement 
sourd des tambours et aux notes aiguës des clairons. 

Plus loin encore , au delà du camp espagnol et à deux 
portées de fusil de la ligne extérieure de ses retranchements, 
s'élevaient, au-dessus des maisons basses et plates d'une 
petite ville, les dômes et les clochers des églises, ébréchés 
par la bombe. Cette ville , ou plutôt ce bourg, était au pou- 
voir des insurgés. 

De grossiers parapets de terre joignaient entre elles les 
maisons éparses, la plupart écroulées sous le canon, et for- 
maient un front de fortifications incomplètes en face de celles 
du camp des royalistes. Enfin, l'espace de la plaine resté 
vide entre le camp espagnol et le bourg était jonché de ca- 
davres presque tous mutilés. 

Huajapam, c'est le nom du bourg, était défendu depuis 
cent jours par le colonel don Valerio Trujano avec trois cents 
soldats contre les quinze cents hommes d'une division espa- 
gnole commandée par le brigadier Bonavia , gouverneur de 
Oajaca, et les commandants Caldelas et Régules. 



COSTAL L'INDIEN. 221 

On a entendu le muletier Trujano entonner d'une voix 
ferme devant l'inondation , et quand il luttait contre sa vio- 
lence, son De profundis et son In manus; il avait sans 
doute imposé son esprit religieux aux assiégés : car, de temps 
à autre, du sein de la ville morne et désolée, le son grave 
d'un chant religieux proféré par trois cents bouches arrivait 
jusqu'au camp royaliste. 

Dans un moment où les prêtres quittaient l'autel pour le 
champ de bataille , où rien dans leurs actions , dans leurs 
paroles , ne rappelait leur première profession , don Valerio 
Trujano reproduisait l'un des personnages les plus austères 
de nos guerres religieuses. Il ressemblait à ces héros ascéti- 
ques , grands diseurs de patenôtres, dont l'épée toujours le- 
vée frappait sans pitié, et qui marchaient au combat en réci- 
tant la Bible. Peut-être même ressemblait-il mieux à l'un des 
héroïques templiers, alors que , fidèles encore à leur humble 
règle sans se soucier d'un vain renom, ils s'agenouillaient, 
avant le combat, en face de l'ennemi, et chargeaient les Sar- 
rasins en entonnant le célèbre psaume de l'ordre : Quare fre- 
muerunt gentes, eux qui ne savaient frémir de rien. 

Tel était , ce matin-là , le tableau que présentait la plaine 
de Huajapam : des champs dévastés, des ruines , des cada- 
vres partout , et la bannière royaliste en face du drapeau de 
l'insurrection. 

Maintenant, avant de pénétrer dans la ville assiégée, nous 
jetterons un coup d'oeil dans l'intérieur du camp des assié- 
geants. 

Au commencement de cette matinée , deux des cavaliers 
qui battaient la plaine amenaient avec eux un homme et en- 
trèrent dans le camp par le côté opposé à la ville de Hua- 
apam. 

Cet homme , qui était à cheval , portait le costume de va- 
(uero, c'est-à-dire le grand sombrero couvert d'une toile ci- 
•ée, la veste et les cahoneras de peau de daim d'un rouge 



222 COSTAL L'INDIEN. 

de brique , le zaraps attaché au troussequin de la selle et les 
longs éperons de fer. Il se disait porteur d'un message pour 
le colonel don Rafaël Très Villas. De plus, il menait en laisse 
un beau cheval bai brun. 

Encore effrayé de la vue et de l'odeur des cadavres dissé- 
minés sur la partie de la plaine qu'il venait de traverser, ce 
cheval faisait entendre de temps à autre une sorte de ronfle- 
ment d'une nature particulière. 

Les deux cavaliers , vêtus de l'uniforme de dragon , et le 
vaquero traversèrent une partie du camp et s'arrêtèrent de- 
vant une tente assez vaste, auprès de laquelle un des asisten- 
tes ' du colonel achevait d'étriller un autre cheval non moins 
beau ni moins vigoureux que celui qu'on amenait au même 
instant. 

« Quel est votre nom, l'ami? demanda l'asistente au va- 
quero. 

— Julian, répondit celui-ci. Je suis un des serviteurs de 
l'hacienda ciel Valle, et j'apporte au colonel, qui en est le 
propriétaire, un message fort important pour lui. 

— Bien! dit l'asistente ; je vais avertir le colonel. » 

On s'apprêtait au camp à livrer un quinzième assaut à la 
ville défendue par le colonel Trujano , et don Rafaël Très 
Villas achevait de s'habiller en grand uniforme pour assister 
au conseil de guerre qui devait précéder l'assaut, lorsque 
l'asistente pénétra sous sa tente. 

Au mot de message prononcé par le domestique militaire 
du colonel, celui-ci ne put maîtriser un tressaillement subit 
ni empêcher qu'une pâleur mortelle ne couvrît ses traits. 

« C'est bien ! répondit-il d'une voix qui trahissait son émo- 
tion; je connais cet homme, j'en réponds; qu'on le laisse li- 
bre.... Dans un instant, vous le ferez entrer. » 

L'asistente sortit pour transmettre cette réponse du colo- 

1 . Soldats, domestiques d'un officier. 



COSTAL L'INDIEN. 223 

nel; les dragons qui avaient amené le vaquero s'éloignèrent, 
et le laissèrent seul attendre le moment où il pourrait déli- 
vrer son message. 

Nous profiterons de cet instant d'attente pour dire de l'his- 
toire de don Rafaël , depuis son départ au galop pour Oajaca 
jusqu'à ce jour, ce qu'il est bon qu'on n'ignore pas. 

Quand la douleur causée par le meurtre de son père se fut 
un peu apaisée, quand le trouble mortel qu'il éprouvait de- 
puis le terrible engagement qu'il avait pris envers lui-même 
commença à se calmer, une seule ligne de conduite s'offrit à 
sa pensée : ce fut d'aller trouver à Oajaca le commandant de 
la province , le brigadier don Bernardino Bonavia, et d'obte- 
nir de lui un détachement pour se mettre à la poursuite des 
insurgés assassins de son père. 

Malheureusement, malgré l'accueil distingué que lui fit le 
général, l'esprit de fermentation était tel dans la ville de Oa- 
jaca, que les quinze cents hommes qu'il avait sous ses ordres 
suffisaient à peine pour la contenir. Don Rafaël ne put, en 
conséquence , décider Bonavia à affaiblir des forces déjà trop 
peu nombreuses. 

Sur ces entrefaites , un capitaine espagnol , don Juan An- 
tonio Caldelas, craignant les dangers auxquels étaient expo- 
sés ses compatriotes, s'occupait à former à ses frais, dans 
un petit endroit à peu de distance de Oajaca , une guerrilla 
en faveur de la cause espagnole. Don Rafaël , altéré de ven- 
geance, n'hésita pas à se joindre au capitaine Caldelas, qui, 
de son côté, faisait aussi ses préparatifs pour marcher con- 
tre Antonio Valdès. 

Caldelas n'avait pas, comme don Rafaël, de motifs d'ani- 
mosité personnelle contre le guérillero; mais il voulait, en 
détruisant sa troupe, anéantir l'esprit de révolte dont il s'é- 
tait fait le propagateur et le soutien. Ce fut de grand cœur 
qu'il mit au service de la vengeance de don Rafaël la poi- 
gnée d'hommes réunis sous ses ordres. Tous deux marché- 



224 COSTAL L'INDIEN. 

rent contre l'insurgé , et le joignirent au ccrro (colline) de 
Chacahua, où l'ancien vaquero s'était retranché, et, malgré 
la résistance qu'ils trouvèrent, ils parvinrent à le déloger de 
cette position , mais sans pouvoir réussir à s'emparer de sa 
personne. 

Une quinzaine de jours s'écoulèrent en vaines poursuites 
jusqu'à ce que enfin , après une action acharnée , les gens 
de Valdès, mis en fuite, ne le virent plus revenir à l'endroit 
assigné d'avance pour se rejoindre en cas de malheur. 

Ils n'entendirent plus parler de leur chef, qui, dès ce mo- 
ment, venait de disparaître pour ne plus se montrer. Valdès 
fuyait lorsqu'il entendit sur ses pas le souffle ardent et rau- 
que d'un cheval lancé à fond de train après lui. C'était le 
bai brun du capitaine Très Villas , qui , en quelques bonds . 
l'eut bientôt atteint. 

Une courte lutte s'engagea entre les deux cavaliers, et, en 
dépit de son habileté équestre, le vaquero, enlevé de ses ar- 
çons par une main vigoureuse , fut jeté si rudement à terre , 
qu'il n'eut pas la force d'empêcher le lazo du capitaine, aussi 
bon cavalier, aussi adroit qu'aucun des dompteurs de che- 
vaux de son père, de s'abattre sur lui, de l'étreindre et de 
l'entraîner attaché à son cheval. 

Au bout de quelques minutes d'une course rapide , Valdès 
était mort, et ses plus dévoués partisans n'eussent jamais 
reconnu les traits défigurés de leur chef, si une main n'eût 
écrit au-dessus de sa tête, clouée à la porte de l'hacienda 
del Valle , et le nom du bandit et celui de l'homme qui avait 
tranché cette tête. 

Cependant, quand les passions fougueuses du capitaine 
furent un peu calmées par la mort de la première victime 
offerte aux mânes de son père, des sentiments qu'avait re- 
foulés au fond de son cœur la soif de la vengeance repri- 
rent peu à peu le dessus. Don Rafaël sentit le besoin de 
justifier sa conduite, inexplicable en apparence, aux yeux 



COSTAL L'INDIEN. 225 

des habitants de l'hacienda de las Palmas; mais un juste 
orgueil l'en empêcha : un fils qui avait vengé son père de- 
vait-il être tenu d'excuser l'accomplissement d'un saint de- 
voir? Fallait-il qu'il se fît pardonner d'être devenu l'en- 
nemi d'une cause qui ne pouvait plus désormais être la 
sienne ? ; 

Le fier silence du capitaine devait achever de ruiner ses 
espérances, et rendre plus infranchissable encore la barrière 
élevée tout à coup entre son amour et son devoir. 

La nouvelle' de la mort de Valdès, apportée par un voya- 
geur passant par; l'hacienda, avec la teneur de l'inscription 
qui en révélait l'auteur, ; y tomba, comme un coup de foudre. 
Par malheur, ce même voyageur n'avait pu apprendre à ses 
hôtes ce qu'il ignorait : le meurtre de don Luis Tre's Villas.' 
cause de cette sanglante représadle. >{<hvii 

De ce moment, les habitants de l'hacienda ne considér- 
rèrent plus le capitaine que comme un traître qui, sous les 
dehors du plus pur patriotisme, avait caché: ses ardentes 
sympathies pour les oppresseurs du pays qui l'avait vu" 
naître. 

Toutefois l'amour de Gertrudis avait entrepris la justifie^ 
tion que dédaignait la fierté de don Rafaël*- ■ ■> ani I 

k Ôh ! mon père ! disait-elle au milieu de la douleur pro- 
fonde : qui la frappait, il est impossible que d'un jour ' à 
l'autre un message de ; don -Rafaël ne nous explique pas sa 
conduite. ; ■...;.,■ 

— Eh! quand il l'expliquerait, répondait don Mârian l o, ! en / 
serait-il moins un traître à son pays? Non! Il sait que VièW' 
ne peut l'absoudre; -et il : n'osera même pas essayer I dé se ' 
faire pardonner son indigne conduite. » 

Le message, en effet, ne Venait pas, et Gertrudis fut! con- 
trainte de dévorer ses larmes en silence. Cependant Taudai- 
cieux défi à l'insurrection que sa main avait inscrit sur 'la 11 
porte du domaine de! Valle avait quelque chose de trop rJhc- 
200 o 



226 COSTAL L'INDIEN. 

valeresque pour qu'il ne plaidât pas quelque temps encore 
la cause de l'absent. Un moment même elle fut gagnée; car 
on venait d'apprendre enfin que la tête du chef insurgé n'a- 
vait fait que remplacer celle du père de don Rafaël, et que 
le sang avait payé le sang. 

Si, en cet instant, le capitaine se fût présenté, don Ma- 
riano, il est vrai, n'eût sans doute pas consenti à contracter 
une alliance avec un transfuge de la cause de l'émancipation 
mexicaine ; mais une explication franche et sincère eût du 
moins écarté de l'esprit de l'hacendero et de celui de sa fille 
toute idée de déloyauté et de trahison de la part de don Ra- 
faël. Celui-ci, de son côté, ignorant que la mort de son père 
n'avait été connue à l'hacienda que postérieurement à celle 
d'Antonio Yaldès, négligea tout naturellement la chance fa- 
vorable qui s'offrait à son insu. 

Combien d'irréparables malheurs n'ont eu pour point de 
départ que ce motif : faute de s'entendre ! 

Les deux capitaines royalistes, Caldelas et don Rafaël, 
avaient fait de l'hacienda del Valle , qu'ils avaient fortifiée 
avec du canon fourni par le commandant de la province, 
une espèce de citadelle qui pouvait défier toutes les forces 
de l'insurrection dans le pays. 

Pendant ces courses acharnées à la poursuite des deux 
autres assassins de son père, Arroyo et Bocardo, don Rafaël 
laissait à Caldelas le soin de garder leur forteresse. Le capi- 
taine Très Villas, n'écoutant plus que la voix de son cœur, 
avait fini par une transaction entre son amour et sa fierté. 
Repoussant l'idée d'un message, il avait résolu de se pré- 
senter personnellement à l'hacienda; mais, emporté par 
l'ardeur de sa vengeance, le capitaine, pour ne pas s'exposer 
à faiblir en revoyant Gertrudis, avait remis néanmoins toute 
explication avec elle et son père jusqu'à l'accomplissement 
d'une partie du vœu téméraire que lui avait inspiré sa dou- 
leur filiale. 



COSTAL L'INDIEN. 227 

On n'oublie pas , en effet , qu'il avait fait serment , sur la 
tête de son père, d'arracher la vie à ses meurtriers et de 
chercher à noyer dans le sang cette insurrection cause de sa 
mort. 

Mais ses efforts désespérés n'avaient abouti qu'à détruire 
homme à homme la troupe des deux assassins, ceux-ci 
échappant sans cesse à sa poursuite. Enfin, après plus de 
deux mois depuis la mort de Valdès, le bruit se répandit 
qu'Arroyo et Bocardo avaient quitté la province pour al- 
ler grossir l'armée d'Hidalgo avec les débris de leur gué- 
rilla. 

Don Rafaël regagna l'hacienda del Valle, gardée par Cal- 
delas. Pendant son absence, un ordre du général comman- 
dant l'armée du vice-roi lui avait été expédié pour lui en- 
joindre d'aller reprendre son poste au régiment des dragons 
de la reine. 

Avant d'obéir, quoique déjà il fut en retard, don Rafaël 
résolut de s'occuper un seul jour de ses affaires de cœur et 
de se rendre à las Palmas pour y courber son orgueil devant 
son amour. 

Une justification devenait plus difficile alors qu'elle ne 
l'eût été deux mois auparavant aux yeux de don Mariano 
Silva. Les apparences s'étaient converties en réalités, les 
soupçons en certitudes, et don Rafaël n'était plus pour lui 
qu'un renégat vulgaire. Quelques mots formulaient et résu- 
maient l'opinion de l'hacendero à l'égard de don Rafaël, et 
ces mots retentissaient a chaque instant du jour aux oreilles 
de doha Gertrudis comme un triste présage désormais ac- 
compli : 

« Ne pleure pas la défection de don Rafaël, disait don Ma- 
riano en essayant de tarir la source des larmes de sa fille ; 
i il mentait à sa maîtresse comme il mentait à son pays. » 

Et, chose étrange aux yeux du père ! les larmes de sa fille 
i n'en coulaient que plus abondantes et plus amères. 



228. COSTAL, L'INDIEN.) 

Cependant, telle était l'aifection que i don Mariano i avait 
jadis vouée à ce jeurœ officier, tels étaient les trésors de 
tendresse entassés dans le cœur <le Gertrudis,: que sans 
doute, en se présentant à l'hacienda le front haut et resplen- 
dissant de l'orgueil du devoir accompli, la franchise de son 
regard et la loyauté de ses paroles eussent dissipé bien des 
nuages. . 

Malheureusement le sort avait décidé que don Rafaël ne 
franchirait plus, du moins comme ami, le seuil hospitalier de 
las Palmas. . 

Le capitaine avait été signalé dans la contrée comme un 
des ennemis les plus acharnés de l'insurrection, et, quoi- 
qu'il n'y eût pas plus d'une lieue de distance- entre les deux 
domaines del N'allé et de las Palmas, don Rafaël avait, jugé 
prudent de se faire accompagner dans le trajet par une de- 
mi-douzaine de ses cavaliers. : I 

La précaution n'était pas inutile, comme on va voir, ri 

Après avoir franchi la chaîne de collines dont le sommet, 
nous le rappelons,: dominait les terrasses du. bâtiment, don 
Rafaël et son escorte se présentèrent à la porte qui servait 
jadis desortie sur ce côté. Cette porte était récemment mu- 
rée, et don Rafaël se mit en devoir de faire le tour deï'ha^- 
cieuda pour se présenter devant la grande entrée de l'espla- 
nade ; mais à peine avait-il doublé l'un des angles du bâtiment 
que sa petite troupe se vit tout à coup cernée par une di- 
zaine de cavaliers à figures féroces. . I 



<( Mort au traître ! mort au coyote 



; 



. En même temps que ces cris retentissaient aux oreilles 
de don Rafaël surpris, l'un des agresseurs poussait si vio- 
lemment du poitrail de son cheval le flanc de .celui de. ¥oî- 
ficier* qye, pris du fort au faible, l'animal s'abattit avec son 
cavalier. 

I. Chacal C'est ainsi que les insurgés désignaient les Espagnols. ; 



COSTAL' L'INDIEN. 229 

C'était fait de don Rafaël si, avec l'agilité qui accom- 
pagnait chez lui la force herculéenne dont il était doué, il 
ne se fût dégagé des étriers, puis élancé d'un bond sur le 
cheval de r l'un 'des hommes de son escorte , qui , au même 
instant ', tombait de sa selle poignardé par l'un des assail- 
lants. 

Ranimés par la voix de leur chef qu'ils avaient cru mort, 
les cinq hommes qui restaient avec don Rafaël s'étaient fait 
jour malgré l'inégalité du nombre, puis s'étaient jetés dans 
les montagnes, où les insurgés n'avaient pas osé les suivre. 

Un homme tué et son cheval bai brun perdu, tel avait été 
le résultat matérielde la tentative du capitaine pour se jus- 
tifier après deux [mois de silence. 11 reprit la route de l'ha- 
cienda del Valle. t 

Le fiel et la douleur gonflaient son cœur. Cette hacienda 
de las Palmas, dont il avait été l'hôte bien-aimé, ne renfer- 
mait plus à présent que des ennemis qui avaient soif de son 
.sang. 

■ « C'est étrange, dit l'un des cavaliers de l'escorte qui le 
suivait à distance; on prétendait qu'Arroyo et Bocardo avaient 
-quitté le pays, et, si je ne me trompe.... 

*-j Ce sont bien eux, répondit le second cavalier; je les ai 
reconnus, mais je me suis bien gardé de le dire au capitaine. 
11 est si enrage contre eux, que, s'il eût appris à quels hom- 
mes il venait d'échapper, nous n'aurions pu le décider à fuir 
devant eux. » . . ' ' 

Pendant ce temps, lés agresseurs, désappointés, rentraient 
à l'haciendai f '<. \ i, loi ' 

« Triple sot, disait à l'un de ses compagnons un homme à 
la figure féroce et brutale et aux- membres épais comme -son 
-encolure' de taureau, au lieu de le laisser pénétrer dans l'ba- 
ciéndaj où, quand nous l'aurions tenu.... » 

Arroyo, car c'était lui-même , acheva sa phrase par un 
formidable eeste. . f ' <' t; - ' ' ) 



230 COSTAL L'INDIEN. 

« Don Mariano ne l'aurait pas permis, » reprit son com- 
pagnon au corps grêle et à la figure astucieuse et féroce à la 
fois, comme celle de la fouine. 

Ce personnage était Bocardo, l'associé d'Arroyo. 

« Nous nous serions passés de sa permission, reprit Arroyo 
avec un regard farouche; aussi bien nous ne sommes plus 
au service de don Mariano. Le temps est venu où les servi- 
teurs doivent être les maîtres de leurs maîtres. Que m'im- 
porte à moi l'émancipation du pays ? ce que je veux, c est le 
sang et le pillage! » 

A ces mots, qui trahissaient les véritables sentiments du 
féroce insurgé, un éclair de rage brilla dans ses yeux. 

« Il va nous falloir fuir, maintenant, ajouta-t-il; car, si 
cet enragé capitaine apprend que nous sommes ici, il n'est 
pas de motif au monde qui l'empêche de venir mettre le feu 
aux quatre coins de cette hacienda pour nous y brûler tout 
vifs ! Triple sot que je suis moi-même de t'avoir écouté! 

— Oui eût pu prévoir qu'il nous échappât ? répondit 
Bocardo, épouvanté de l'expression du visage de son associé. 

— Toi ! » s'écria le bandit. 

Et, dominé par la fureur d'avoir laissé échapper son plus 
mortel ennemi, Arroyo tira son poignard et en frappa du 
manche un coup si violent dans la poitrine de Bocardo, que 
celui-ci tomba comme une masse de son cheval, avec un 
hurlement de douleur. 

Laissant son compagnon se relever comme il pourrait, le 
guérillero sembla se raviser , et , précipitant son cheval par la 
porte de l'hacienda, il mit pied à terre dans la cour et dis- 
parut dans le bâtiment, sa carabine à la main. 

Quelques minutes 'après, don Rafaël, toujours pensif, 
montait la côte inclinée qui conduisait au sommet des col- 
lines, quand un coup de feu, tiré de la terrasse de l'ha- 
cienda, vint frapper mortellement celui des cavaliers de l'es- 
corte qui était le plus près de lui. 



COSTAL L'INDIEN. 231 

Un sourire d'amère tristesse effleura les lèvres de don 
Rafaël, et une douleur aiguë pénétra jusqu'au fond de son 
cœur, en comparant ce dernier adieu qu'il recevait des ha- 
bitants de l'hacienda à celui qui avait accompagné son dé- 
part deux mois auparavant. La balle venait de frapper pré- 
cisément le cavalier qui avait jugé prudent de cacher à son 
capitaine le nom de deux de ses agresseurs. 

« C'est Arroyo qui a fait le coup ! s'écria involontairement 
celui qui avait cru reconnaître le bandit. 

— Arroyo est dans cette hacienda et vous ne me le disiez 
pas ! s'écria le capitaine avec un accent de fureur, tandis 
que ses moustaches se hérissaient comme celles du lion qui 
va fondre sur sa proie. 

— Je ne savais.... je n'en étais pas certain.... » balbutia 
le cavalier. 

Peu s'en fallut que , dans l'impétuosité de sa colère , 
don Rafaël ne le traitât plus rudement encore qu'Arroyo n'a- 
vait traité son associé. 11 se contint cependant; mais, sans 
réfléchir aux conséquences qui allaient en résulter, le fou- 
gueux capitaine dépêcha le cavalier le mieux monté de sa 
troupe avec l'ordre de lui ramener, sans perdre une seule 
minute, cinquante hommes bien armés, avec quelques pé- 
tards, pour faire sauter la porte de l'hacienda. 

Le cavalier partit au galop, et don Rafaël, se postant avec 
les trois hommes qui lui restaient derrière un pli de terrain 
qui les mettait à l'abri des balles , attendit le retour de son 
messager. 

La chaleur de son sang ne tarda pas à se calmer, et il en- 
trevit alors avec une douleur profonde l'acte d'hostilité qu'il 
allait accomplir contre le père de Gertrudis. 

Un violent combat se livrait chez lui entre des sentiments 
contraires et d'une puissance presque égale. Qu'il persistât 
•ou qu'il faiblît, c'était un sacrilège qu'il lui semblait com- 
mettre; et cependant, la voix du devoir et celle de la passion 



232 COSTAL L'INDIEN. 

parlaient aussi haut l'une que l'autre- au fond cfô.son c<$ur. 
Laquelle des deux allait être écoutée^ tin -h • • ? •. J fr 

La lutte, aussi longue que violente entre ces deux, antago,- 
nistes, n'était pas encore ; terminée quand ; le /détachement 
arriva. Quoi qu'il en pût advenir, dou Rafaël ne pouvait ,dér 
sormais reculer. Le devoir cette fois encore l'emporta. h 

L'officier tira son épée, se mit: à la tête du ; détachement. 
et, sur un signe de lui, le clairon sonna la marche et apprit 
aux habitants de l'hacienda? qu'un corps de cavalerie i ran- 
chissait la chaîne de collines'. ' . ■ : ; . . 

i Quelques minutes plus tard, le détachement se mit en 
rangs -devant l'esplanade : un Cavalier s'avança, sonna de 
nouveau du clairon, et, au nom du. capitaine, de L'armée 
royale ! don Rafaël Très Villas, somma don Mariano Silva 
d'avoir à livrer, morts ou vifs, deux bandits insurgés, Arroyo 
et.Bocardo. i • .:';•'; ; ; 

■ /.Cette sommation faite, don Rafaël , immobile sur sa selle*, 
mais le front pâle et le cœur bondissant, attendit la réponse 
de-idoti Mariano à sa demande. ■■' '. 

Le plus profond silence y répondit seul. 
Iho; ■ ih'i |.*:n -,'i ■ .-: , ' 1 h O'jino'l ■ , ■ ■ j 

: ; ; ; i j " ! ! ! ri I | b~ . m 

'•■■. ; :- : ! : . ' : ' 

fiv/j •:!/;/;! ' . : '■■ f! ! i i • 

CHAPITRE Y III. 

u) oh ' :vl'.f.(i ' : '1 i - : p 

.'] ■ ■ 
Où l'amour est plus fort que le devoir. ,„ . -, 

i|;., F! I ^ I i i /il I 

Outre les conséquences de sa résolution déjà prévues par 
le capitaine Très Villas, il en était une à laquelle il n'avait 
pas pu songer. 

Un simple coup d'œil jeté dans l'hacienda la rendra palpa- 
ble au lecteur. : 01 Jl 



COSTAL L'INDIEN. 233 

Dans le salon que nous connaissons déjà se trouvaient réu- 
nis don Mariano et ses deux filles , et leur position était de 
nature à justifier parfaitement le silence qui avait accueilli la 
sommation de l'officier royaliste. Debout devant la porte et 
le poignard à la main, Arroyo et Bocardo traçaient à l'ha- 
cendero la ligne de conduite qu'il devait suivre. 

a Écoutez, seigneur don Mariano, disait le bandit du ton 
brutal qui lui était habituel, j'aime à croire que votre loyauté 
se refuserait à livrer les hôtes de votre toit. 

— C'est vrai , répondit don Mariano ; et vons pouvez être 
certain.... 

— Je le sais, vous refuserez de nous livrer ; mais ce capi-^ 
laine du diable fera sauter la porte et nous prendra, malgré 
vos cris. Or, voilà ce que je veux éviter. 

— Connaissez- vous un moyen pour l'empêcher? 

— Sans doute, il y en a un fort simple. Ce coyote de Bel- 
zébuth a été votre ami, Si, en ma qualité de serviteur de vo- 
tre maison.... jadis..., je suis bien instruit de ce qui s'y 
passe, il a, en outre, un faible pour la charmante donaGer- 
îrudis. et. en conséquence, il aura égard au terrible danger 
que vous courez. 

— Un danger! je ne vous comprends pas. 

— Vous allez me comprendre : vous direz au capitaine que, 
s'il se décide à faire sauter la porte, il nous prendra en 
vie, sans aucun doute; mais que, pour vous et vos deux 
filles, il ne trouvera que vos cadavres. Me comprenez-vous à 
présent? » - 

Les paroles d'Àrroyo eussent pu être moins explicites : 
l'air de férocité répandu sur tous ses traits indiquait assez 
sa pensée. Les deux filles de l'hacendero se jetèrent avec ef- 
froi dans ses bras. 

En ce moment, le son du clairon se fit entendre de nbu^ 
veau, et la voix menaçante du soldat arriva jusqu'aux oreilles 
des hôtes de l'hacienda. 



234 COSTAL L'INDIEN. 

L'hacendero, tremblant sur le sort de ses deux filles li- 
vrées sans défense à ces deux anciens vaqueros, dont les 
compagnons obstruaient le corridor, laissa passer encore 
sans réponse la seconde sommation, déjà plus impérieuse que 
la première. 

« Con mil demonios! s'écria le bandit, il n'y a pas tant à 
tergiverser! Présentez-vous à la fenêtre, si vous craignez de 
vous montrer face à face avec cet enragé capitaine, et dites- 
lui rondement la chose, sinon.... » 

Le clairon qui , pour la troisième fois, jeta ses retentissantes 
menaces aux oreilles effrayées des deux jeunes filles, inter- 
rompit le bandit. 

« A sac la maison des ennemis de l'Espagne! » cria une 
voix mâle dont l'intonation porta dans l'âme de Gertrudis un 
tressaillement de terreur et de joie tout ensemble. 

C'était la voix de don Rafaël. 

c Encore un moment, s'écria don Mariano, en se présen- 
tant sur le péristyle qui surmontait le perron et d'où son re- 
gard pénétrait jusqu'à la plaine, en même temps qu'il s'of- 
frait lui-même à la vue de ceux du dehors; j'ai deux mots à 
dire au capitaine. Où est-il? 

— Je suis ici ; ne me voyez-vous pas? 

— Ah ! pardon , dit l'hacendero avec un sourire d'amer- 
tume; je n'avais connu jusqu'ici le capitaine Très Villas 
que comme un ami , et je ne le reconnaissais pas dans 
l'homme qui menace de ruine le toit de celui dont il a été 
l'hôte. » 

A cette phrase imprudente , dont l'hacendero n'avait pu 
retenir l'ironie, une vive rougeur remplaça sur le front du 
l'officier la pâleur dont il était couvert. 

« Et moi, reprit-il, je ne vois plus en vous aujourd'hu 
qu'un fauteur de l'insurrection impie que j'ai juré d'étouffer 
et que le maître d'une maison dont des bandits sont les hô- 
tes. N'avez-vous pas entendu qu'il faut me les livrer? 



COSTAL L'INDIEN. 235 

— En aucun cas je ne voudrais trahir ceux que j'ai pro- 
mis de défendre, continua l'hacendero, emporté ma'gré lui . 
au delà des bornes qu'il s'était prescrites; mais, dans celui-ci, 
je ne suis pas libre de ma volonté, et je suis chargé de vous 
dire, de la part de ceux que vous poursuivez, qu'ils poi- 
gnarderont mes deux enfants et moi avant de tomber entre 
vos mains. Notre vie répond de la leur maintenant , capi- 
taine; c'est à vous de savoir si vous persistez toujours à vou- 
loir qu'ils vous soient livrés. » 

L'amertume avait disparu du langage de l'hacendero, el 
ces derniers mots furent prononcés avec une fermeté digne 
et triste, dont l'accent retentit douloureusement au cœur du 
capitaine. 

Un nuage obscurcit les yeux de don Rafaël à la pensée de 
Gertrudis tombant sous le poignard des guérilleros, qu'il 
savait bien capables d'accomplir leur menace , et il fut 
presque heureux qu'un devoir d'humanité à remplir se pré- 
sentât non moins impérieux que celui auquel il avait obéi 
jusqu'alors. 

« Bien ! dit-il après un court silence, car cette fois sa fer- 
meté se trouvait vaincue à l'avance; portez au bandit qu'on 
nomme Àrroyo la promesse solennelle qu'il n'aura rien à 
craindre, s'il se montre; je mets cette condition non pas au 
pardon, mais au sursis que l'humanité me fait un devoir de 
lui accorder. 

— Oh ! je n'ai pas besoin de votre parole ! s'écria impu- 
demment le bandit en se montrant à côté de don Mariano : 
n'ai-je pas là dedans des otages qui répondent mieux de 
ma vie? Eh bien ! que voulez-vous à Arroyo, seigneur capi- 
taine?» 

Les veines du front gonflées, la lèvre frémissante et l'œil 
enflammé à la vue de l'un des assassins de son père, de 
l'homme qu'il avait si longtemps et si vainement poursuivi , 
du bandit enfin qu'il pouvait saisir vivant et qu'il devait 



1236 COSTAL L'INDIEN. 

laisser échapper, le capitaine eut besoin d'un moment pour 
apaiser les passions impétueuses qui grondaient au fond de 
so,n eoçur. j-_, V ! ' . <■ \ ! i I fi - ' . ; I 

Mais, sans qu'il s'en aperçût, sa main crispée contenait 
violemment la bride de son cheyal , ses éperons tôurmen-- 
taient ses flancs, et l'animal , se dressant' droit sur ses pieds 
de derrière , fut retomber d'un bond presque contre la porte 
de l'hacienda. , -, ' '»'.:-*! 

On eût dit que son cavalier voulait 'franchir, l'obétàcle'jqil 
le séparait du féroce guérillero. Le bandit ne put retenir 1 un 
geste d'effroi. 

« Ce, que je veux à Arroyo, répondit enfin lé capitaine-', 
c'est de graver ses traits dans ma mémoire pour ne plùs;le>s 
méconnaître , quand je le poursuivrai pour l'attacher vivant 
à la queue de mon cheyal. , ' I ■■'■ •/>■') 

-tj Si c'est pour me dire de ces tendresses que voûs'm'ap- 
pelez.,.. y> \"\ : -, ! : j ■ ■ '-, ■ , . 

Le bandit faisait mine de rentrer dans l'hacienda. 

« Écoute, s'écria don Rafaël, tu auras la vie sauve, je l'ai 
promis; l'humanité me fait un devoir de t'épargner: > 
, -- - Aussi, ne vous en sais-je pas gré, capitaine! ; c 

— -TaTeconnaissance serait un outrage ; mais si, dans le moi 
ceau de fange sanglante qui te sert de cœur, il est qùelqiu 
trace de bravoure, monte à cheval, prends les armes qu'i 
te plaira et sors seul de cette enceinte : jetedéfie'à un com- 
bat à mort! » , h-.'i '; ! riO - 

Le capitaine, en parlant ainsi, se dressait sur 'ses étriers 
et la noblesse de sa contenance offrait Un i frappant con- 
traste avec la contenance basse et féroce àla. fôisfde'l'hommi 
qu'il défiait. L'outrage lancé par don Rafaël le frappait ei 
pleine , face ; mais ; Arroyo : ne se | sentit que ;lè courage de h 
dévorer. •■-<-!■;■',' ! ' i • 

« Bah! vraiment! dit-il en affectant de plaisanter; ci'n 
quanlbej contre un! f h'rp r.flrn J 



COSTAL ^INDIEN. > 237 : 

j — J'engage ici solennellement, devant mes soldats, devant i 
Dieu, ma parole> de gentilhomme que, quelle que soit l'is- 
sue du combat, c'est-à-dire si je succombe, il ne te sera 
rien' fait. * ^ '■ ' ; 

Un moment le bandit demeura indécis et muet; on aurai! 
pu croire qu'il calculait les chances de ce combat; mais 1 il 
avait trop de fois appris à connaître la valeur personnelle du 
capitaine pour trouver qu'elles fussent en sa faveur. È n'osa 
accepter. 

«Je refuse! dit-il. i ' 

— Garde ton cheval , je te combattrai à pied. 

'— Demonioi je refuse, vous dis-je. 

- — Je m'en doutais; mais écoute encore : je te laïsst) ma 
parole qu'il ne te sera rien fait, si tu veux permettre aux ha- 
bitants de cette maison, que je désignerai, de la quitter pour 
venir avec moi se mettre sous la sauvegarde d'un ennemi 

" loyal. 

' — Je refuse encore, répondit Arroyo. 

— Va, tu n'es pas un homme! et, quand cette main te 
tiendra, au lieu de te traiter en homme, je te ferai mourir 
sous le fouet , comme un chien enragé. » 

"Après avoir jeté cet adieu terrible, le capitaine iii faire 
une volte à son cheval et tourna le dos au bandit avec un 
geste du plus profond mépris. 

Le clairon retentit de nouveau et le détachement réprit 
le chemin des montagnes. Don Rafaël emportait dé cette en- 
trevue, dont le résultat était si douloureux pour lui , un res- 
1 sentiment profond des paroles trop sincères de don *Ma- 
jriano, outre l'inquiétude mortelle qu'il éprouvait' à Fidéè de 
^laisser ses deux filles au pouvoir d'un monstre tel' qu'Ai*-' 
royo. 
" Ses craintes, à ce sujet, ne se réalisèrent du moins qu'en 
partie': dfeux jours après, il apprit par un de ses batteurs 
d'estrade que .cette fois Arroyo et Bocardo avaient quitté la 



258 COSTAL L'INDIEN. 

province après avoir pillé l'hacienda, et que les habitants de 
las Palmas n'avaient pas eu à subir d'autre malheur. 

Le capitaine Très Villas se mit alors en devoir d'obéir aux 
ordres qu'il avait reçus de rejoindre son corps. Caldelas ve- 
nait d'obtenir un commandement, et tous deux étaient partis 
en laissant la garnison del Valle aux ordres d'un lieutenant 
catalan du nom de Yeraegui. 

Don Rafaël avait pris une part active à la bataille de Cal- 
deron, où, avec six mille hommes, le général Calleja dispersa 
les cent mille insurgés d'Hidalgo. Depuis il avait continuelle- 
ment guerroyé sur divers points du royaume, et il revenait 
de San Blas à Oajaca, sur le navire où il n'a fait que nous 
apparaître un instant, lorsqu'à son arrivée de nouveaux or- 
dres l'avaient envoyé au siège de Huajapam. 

Son ancien frère d'armes, Caldelas ; s'y trouvait en qualité 
de maréchal de camp , tandis que , moins heureux que lui , 
don Rafaël n'avait que le grade de colonel. 

Revenons maintenant à Julian, qui vient de causer une si 
vive émotion au colonel en parlant d'un message important. 

L'absence, dit un moraliste, dissipe un sentiment passa- 
ger, tandis qu'elle enflamme une passion profonde, de même 
que le vent qui éteint une bougie augmente l'ardeur d'un in- 
cendie. L'absence avait produit sur don Rafaël l'effet du vent 
sur l'incendie; il espérait toujours que Gertrudis lui enver- 
rait un message de pardon et d'amour. 

On ne s'étonnera donc pas du trouble causé dans l'âme de 
don Rafaël à l'annonce de l'arrivée d'un messager. 

«Eh bien! Julian, qu'avez-vous à m'apprendre? dit le 
colonel en dissimulant de son mieux l'émotion qui l'avait 
gagné ; les insurgés se sont-ils emparés de notre forte- 
resse ? 

— Oh ! non , répondit Julian , les hommes de notre garni- 
son ne se plaignent que de la tranquillité dont on les laisse 
jouir. Quelques courses dans la campagne , qui leur livre- 



COSTAL L'INDIEN. 239 

raient îe pillage d'une riche hacienda , ne leur feraient pas 
de peine. Du reste, les nouvelles que j'apporte à Votre Sei- 
gneurie sont de nature à leur procurer cette satisfaction. 

— C'est donc un message de guerre que vous m'apportez? 
dit le colonel avec un air de désappointement triste qui 
frappa Julian. 

— Un message de vengeance ; mais , pour commencer 
par le moins important , je crois être agréable à Votre Sei- 
gneurie en lui apprenant que je ramène avec moi son bon 
cheval el RoncaJor. 

— Roncador? 

— Oui, l'animal que vous aviez perdu à votre affaire de 
las Palmas. Il y a été recueilli , à ce qu'il paraît , et surtout 
soigné.... oh ! soigné à merveille, et on nous l'a renvoyé à 
l'hacienda. 

— Qui l'a renvoyé ? s'écria vivement don Rafaël. 

— Qui pourrait-ce être , sinon don Mariano Silva ? Un de 
ses gens l'a ramené, il y a trois jours, en disant que le 
maître auquel il avait appartenu reverrait peut-être ce che- 
val avec plaisir. Puis, comme vous l'aviez perdu sellé et 
bridé, on le renvoyait avec la bride et la selle , à telles en- 
seignes que le Roncador portait à son frontail un fort joli 
nœud de rubans rouges, ma foi ! 

— Et où est ce nœud ? demanda don Rafaël avec d'autant 
olus d'empressement qu'il croyait deviner quelle main l'y 
sivait attaché. 

— Un de nos hommes , Felipe el Galan , s'en est fait une 
cocarde. 

I — Felipe est un drôle que je châtierai de son indiscrétion ! 
'écria don Rafaël avec colère. 

— Je l'en ai prévenu, c'est son affaire. Je dois vous dire 
ncore que le messager de don Mariano apportait une lettre 

■i'Our vous. 

- — Et vous ne commenciez pas par m'en avertir ! 



210 COSTAL L'INDIEN. 

--—Je commençais par le commencement, reprit îe flegma- 
tique Julian. Voici la lettre. » 

En disant ces mots , le messager tira de sa poche un petit 
paquet de feuilles de maïs dans lequel , par précaution , il 
avait enveloppé la lettre , et la remit à don Rafaël , qui la 
prit d'une main dont il cherchait à dissimuler le tremblement 
nerveux. 

« Bien ! dit-il froidement. Maintenant ; que vous reste-t-il 
à me dire?» 

Cette lettre pouvait être de Gertrudis, et le colonel, avec 
cet air de froideur affectée, n'avait d'autre but que de se ré- 
server la volupté de a lire quand il allait être seul. 

« Arroyo, Bocardo et leurs bandits ont reparu dans la 
province, acheva Julian, et le lieutenant Verâegui m'en- 
voie.... 

— Arroyo, Bocardo! interrompit don Rafaël, tout à coup 
ramené du pays des doux songes à ses idées de vengeance ; 
dites de ma part au lieutenant Verâegui qu'il donne double 
ration à ses chevaux pour les préparer à entrer en campagne, 
qite dans quelques jours je serai avec lui pour la commen- 
cer ; car , après le dernier assaut que nous allons livrer \ ou 
Huajapam sera pris , ou nous lèverons le siège: J'obtiendrai 
un congé du général en chef , et dussions-nous , pour saisir 
enfin ces deiix bandits, mettre le feu aux quatre coins de la 
province, nous le ferons. Allez, Julian. » 

Le messager se disposait à partir , quand don Rafaël . 
voyant sur une table où il l'avait déposée la lettre qui lui 
promettait un instant de bonheur , s'adressa de nouveau à 
Julian, et lui dit : 

« Tenez ! vous avez été un messager de bonnes nouvelles, 
je veux vous en récompenser. » 

Et il lui mit dans la main un quadruple d'or , que Julian 
reçut avec empressement, mais non sans être profondé- 
ment surpris de se voir si généreusement payé pour avoir 



COSTAL L'INDIEN. 241 

apporté la nouvelle de la ; réapparition d'Arroyo et de sa 

bande. Toutefois, son contentement dépassait encore sa 

- surprise i - » eo! v>! 

] Quand il fut parti, don Rafaël prit la lettre et la tint un 

instant dans sa 1 main sans oser l'ouvrir. Son xœur battait 

avec violence, car il ne doutait pas que cette lettre ne fût de 

' Gertrudiis , et c'était là première marque de souvenir qu'il 

recevait d'elle clepuis près de deux ans qu'il avait embrassé 

la cause royaliste. 

Il rompit enfin le cachet. La lettre , écrite d'une main de 

femme, qui pouvait tout aussi bien être celle de Maïianita 

que celle de Gertrudis,<ne contenait que ce peu de mots qui 

ne précisaient rien : : . 

'<''.'.'' - ' . . '■ . • 

« Les habitants de las Palmas n'ont pas oublié qu'ils ont 

été les obligés de don Rafaël dans une circonstance bien cri- 
tique, et ils ont pensé que le colonel serait peut-être aise de 
rentrer en possession d'un cheval que le capitaine Très Villas 
avait eu quelque raison d'aimer, » ■ . ' , . 

« Les obligés ! s'écria don Rafaël avec amertume ; quelle 
1 ingratitude ! Ne. dirait-On pas qu'en trahissant pour eux un 
' 'serment .fait sur la tété d'un -père je n'ai fait que leur rendre 
un service de pure' politesse ? Allons ! tâchons de ne .plus 
! penser à ceux qui m'ont oublié. » ■" k •' 

Le colonel mit néanmoins, tout en soupirant , un papier 
'qu'il supposait avoir touché les mains de -Gertrudis dans 
! une petite poche, de son uniforme, pratiquée juste auprès du 
' 'cœur. ] '■' ■ ■•■''' ' '■■','...?■.. - ' •••''' ■ - ; - ' 

■ Toutefois, pendant le trajet rie sa tente à celle du géné- 
ral en chef j où Je*" conseil de guerre allait s'assembler, un 
'" rayon d'espérance s'obstinait à se faire jour dans ce cœur 
'froiésé. Gertrudis'savàrt quel prix' il- attachait à ce cheval 
'•"souvent 'caressé par; sa main., Voila pourquoi sans doute elle 
le lui renvoyait ' âvè-c ce nœud de rubans rouges 1 destiné: à 
200 p 



212 COSTAL L'INDIEN. 

lui rappeler les fleurs que dans un temps plus heureux elle 
suspendait à son frontail. 

Le brigadier Bonavia, les commandants Caldelas et Régules 
étaient assis autour d'une table couverte d'un grossier tapis 
vert, quand le colonel entra dans la tente. Le conseil n'avait 
pas encore commencé. 

« Eh bien ! colonel, dit le général de brigade, j'ai appris 
que vous veniez de recevoir un message. Est-il confidentiel 
ou sa teneur peut-elle intéresser la cause royaliste ? 

— Le lieutenant qui commande pour le roi l'hacienda del 
Valle me fait savoir que ces deux guérilleros que les deux 
partis devraient mettre hors la loi , Arroyo et Bocardo , ont 
reparu dans la province avec leur bande , et , après la prise 
de cette bicoque , j'aurai l'honneur de solliciter de Votre 
Excellence la mission d'aller moi-même les traquer comme 
des bêtes féroces. 

— Cette mission vous sera donnée , colonel ; je ne saurais 
trouver personne qui fût plus digne de la remplir. 

— Personne du moins n'y mettrait plus d'acharnement , » 
ajouta don Rafaël. 

Le conseil de guerre commença. Sans rendre compte en 
détail de ce qui s'y passa, nous nous bornerons à rapporter ce 
qui fera connaître la position respective des assiégeants et 
des assiégés. 

« Messieurs, dit le général, il y aura demain cent quatorze 
jours que nous avons ouvert le siège de ce que le colonel 
Très Villas appelle avec raison une bicoque ; sans compter 
les escarmouches, nousavonslivréquinzeassauts,etcependant 
nous sommes encore aussi peu avancés que le premier jour. 

— Moins avancés même , dit Régules quand le brigadier 
eut achevé ce court résumé , car la confiance des assiégés 
s'est accrue du succès de leur résistance. Ils n'avaient pas 
de canon, et le colonel Trujano possède aujourd'hui trois 
pièces qu'il a fondues avec les cloches des églises. 



COSTAL L'INDTEN. 2i3 

— C'est dire implicitement que le commandant Régules 
«st d'avis de lever le siège ! » s'écria Caldelas avec quelque 
ironie. 

Depuis longtemps déjà une animosité secrète existait entre 

les deux maréchaux de camp , Caldelas et Régules , l'un 

d'une bravoure et d'une loyauté à toute épreuve , l'autre 

1 souvent cruel sans nécessité et d'un courage peut-être plus 

I que contestable. 

« C'est la question de lever ou de continuer le siège que 
nous avons à discuter , interrompit le général. C'est au coio- 
i nel Très Villas , comme le plus jeune et le moins élevé en 
grade, à donner son avis. Parlez, colonel. 

— Lorsque quinze cents hommes assiègent une place 
9 comme Huajapam, à peine défendue par quatre cents, ils 
\ doivent la prendre ou se faire tuer jusqu'au dernier sous ses 
! retranchements; car, autrement, c'est compromettre à la fois 
I 8 leur honneur et le succès de la cause qu'ils soutiennent. 

Voilà l'opinion que j'ai l'honneur de soumettre à Votre Excel- 
T lence. 

— Et vous, commandant Caldelas. quel est votre avis? 

] f — Celui du colonel, repartit Caldelas. Lever le siège serait 
f Mu plus pernicieux exemple pour les royalistes et un déplo- 
yable encouragement à l'insurrection. Que dirait le brave 
, commandant en chef des troupes du roi , don Félix Calleja ? 
;f P : Pendant cent jours, il a assiégé dans Cuautla un général 
Aplus habile, plus redoutable queTrujano, Morelos, et, au bout 
îfilu centième, il était maître de la ville 
fi — Morelos l'avait évacuée, objecta Régules. 

— Qu'importe? il s'avouait vaincu, et la bannière d'Es- 
erl oagne a eu les honneurs du siège. » 

;ês bî, c'était au tour de Régules de parler. 
^ Il énuméra longuement les lenteurs et les difficultés du 
* ik iiége, les assauts infructueux et sanglants qui avaient été 
ivres; il chercha à démontrer combien était nuisible à leur 



24 i COSTAL L'INDIEN. 

cause un vain point d'honneur qu'on faisait prévaloir sur les j 
nécessités politiques, qui exigeaient impérieusement qu'on 1 ne 1 
laissât pas se consumer devant un village sans importàhcë'îé 
coulage de mille braves soldats , tandis que Morelos sepor- j 
tait sùrOajaca. « Et quand je dis mille soldats,' ajoutà-t-il 1 ,] 
: ce ! n'est pas sans raison; car le colonel, en parlant de quiniei 
cents, a fait entrer les morts en ligne de Compte.... Jusqu'à j 
présent, continua-t-il , dans toutes nos rencontres avécTéïi'- J 
némi sur divers points du royaume, nous n'avons eu affaire J 
qu'à des soldats électrisés par ce qu'ils appellérit l'amour diil 
pays, tandis qu'en face de nous combattent des assiégés fana- 1 
îisés par l'esprit religieux de Trujano, qui inspire aux habitants I 
dé sa petite ville un courage égal à celui de ses soldats. Gel 
ne sont donc pas trois Cents' ennemis seulement que hous/l 
avons devant lions, 'mais bien mille fanatiques qui se battent! 
en ; désespérés et meurent en chantant. Pendant que nous 
nOtts f cohsumons en inutiles efforts, Thisiirrectibn se propage 
dans la province, et nous perdons ici un temps qui serait plus 
utilement employé à l'étouffer. Mon avis est donc de leverun 
siégé 'désastreux sous tous lés rapports; 1 ! '■' ; ' 

h ;4-^ Les assiégés se rappellent lès exploits dcYàbguitiân, dit 
C.àîd^la's; 1 voilà pourquoi ils se défendent si' bien. 1 W] : ' " 
'< !A! '•' celte allusidii , dont hoirs expliquerons le sens plus 
t,àiid ! | l ïte'gulés'se mordit les lèvres' de dépit ; et répondit 
jV^r r ito regard' '' de haine' ' concentrée au • regard ; ironique à 

fâflta*' « ; ,,o ' ioM ■' ; -;'; ' : : ;: ■ ' ' lkhsï 

Au point de vue d'uhgériéràleWchef , responsable d"e ïa' 
vie de ses soldats', par cela < r taëttié / moins 'accessible au 
point' dHhohheur qu'un officier d'un rang inférienrv lés raisons 
alléguées par Régules ne manquaient |)as d'une' certaine 
solidité, et le général partageait' sèh avis. 1 ' ;i 5 >'■■ ' ') 

'CépCiidarit , sans vouloir tiser de la prépondérance Icjue 
îui ; donnaient : 'et son grade et l'autorité du éommandemént , 
u proposa un moyen terme: '' > r > orb-jorb !i /il 



COSTAL L'INDIEN. , 245 

j C'était de livrer le lendemain un dernier et terrible assaut, 
(jet de lever le siège s'il était infructueux comme les pré- 
cédents. 

Le général en chef parlait encore, lorsqu'un bruit vague et 
[lointain se fit entendre du côté de la ville assiégée. Ce bruit, 
>$lu reste, semblait n'être produit que par les diverses intona- 
tions d'un chant solennel d'actions de grâces. Bientôt le son 
.Jes clairons et l'explosion de nombreuses fusées, tirées en 
joigne de joie, le dominèrent entièrement. 
(I « Ces réjouissances publiques sont de mauvais présage 
i fl >Our nous ! s'écria Régules, quand on ne put douter plus 
. ongtemps de la nature de ce joyeux tumulte. Ce n'est pas 
K lemain qu'il faut lever le siège, c'est aujourd'hui. 
, —C'est-à-dire qu'il faut fuir devant des pétards! repartit 
f :aldelas. 

- Tomber comme les murs de Jéricho devant des trom- 
pettes ! ajouta le. colonel. 
— Puissé-je n'avoir pas raison ! » dit Régules. 
Et, malgré son avis, la détermination de donner le. ien<|e- 
lain un dernier assaut fut, prise dans le conseil. 
■ Cet assaut cependant ne devait pas avoir lieu. Nous dirons 
ans le chapitre suivant les raisons qui s'y opposèrent, et 
ij-fous ferons connaître la cause des signes de joie qui partaient 
jjjie la .ville assiégée. : , < 

] , Le conseil terminé , les officiers regagnèrent leurs tentes, 
on Rafaël avait hâte de se trouver seul pour réfléchir à l'aise 
\ sens du message qu'il .avait reçu, et surtout pour caresser 
I doux rayon d'espoir qui venait de pénétrer dans son c(eur. ; 
(, ; .isqu'alors si (triste.. , ■ ' ; / , , 

^,,111 ne daigna môme pas prêter l'oreille au bruit de la joie 
ïs.;, assiégés ,j bien que le camp espagnol tout entier s'en 
m/éoeçupât comme d'un sinistre augure. 

■ ' • : •' .' .■■■.. '. i ')fj| 



246 COSTAL L'PDIEN. 



CHAPITRE IX. 

Valerio Trujano. 

L'ancien muletier qu'on a vu ne pas vouloir s'exposer aux 
chances de la guerre avant d'avoir religieusement payé ses 
dettes, aujourd'hui le colonel don Valerio Trujano, n'était 
qu'un guérillero comme il y en avait tant alors. Le renom 
dont il jouissait néanmoins dans les limites étroites de sa 
sphère était un sujet continuel d'inquiétudes pour les chefs 
royalistes de la ville de Oajaca. Ils pensèrent que le mo- 
ment était venu d'écraser ce redoutable ennemi qui se trou- 
vait privé de l'appui de deux de ses compagnons , don Mi- 
guel et don Nicolas Bravo , guérilleros comme lui , que 
Morelos venait de rappeler à Cuautla. 

Telle était l'importance qu'on attachait à la défaite du 
religieux insurgé , que le gouvernement fit marcher contre 
lui presque toutes les forces de la province. Trujano se 
trouvait alors dans le bourg de Huajapam, où nous l'avons 
déjà vu, et c'est là qu'il eut l'occasion de s'immortaliser 
par la belle défense qu'il fit de cette petite ville ouverte de 
tous côtés; heureusement pour lui, Huajapam était abon 
damment pourvu de vivres. 

La résistance ne devenait possible qu'en changeant les 
règles ordinaires ; c'est ce que fit Trujano. 

Il commença par faire emmagasiner tous les vivres, dont 
il se réserva chaque matin la distribution exclusive à cha- 
que soldat et à chaque famille ; puis il établit une sévèn 
discipline monastique que , depuis le premier jusqu'au der- 



COSTAL L'INDIEN. 2H 

nier jour , au milieu des péripéties sanglantes d'un siège 
de cent quatorze jours , la force de sa volonté , son ascen- 
dant irrésistible sur le soldat comme sur le bourgeois sut 
maintenir exempte de la plus légère infraction. 

Le temps avait été distribué comme dans un couvent , et 
les oraisons absorbaient la plus grande partie de celui que 
laissaient libre les devoirs militaires et les attaques des as- 
siégeants. Ces oraisons se faisaient en commun, et, dans 
cette bourgade privée de toute communication au dehors , 
j au milieu d'une population ignorante des joies de la vie, 
; toujours en face de la mort, elles s'accomplissaient avec 
I cette ferveur du matelot qui implore la miséricorde de Dieu, 
i son seul refuge contre les fureurs de la tempête. 
! Grâce à ces dispositions étranges , mais sages, le décou- 
ragement n'avait pas de prise sur des âmes continuelle- 
ment occupées. Quand les vivres devinrent plus rares , 
aucun regard scrutateur ne pouvait sonder le vide des maga- 
sins , aucune bouche indiscrète ne pouvait annoncer une 
;' prochaine disette , et il était évident que l'entreprise des 
Espagnols sur Huajapam ne pouvait avoir que deux issues : 
if écraser jusqu'au dernier des assiégés ou abandonner le 
fp siège. 

à Depuis cent jours et plus cet état de choses existait , et , 
^pendant ce long espace de temps, une seule tentative de 
insecours avait été faite par le colonel Sanchez et le padre 
itpTapia; elle avait échoué, mais la constance de Trujano n'é- 
H-ltait pas à bout. Le découragement était seulement du côté 

les Espagnols. 
à Parmi les assiégés , tout pliait sous l'ascendant sans bor- 
nes de cet homme vraiment extraordinaire, chez qui étaient 
jiiréunies les plus brillantes qualités , même celles qui sont le 
a-olus faites pour s'exclure mutuellement. 
$)'• Jamais la fougue de son esprit ne diminua la prudence 
»iyle ses plans, et jamais elle ne chercha à devancer l'époque 



££8 : COSTAL L'INDIEN. 

de leur maturité. Brave jusqu'à la- t entérite, il, n'en était; pas : 
moins exact à calculer minutieusement toutes les chances \ 
du combat. Sa .'physionomie ouverte et prévenante comman-v 
dait la franchise et forçait chacun' à lui , livrer son secret, ; 
tandis que personne ne pouvait pénétrer le sien ; sa bonté!, 
sa douceur envers ses troupes, loin de dégénérer eh fai- I 
blesse, le faisaient craindre autant qu'elles lé faisaient ai- I 
mer; un charme indéfinissable ;enfin émanait de, toute, sa ■ 
personne et excluait jusqu'à la pensée de lui (désobéir. r{ 

Maintenant, si l'on réfléchit qu'en 4812 les Espagnols 
étaient encore maîtres de toutes les ressources de l'admi- 
nistration, des courriers, des voies de communication ; t que , 
l'insurrection était isolée, traquée de tous, côtés. , on ne - 
trouvera pas étonnant que , à la même époque où Trujano 
était bloqué dans Huajapam, Morelos, assiégé à deux ou 
trois journées de là, dans Cuautla, ignorât la position de 
l'ancien muletier. , 

Depuis un mois déjà Morelos, retiré àlsucar après avoir 
évacué Cuautla, n'était pas plus instruit qu'auparavant r du 
sort des assiégés de Huajapam. Heureusement pour eux, 
Trujano connaissait, le lieu de la retraite de Morelos, et il 
avait résolu de lui expédier un courrier pour lui demander 
du secours. . . [ ; . -, - , \ ' 1 1 

Cernée comme l'était, la place s, l'entreprise était presque 
impraticable, et, pour en assurer lejsuccèsj X ru Jano faisait 
une, neuvaine, afin d'implorer la protection: du ciel, ; ; > ,,; . , ; 

Le jour où du camp espagnol nous pénétrpns dans la Vjilte 
assiégée, la neuvaine s'achevait, et c'était le soir de la sur- 
veille; de la délibération du conseil de guerre dont nous, ve- 
nons de rendre compte. , 3 \ f > . , ; ; . } ■ \ ,, 

Ijl était déjà nuit close. Toute la population de Huajapam 
se trouvait réunie pour, l'heure de, la prière sur une place' 
éclairée par |a lueur jde torches décote, quoique! là lurije 
brillât au haut du ciel. . ', ; t. •' j i ? ■ 



COSTAL .-LflNp.ipî. i 249 

Une église dqntles bombes avaient é ventre le dôme et des 
maispns en mines entouraient la place. , 

Le temple des assiégés était la place elle-même, la voûte 
étoilée du ciel lui servait de dais. Partout , à la rouge clarté 
des torches j on distinguait les assistants silencieux et re- 
cueillis ;,les femmes, les enfants et, les vieillards sur le seuil 
des maisons ; au milieu de la place , les soldats avec leurs 
uniformes et leurs .vêtements en lambeaux et leurs armes à 
leur côté. Plus loin, des blessés, aux linges ensanglantés, se 
traînaient pour prendre part à la prière commune. 

A l'aspect d'un homme qui, le front calme, l'air in- 
spiré, s'avançait, au milieu de la place comme jadis les ju- 
ges d'Israël, toutes les têtes se découvrirent ou s'inclinèrent. 

Cet homme était le colonel Trujano. Il fit signe qu'il allait 
parler, et le silence devint plus profond encore. , , 

a Enfants, çommença-t-il d'une voix sonore, l'Écriture a 
dit :« Ceux qui gardent la ville veilleront en vain si le Sei- 
« gneiir ne veille avec eux ; » supplions donc le Dieu des 
armées de veiller avec nous. » 

Tous s'agenouillèrent, et, dans l'espace resté vide autour 
de lui, Trujano s'agenouilla aussi. 

«C'est ce soir, reprit-il, que s'achève la neuvaine; com- 
mencée pour l'heureux retour de notre messager; prions 
aussi pour lui et chantons les louanges de Dieu, qui jusqu'ici 
a préservé ses enfants qui ont eu confiance en lui. » ( 

Alors il entonna le verset du psaume qui dit : 

u Sa vérité vous servira déboucher , vous ne craindrez ni 
les terreurs. -de- la nuit, ni la' flèche qui vole durant le jour, 
ni la contagion qui se glisse dans les ténèbres , ni, les .atta- 
ques du- démon, de midi. » , ; ■; . ..-:', 

-Après . chacun des versets du psaume , les assistants répé- 
taient : ' i - ' ' [ .<■■•.. 

« Seigneur, ayez pitié de nous. Seigneur, prenez- n.<>u s eu 
miséricorde. » . - 



2r0 COSTAL L'INDIEN. 

Les sentinelles espagnoles, veillant autour de la tranchée 
ouverte par les assiégeants, prêtaient mélancoliquement l'o- 
reille à ces pieux cantiques, qui seuls troublaient le profond 
silence des ténèbres. 

En face du factionnaire le plus rapproché delà ville, quel- 
ques cadavres mexicains, que leurs frères n'avaient pu em- 
porter, gisaient à peu de distance. 

La nuit ajoutait encore à l'horreur de ce lugubre spectacle. 

Tous avaient été plus ou moins mutilés, nous l'avons dit, 
par des ennemis qui se vengeaient souvent sur les morts de 
leur impuissance contre les vivants. 

Le soldat allait et venait dans un espace restreint , tour- 
nant alternativement le dos aux corps étendus sous ses 
yeux, et les comptant comme un homme désœuvré, tout en 
conservant entre eux et lui un espace raisonnable. 

Puis, cherchant à se procurer une distraction un peu moins 
triste, la sentinelle essayait de distinguer les paroles qu'on 
chantait non loin d'elle. 

La voix lointaine disait : 

« Il en tombera mille à votre droite et dix mille à votre 
gauche , mais le mal n'approchera point de vous. 

— Ah , diable! serait-ce du latin? se dit la sentinelle. Ce 
doit être quelque prière pour les morts. » 

Tout à coup il lui sembla qu'en parlant de morts le nom- 
bre s'en était augmenté sous ses yeux. 

« Je me serai trompé, » continua l'Espagnol dans son mo- 
nologue. 

Il compta de nouveau ses cadavres ; cette fois il se rap- 
pela bien qu'il y en avait dix. 

Puis il continua à écouter le cantique et ce verset : 

« Tous marcherez sur l'aspic et le basilic , et vous foule- 
rez aux pieds le lion et le dragon. 

— Ah ! ils parlent de dragon, des dragons de la reine, 
peut-être » 



COSTAL L'INDIEN. 251 

L'Espagnol s'interrompit. Il crut s'apercevoir que, bien que 
dans ses promenades il mesurât très-exactement ses pas à 
la distance convenable qu'il voulait maintenir entre lui et 
les cadavres , cette distance s'amoindrissait à chaque tour. 

11 se mit alors à compter ses pas, et, quoiqu'il en fît exac- 
tement le même nombre à chaque allée et venue., il se trou- 
vait toujours plus près de l'un des cadavres qu'il ne croyait 
l'être. Il fallait que le cadavre eût marché ou que la senti- 
nelle se trompât. Le dernier cas était le plus probable. Ce- 
pendant l'Espagnol s'approcha du mort pour l'examiner. Il 
était étendu sur le côté , et une plaie sanglante marquait 
seule la place qu'avait occupée son oreille. Cet examen ras- 
sura le soldat devenu tout à fait certain que , puisque le 
mort (c'était un Indien) n'avait pu s'avancer tout seul, il 
devait s'être trompé lui-même. Il avait bien eu la tentation 
de lui passer sa baïonnette à travers le corps ; mais un ca- 
davre acquiert dans l'ombre de la nuit une certaine solen- 
nité imposante qui repousse la profanation, et la sentinelle 
reprit sa promenade dans le même sens qu'auparavant, sans 
avoir cédé à sa tentation. 

« Si des cadavres pouvaient aller, pensa l'Espagnol, je 
dirais presque que ceux-ci ont des allures suspectes; j'en 
avais compté neuf, j'en trouve dix, et on penserait, le diable 
m'emporte! que ce gaillard-là, le factionnaire faisait allusion 
au mort suspect , a envie de causer avec moi pour se dis- 
traire. Corbleu ! les chansons de ces vivants là-bas ne sont 
pas gaies, mais je les préfère encore au silence de ces car- 
casses. Écoutons. s 

Le cantique continuait : 

« Élevez vos mains pendant la nuit vers le sanctuaire et 
bénissez le Seigneur. Sa vérité sera votre bouclier, vous ne 
craindrez pas les terreurs de la nuit. » 

Quoique ces psaumes parussent au factionnaire plus joyeux 
que des chansons à boire , comparativement au silence des 



232 COSTAL L'INDIEN. 

morts, ces chants mélancoliques des assiégés, cette compa- 
gnie de cadavres étranges lui renflaient le temps bien long, 
et il tourna le visage vers le camp où il regrettait sa tente ; 
puis il reprit sa promenade. 

Cette fois il faisait si exactement le même nombre de pas, 
que la distance entre l'Indien et lui se conserva constamment 
la même jusqu'au moment où il s'aperçut que le cadavre un 
instant suspect avait disparu. 

Le premier moment de terreur passé , la sentinelle espa- 
gnole comprit qu'il avait été dupe d'une ruse indienne, et, 
pour ne pas se laisser accuser de négligence, il s'abstint 
prudemment de donner l'alarme et laissa l'Indien bien vivant 
courir à son but. 

Pour expliquer la méprise du soldat entretenue par l'ab- 
sence des oreilles du cadavre vivant, il est nécessaire de 
dire qu'avant de venir mettre le siège devant Huajapam, le 
commandant Régules s'était donné la triste satisfaction 
(Vessorilkr près de Yanguitlan une vingtaine de pauvres In- 
diens faits prisonniers. Nous rappelons à dessein ce vieux 
mot pour flétrir l'usage , tombé en désuétude comme lui, de 
couper les oreilles aux prisonniers. Ceux d'entre eux à qui 
on ne les avait pas tranchées de trop près, car plusieurs 
étaient morts d'une hémorragie, s'étaient réfugiés à Hua- 
japam. 

L'Indien était un de ces derniers , et il ne lui avait coûté, 
pour donner à la cicatrice l'aspect d'une blessure fraîche, 
que la peine de la teindre du sang de l'un des cadavres 
voisins. 

C'était à cet exploit du commandant Régules qu'avait fait 
allusion son collègue Caldelas dans la séance du conseil de 
guerre que nous avons rapportée. , ; ..:.... 

« Mil rayos! s'écria le soldat espagnol dans un accès de 
rage, dans le cas où ces chiens-là ne soient pas plus morts 
que celui qui court si bien , ils ne courront plus. » 



COSTAL L'INDIEN. 253 

En' disant- ces mots, la fureur l'emportant sur l'espèce de 
terreur religieuse à laquelle l'Indien avait dû la vie, le fac- 
tionnaire ne laissa pas un cadavre sans le percer de deux ou 
trois coups de baïonnette. 

Aucun de ces corps insensibles ne iit un mouvement , et 
les seuls bruits qui troublèrent la tranquillité de la nuit ne 
furent plus que des soupirs de fureur du soldat et la voix 
lointaine qui chantait les psaumes aux assiégés. 

«Oui, oui, chantez maintenant, coquins, dit l'Espagnol, 
vous avez raison , ne fut-ce que pour vous moquer de ceux 
qui font si bonne garde autour de vous. » 

Pendant ce temps, l'Indien se faisait reconnaître aux sen- 
tinelles deTrujano. 

Au moment où il arrivait sur la place , la population et la 
garnison, agenouillées à la clarté des torches, continuaient 
leurs ferventes oraisons. 

Le religieux colonel, comme s'il eût pensé que le Dieu 
qu'il invoquait voulait lui donner une marque éclatante de 
sa protection , chantait le verset : 

« Je le délivrerai parce qu'il a mis en moi toute sa con- 
fiance ; 

« Je le protégerai parce qu'il a invoqué mon nom. » 

Quand la dernière prière de cette neuvaine si efficace fut 
terminée, l'Indien rendit compte de son message. 

Il avait vu Morelos et il apportait la promesse du général 
de se mettre à l'instant en marche pour venir au secours des 
assiégés. 

Alors Trujano , levant les yeux au ciel, s'écria : 

«'Bénissez maintenant le Seigneur, ô vous tous qui êtes 
ses serviteurs! » 

Puis, après la distribution du souper faite par le colonel 
lui-même, les torches s'éteignirent et les assiégés se livrè- 
rent au' sommeil, pleins de confiance dans celui qui ne dort 
; jamais et dont la protection leur servait de bouclier. 



254 COSTAL L'INDIEN. 

Le lendemain soir , à la même heure , pendant que les 
assiégés étaient réunis sur la place pour la prière en com- 
mun qui terminait invariablement chaque journée, d'autres 
scènes se passaient à quelques lieues du camp des assié- 
geants. 

Fidèle à sa promesse , Morelos s'était mis en marche pour 
Huajapam; il n'avait pu disposer que de mille hommes 
de troupes régulières pour ne pas dégarnir la ville de 
Chilapa , qu'il venait de prendre ; mais , pour faire nombre , 
il y avait joint un millier d'Indiens , armés de flèches et de 
frondes. 

A quelque distance derrière le général en chef, le maris- 
cal Galeana et le capitaine Lantejas chevauchaient de compa- 
gnie. 

Le front de l'ex-étudiant était soucieux. 

t Le général a raison de vous refuser votre congé, disait 
Galeana ; un officier instruit et brave comme vous l'êtes est 
toujours précieux; et, quant au mécontentement que lui cause 
votre insistance et qu'il vous a un peu brusquement témoi- 
gné , ne vous en affligez pas trop, mon cher Lantejas, 
comptez sur moi; je serai bien malheureux si je ne vous 
fournis pas l'occasion de quelque bon coup de lance pour 
vous réhabiliter dans son opinion. Pourvu que vous tuiez 
de votre main trois ou quatre Espagnols , ou un seul officier 
supérieur. 

— J'aime mieux un officier supérieur ; j'y penserai , » ré- 
pondit le capitaine avec distraction. 

Il y pensait si bien , que cette obligation de se distinguer 
avec préméditation, lui qui jusqu'alors n'avait été qu'un 
héros de hasard , amassait ces nuages sur son front. 

Pendant que la troupe insurgée faisait halte pour ce jour- 
là, on s'occupa des moyens de porter un coup décisif aux 
assiégeants, et, pour y parvenir, il fut résolu qu'on les 
prendrait entre deux feux, c'est-à-dire qu'on les attaquerait 



COSTAL L'INDIEN. 255 

en même temps que les assiégés feraient une sortie contre 
eux. 

Le plus difficile était de leur faire connaître cette résolu- 
tion , tant l'armée espagnole faisait bonne garde autour de la 
place. 

Les Indiens étaient sous les ordres du capitaine Lantejas, 
et, quand il s'agit d'envoyer un exprès à Trujano, l'un d'eux 
assura qu'il connaissait, derrière le village, un passage se- 
cret , par lequel il se chargeait de parvenir jusqu'à lui. Don 
Cornelio en fit donner avis à Morelos, qui, en réponse, lui 
envoya l'ordre d'accompagner l'Indien avec quelques hommes 
de son choix. Cette commission était aussi dangereuse qu'ho- 
norable, et Lantejas aurait bien décliné l'honneur qui lui 
en revenait, s'il avait été libre de la refuser; mais comme, 
à tout prendre, elle pouvait lui éviter le plus dangereux 
honneur encore de tuer trois ou quatre Espagnols, ou tout 
au moins un officier supérieur, et qu'il n'était pas libre de se 
soustraire à un ordre du général en chef, il l'accepta. 

Il choisit pour compagnons d'aventures Clara et Costal , 
outre une douzaine de soldats sur lesquels il pouvait comp- 
ter, et, la nuit venue, on se mit en route. 

Au bout de deux heures environ , le détachement aper- 
çut les feux des bivouacs espagnols; puis, bientôt après, les 
maisons silencieuses de Huajapam, où les assiégés calcu- 
laient les heures et les minutes, en attendant le secours 
promis. 

De l'emplacement où le guide indien fit faire halte aux 
hommes du capitaine (c'était derrière les murs de clôture 
d'un champ), un chemin creux conduisait jusqu'à l'endroit 
où la sentinelle espagnole allait et venait avec une certaino 
inquiétude, comme si elle eût senti les dangers de son 
poste. 

C'était le même que celui qu'occupait la veille le faction- 
naire qui s'était embrouillé dans le compte de ses cadavres, 



256 COSTAL L'talËN. 

et c'était encore par ce chemin creux que. le premier Indien 
était venu en augmenter le nombre. " ' 

Plusieurs causes semblaient se réunir pour donner 'à la 
sentinelle ces allures inquiètes qui menaçaient dé tout gâter 1 : 
à ia fraîcheur désagréable de la nuit se joignait l'odeur in- 
fecte dés cadavres „ qui blessait horriblement son odorat; 
puis, l'aspect de 'ces' mornes compagnons de faction n'était 
pas moins lugubre pour lui que pour son prédédesseifr 1 de la 
veillé , et l'image de la mort, constamment sous ses yeux, 
ne laissait pas que de lui inspirer une certaine terreur se- 
crète. : ' ' ' ■ ' i : fi ' : ! : ' '■ l ' : : - '■'■'■ >><."■■"> 

Là sentinelle allait et venait avec une rapidité démarche 
indispensable pour chasser le double frisson qui l'agitait. 
D'ailleurs, soit qu'on eût eu vent delà résurrection de l'In- 
dien de la veille, soit par' tout autre motif, "ïa surveillance 
était devenue plus active et les sentinelles avaient' été plus 
rapprochées entre elles ,et devaient, s'observer réciproque- 
ment. ■ ' ■/■ ' '■' ■ ■' ■ '■■ '• J ' ' . ' ■ ' • ' j '- ' -■ ! : ■'-' - 

Les' seuls moments où le factionnaire s'arrêtait ne' 'du- 
raient que le;temps nécessaire pour repéter le cri : ' i]] 

« Alertai centimlal- ■ ■■ ' • ; •'<'■ 

— J'en suis fâché pour lui, dit Costal; mais il faut l'en- 
voyer monter la garde chez le Père éternel. '' : I ? 

-^Chufc, païen ! » s'écria don Corrielio scandalisé. 

Le mûr de clôture qui servait de halte au capitaine ,' quoi- 
que presque entièrement abattu , présentait encore, derrière 
ses décombres entassés, nnabri passable contre la euridsitéi 
de la 'sentinelle; puis il y J avait dans l'a campagne, en grand! 
nombre, 'de hauts aloès et des absinthes touffues. ' ' ' ' 

S Expédions d'abord la sentinelle, dit Costal ; : cela 1 ' [ fàit. 
vous : Vous disséminerez derrière ces buissons! et' vous nn 
laisserez faire. » .o'- :j 

Le Zapot'èque émprunta'la fronde de l'un des Indiens , ; ês.m 
laquelle Uhriit un caillou -de chôixj etordolma à deux autre. 1 - 



COSTAL L'INDIEN. 257 

Indiens d'encocher leurs flèches, et tous trois se tinrent 
prêts. 

« Vous allez frapper deux cailloux l'un contre l'autre et à 
deux reprises, dit Costal au capitaine; vous autres, vous 
lâcherez votre flèche à la seconde. * 

C'était une des rares occasions où l'arc et la fronde sont 
supérieurs à la carabine. 

Lantejas frappa ses deux cailloux avec bruit. 

Ce bruit sec arriva aux oreilles de l'Espagnol. Il s'arrêta, 
prêta l'oreille et fit résonner son fusil dans sa main. 

Le capitaine frappa pour la seconde fois. La pierre et les 
flèches sifflèrent dans l'air, et, atteint d'un triple coup, le 
factionnaire tomba sans jeter un soupir. 

« Allons ! dispersez-vous , dit vivement Costal ; le reste 
me regarde. » 

Le capitaine et les deux Indiens se glissèrent de leur mieux 
derrière les absinthes et les aloès ; puis , tout à coup , don 
Cornelio tressaillit d'effroi. 

La sentinelle qu'il avait vue tomber se promenait comme 
auparavant; c'était sa même allure, et Lantejas ne nota 
aucune différence dans la voix qui cria d'un ton formidable : 

a Alertai centinela! 

— Où diable est Costal? » se dit don Cornelio en cherchant 
vainement le Zapotèque. 

Pendant ce temps , les deux autres Indiens , blottis [d'a- 
1 bord à quelque distance du capitaine , s'avançaient vers la 
1 ville, sans paraître prendre beaucoup de souci de la senti- 
i nelle. 

Ce fut un trait de lumière pour le naïf don Cornelio. 

« Ce factionnaire, c'est Costal, parbleu ! » se dit-il. 

En effet , le mort avait été remplacé par le vivant, et , de 

cette façon , le factionnaire étant toujours au même poste et 

répétant les mêmes cris que lui , les autres sentinelles ne 

^pouvaient avoir aucun soupçon de ce qui venait de se passer. 

200 a 



258 COSTAL L'INDIEN. 

Don Cornelio s'élança le plus rapidement qu'il put vers la 
ville assiégée. 

Déjà les deux autres Indiens avaient disparu , et, quand 
Costal vit que le capitaine allait bientôt en faire autant, il 
s'empressa de jeter loin de lui le shako et le fusil du faction- 
naire. 

« Plus vite ! plus vite ! s'écria Costal ; les drôles vont 
donner l'alerte en ne voyant plus leur camarade. » 

En disant ces mots , il rejoignit le capitaine qu'il prit par 
la main, et l'entraîna si rapidement que don Cornelio en per- 
dait haleine. 

Ils ne tardèrent pas l'un et l'autre à gagner la place , où 
les sentinelles mexicaines , prévenues d'avance paroles deux 
Indiens arrivés sains et saufs , les laissèrent entrer sans dif- 
ficulté. 

« Entendez-vous? dit Costal; les drôles là-bas se sont 
aperçus de l'accident arrivé à leur camarade et ils donnent 
l'alarme; mais il n'est plus temps. » 

Des cris et des coups de fusil retentissaient en effet dans 
la direction du camp royaliste. 

Trujano , le flanc ceint de son épée , inspectait la place de 
Huajapam, devenue déserte, avant de se retirer à son tour, 
quand le capitaine et Costal arrivèrent. 

Pendant que don Cornelio lui rendait compte de sa mission, 
le colonel l'examinait attentivement ainsi que l'Indien. Un 
vague ressouvenir lui rappelait ces deux figures un instant 
entrevues , et , quand le capitaine eut achevé : 

« Je cherche dans quel songe j'ai déjà vu vos traits, dit 
Trujano. Ah! n'êtes-vous pas ce jeune étudiant si croyant 
au mandement de l'évêque de Oajaca et qui anathématisait 
à las Palmas l'insurrection comme un péché mortel? 

— Précisément, répondit Lantejas en soupirant. 

— Et vous, continua Trujano, n'êtes-vous pas le tigrero 
de don Mariano Silva? 



COSTAL L'INDIEN. 259 

— Le descendant des caciques de Tehuantepec , répondit 
fièrement Costal. 

— Dieu est grand et ses voies sont impénétrables ! » s'écria 
le colonel de l'air inspiré d'un prophète de Juda. 

Et il emmena le capitaine avec lui. 

Après s'être acquitté de son message et avoir écouté avec- 
admiration , lui qui avait assisté au siège de Cuautla , le récit 
de celui de Huajapam , il ne restait plus au capitaine qu'à 
aller se reposer pendant le peu d'heures qui devaient s'écou- 
ler avant la bataille décisive du lendemain. Il se jeta, enve- 
loppé de son manteau, sur un banc , où il ne put trouver le 
sommeil qu'en se promettant bien de ne faire de prouesses 
que celles qu'il serait rigoureusement forcé d'accomplir à son 
corps défendant. 

Ce ne fut qu'au jour, après la messe qu'il fit célébrer, 
que Trujano apprit aux assiégés que le lendemain au lever 
du soleil ils devaient faire une sortie pour attaquer les Espa- 
gnols d'un côté, tandis que Morelos les combattrait de l'autre. 

Puis, après avoir chanté le Te Deum avec sa religieuse 
ferveur, le colonel permit à la garnison de se réjouir au son 
des trompettes, au bruit des fusées, de cette marque signalée 
de la protection divine, et le tumulte des réjouissances ve- 
nait d'arriver jusqu'au camp des royalistes. 



CHAPITRE X. 



Entre deux feux. 

Quelques heures après l'heureuse arrivée de Cornelia 
Lantejas dans Huajapam, pendant que les ténèbres couvraient 



260 COSTAL L'INDIEN. 

encore la ville et le camp royaliste, le grincement des cré- 
celles qui avaient remplacé les cloches converties en canons 
appelait la garnison et les habitants à matines. 

Selon la règle claustrale imposée aux assiégés par Tru- 
jano, ils étaient ainsi convoqués chaque jour à la prière du 
matin; cette fois, cependant, cette réunion nocturne avait 
aussi pour but de les disposer à la journée solennelle qui al- 
lait décider du dénoûment d'un long et cruel siège. 

Au môme instant, le camp espagnol s'éveillait au bruit de 
la diane, et, derrière la chaîne de collines qui terminait la 
plaine, Morelos mettait déjà son armée en mouvement. 

Peu à peu la place de Huapajam se remplit de bourgeois 
et de soldats silencieux, tous armés pour la lutte et venant 
demander à la prière la force et l'énergie dont ils avaient be- 
soin. Les cavaliers tiraient par la bride leurs chevaux sellés 
et se rangeaient comme des ombres dans l'ordre qu'ils 
avaient coutume de prendre. 

Trujano apparut à son tour, grave et souriant à la fois, avec 
la confiance dans le cœur comme sur les lèvres. Le religieux 
insurgé était armé , selon son habitude , de la longue épée à 
deux tranchants si souvent éprouvée dans sa main. 

A ses côtés marchait le capitaine don Cornelio Lantejas 
comme aide-de-camp momentané du colonel, et, derrière 
eux, un soldat tenait en main deux chevaux prêts à être 
montés, l'un par Trujano, l'autre par le capitaine. 

Sur le dos du cheval destiné à l'ex-étudiant en théologie 
se balançait une longue lance attachée à l'étrier et au pom- 
meau de la selle. 

Don Cornelio aurait été bien embarrassé de dire pourquoi 
il s'armait de cette façon. Le cheval qu'on lui avait prêté 
se trouvait harnaché de la sorte, et il prenait passivement 
la lance comme il se laissait conduire au combat, parce qu'il 
ne pouvait faire autrement. 

La prière toutefois n'allait pas se prolonger longtemps ; car 



COSTAL L'INDIEN. 261 

le ciel commençait à s'entr'ouvrir du côté de l'orient, et l'aube 
du jour ne devait pas tarder à répandre ses premiers rayons 
« de lumière. 

Le colonel Trujano était profondément versé dans la con- 
naissance des saintes Écritures, et les livres d'Église, qui ne 
lui étaient pas moins familiers, s'étaient pour ainsi dire gra- 
vés dans sa mémoire. Il n'eut qu'à la consulter, et, d'une 
voix dont les moindres intonations arrivaient à la fois au 
cœur et à l'oreille des assistants les plus éloignés, il récita le 
verset suivant, que la circonstance rendait encore plus so- 
lennel : 

« Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une 
grande lumière. Le jour s'est levé sur ceux qui habitent 
dans la région de l'ombre de la mort. 

« Seigneur, vous avez béni votre terre; vous avez délivré 
Jacob de captivité. Gloire au Très-Haut! » 

Et mille bouches répétèrent : « Gloire au Très-Haut ! » 

Peu à peu les ombres transparentes du crépuscule dispa- 
raissaient, et, au-dessus de ces têtes pieusement courbées, 
quelques nuages épars, légèrement teints de pourpre, an- 
nonçaient déjà le lever du soleil. 

Ce n'était qu'après le repas de midi que devait être livré 
le dernier assaut , d'après la décision prise la veille par le 
conseil de guerre. On ne se préparait donc pas encore, dans 
le camp royaliste, et la double attaque de Morelos et de Tru- 
jano risquait d'y éclater comme un coup de foudre. 

Le camp était divisé en trois parties bien distinctes, di- 
sons même en trois camps. Le premier, celui du comman- 
dant Régules, était le plus rapproché de la ville assiégée; le 
'i deuxième, sous les ordres immédiats de Bonavia, occupait le 
; centre; et le troisième enfin, commandé par Caldelas , se 
trouvait situé à l'arrièrc-garde. 

D'après ces dispositions, Trujano, en exécutant sa sortie. 
r , devait diriger ses premiers efforts contre Régules, et Mo- 



262 COSTAL L'INDIEN. 

relos devait attaquer l'arrière-garde commandée par Calde- 
las. Bonavia. qui se trouvait au centre, aurait à se porter au 
secours de celui de ses deux collègues qui en aurait le plus ■ 
besoin. 

Don Rafaël avait sa tente dans le camp de Caldelas; il 
avait peu dormi cette nuit-là. 

En vain, par un temps d'orage, le manteau d'épaisses va- 
peurs qui couvre le ciel laisse voir, en s'entr'ouvrant un mo- 
ment, quelque pan presque imperceptible d'azur ; bientôt les 
nuages se referment et l'azur disparaît. 

Il en était de même du faible rayon d'espoir qui avait un 
instant brillé aux yeux du colonel ; sa sombre mélancolie 
avait repris le dessus, et le rayon d'espoir s'était évanoui. 

L'homme qui aime à la passion, comme celui qui n'aime 
que médiocrement, sont l'un et l'autre également inhabiles 
à apprécier les preuves de l'amour qu'ils inspirent. La pas- 
sion égare le jugement et trouble la vue de l'un; l'indiffé- 
rence rend l'autre inattentif et distrait, tout passe inaperçu 
devant ses yeux. Don Rafaël était dans le premier cas, et. 
quelque éprise que se fût montrée Gertrudis, il ne se disait 
pas qu'elle ne l'aimait plus, mais qu'elle ne l'avait jamais 
aimé. Lui qui avait presque sacrifié son amour à sa fierté ne 
pensait pas que l'orgueil de la femme a aussi ses jours de 
révolte contre son cœur. 

De là naissait le profond découragement qui s'était em- 
paré de lui et avait éteint ses espérances un instant ravi- 
vées. 

Las de se retourner sans sommeil sur la couche dure du 
soldat en campagne, il avait fait seller son cheval aux pre- 
miers sons de la diane, et il avait été chercher dans la pro- 
menade quelque distraction à sa noire mélancolie. 

L'aspect de la plaine ravagée, où tout espoir de moisson 
était désormais perdu, lui rappelait ses douces illusions dé- 
truites à leur naissance comme le bouton d'une fleur qu'on 



COSTAL L'INDIEN. 263 

•enlève de sa tige avant qu'il soit épanoui. Sans s'en aperce- 
voir, il était à plus d'une lieue du camp lorsqu'il entendit, 
au milieu du profond silence qui régnait autour de lui, le 
bruit, vague d'abord, puis ensuite plus distinct, d'une co- 
lonne d'armée en marche. 

Cette réalité le ramenait du pays des chimères à la vie 
d'aventures des guerres civiles, et, faisant trêve tout à coup 
aux pensées qui l'avaient absorbé, il écouta plus attenti- 
vement. 

Depuis près de deux ans que le colonel était entré en 
campagne, il savait se rendre compte de tous les bruits qui 
signalent ou accompagnent la marche d'une troupe armée. 
Les pas cadencés, le roulement lointain de l'artillerie et des 
caissons, devinrent aussi distincts pour lui que s'il avait 
aperçu la troupe elle-même. 

C'était sans nul doute une division qui s'avançait au se- 
cours des assiégés : les coups de fusil d'alerte de la nuit 
précédente, la sentinelle égorgée, les hourras des assiégés 
au matin, ne laissaient aucune incertitude à cet égard; ils 
avaient appris l'arrivée prochaine du corps d'armée dont on 
entendait la marche. 

Sûr de son fait et ne voulant pas perdre une minute à 
écouter plus longtemps, don Rafaël mit son cheval au galop 
et regagna le camp de Caldelas, où il donna l'alarme. 

Le premier moment de confusion passé, les royalistes at- 
tendirent l'attaque en s'y préparant avec le sang-froid de 
la discipline. Tout le monde était à son poste. 

Le soleil lançait ses premiers rayons. Bientôt, de part et 
d'autre, les sentinelles avancées se replièrent sur leurs 
camps respectifs. Alors, vers la ville, on entendit retentir le 
psaume Venite exmltemus Domino; des cris de : Viva Mo- 
relos! éclatèrent dans la direction opposée; puis la voix du 
mariscal, dans un moment où le chant religieux mourait 
lentement et où les vivats se taisaient, jeta le cri de guerre 



264 COSTAL L'INDIEN. 

bien connu : Aqui esta Galeana! et une double fusillade 
entama un formidable dialogue des deux côtés du camp 
royaliste. 

Trujano et Morelos se répondaient, l'un sur le front, l'autre 
à l'arrière de l'armée espagnole ; les assiégeants se trouvaient 
assiégés à leur tour. 

Pendant ce temps, Morelos, ayant donné ses ordres à Ga- 
leana, chargé de diriger l'attaque , se posta sur une hauteur 
voisine , et, sa lorgnette à la main , il examina le théâtre du 
combat. 

Après avoir froidement combiné son plan d'attaque , Tru- 
jano, avec l'impétuosité qui lui était naturelle, s'élança con- 
tre le camp de Régules, tandis que le mariscal en faisait au- 
tant contre celui de Caldelas. 

De part et d'autre, la fusillade avait cessé; assiégeants et 
assiégés en étaient venus aux mains à l'arme blanche. 

Bien qu'inférieurs en nombre à leurs ennemis , les soldats 
de Trujano avaient si brusquement attaqué ceux de Régules, 
que ces derniers n'avaient pu soutenir le premier choc en 
bon ordre et que la confusion s'était mise parmi eux. 

Ils tenaient bon encore néanmoins, tout en reculant, et, 
comme le camp où Caldelas se défendait tenait mieux encore, 
Trujano restait en échec avec sa poignée d'hommes. 

Bonavia et Caldelas, pendant ce temps, réunissaient leurs 
efforts pour résister à l'attaque de Galeana, qui, malgré son 
impétueuse valeur, ne pouvait passer outre pour joindre Tru- 
jano ou prendre en flanc le camp espagnol, protégé des deux 
côtés par des terrains élevés impraticables à la cavalerie. 

Il est certains hommes auprès desquels il est impossible 
de ne pas se sentir brave ou , du moins, de n'en avoir pas 
l'air, lorsqu'on est forcé de combattre à leur côté. Trujano 
était du nombre de ceux dont l'ardent courage est conta- 
gieux, et, près de lui, le capitaine Lantejas soutenait sa ré- 
putation de bravoure. 



COSTAL L'INDIEN. 2G5 

Cependant, le combat durait depuis longtemps déjà sans 
que la victoire, disputée avec acharnement, parût se déci- 
der pour ou contre les Espagnols , lorsque Trujano , s'adres- 
sant à don Cornelio, tout en essuyant la sueur qui ruisselait 
de son front : 

« Nous ne viendrons jamais à bout d'enfoncer cette ligne 
avec si peu de monde, dit-il; mettez votre cheval au galop, 
capitaine, et allez dire au général que le succès de la jour- 
née ne dépend que de deux ou trois bataillons de renfort 
dont j'ai besoin. Courez vite, et je tâcherai, pendant ce 
temps, de soutenir le courage et surtout la force de ma 
brave garnison. » 

Don Cornelio n'avait qu'à faire un détour le long des ter- 
rains élevés qui protégeaient le camp pour arriver jusqu'au 
général en chef et remplir sa commission. 

L'aide-de-camp partit au galop, sa lance à la main. 

Au même instant, par un côté opposé, un officier, sur 
l'ordre de Régules, allait remplir une mission semblable au- 
près du général en chef espagnol. Seulement, il arriva plus 
promptement que don Cornelio. 

Bonavia s'empressa, malgré les observations de Caldelas, 
d'envoyer au commandant Régules le renfort qu'il deman- 
dait. 

« Cet homme sera cause de notre perte, dit Caldelas à 
don Rafaël, qui, monté sur son bon cheval el Rocandor, fai- 
sait de prodigieux efforts pour arriver jusqu'au mariscal, 
dont le cri de guerre, souvent jeté comme un défi, commen- 
çait à porter le trouble dans l'esprit des soldats espagnols; 
mais, vive Dieu! continua Caldelas, s'il arrive malheur par 
sa faute, je lui brûlerai la cervelle et je ferai sauter la mienne 
après. » 

Comme le commandant achevait ces mots, un mouvement 
j violent s'opérait devant lui , et les soldats commençaient à 
céder le terrain devant les attaques redoublées de Galeana. 



266 COSTAL L'INDIEN. 

Ce que Caldelas avait prévu était sur le point de se réa- 
liser : pour secourir Régules , le général espagnol avait af- 
faibli son front de bataille; le désordre se mit aussitôt dans 
les rangs; la troupe se laissa entamer, puis bientôt se dé- 
banda. 

Aveuglé par son animosité, Caldelas tourna bride, laissant 
à don Rafaël le soin de rallier les soldats dispersés, et s'é- 
lança du côté de Régules. 

Pendant ce temps, Taide-de-camp de Trujano, ou, pour 
mieux dire, le capitaine don Cornelio, peu désireux de se 
trouver parmi les combattants, avait tourné un vaste champ 
de maïs croissant sur un plateau plus élevé que le terrain 
du reste de la plaine. De temps à autre, il avait essayé de 
juger du chemin qu'il faisait par là; mais les tiges de maïs 
qui le cachaient l'empêchaient aussi de voir s'il était encore 
loin du corps de troupes de Galeana. 

Quand il crut cependant qu'il devait être en ligne paral- 
lèle avec le mariscal , don Cornelio n'hésita pas à s'engager 
au galop dans un sentier creux qui coupait le plateau. 

Du côté des combattants , ce sentier était fermé par des 
buissons et quelques arbustes qui masquaient la vue. Don 
Cornelio n'eut pas plutôt dépassé cette barrière, qu'à son 
grand effroi il se trouva au milieu des troupes espagnoles 
formant un demi-cercle d'épées , de fusils et de lances. 

Au moment où, justement effrayé de son excès d'audace 
involontaire, le capitaine Lantejas allait s'élancer, en tour- 
nant bride, vers le sentier dont il sortait, un cavalier espa- 
gnol, à la contenance furieuse, brandissant un pistolet à 
la main avec d'effroyables jurons , se trouvait face à face 
avec lui. 

Les yeux du cavalier lançaient des éclairs de rage en se 
promenant avidement sur les combattants, et, bien qu'il ne 
parût même pas soupçonner la présence de don Cornelio, 
celui-ci ne douta pas que ce terrible officier ne le cherchât 



COSTAL L'INDIEN. 267 

exprès pour le tuer, ou que tout au moins il ne voulût lui 
couper la retraite vers le sentier creux où il eût tant aimé 
à se trouver en sûreté. 

L'officier, toutefois, n'y pensait guère; mais don Cornelio, 
avec l'énergie du désespoir, lui porta un si vigoureux coup 
de lance, qu'il le jeta sans vie à bas de son cheval. 

Un cri de douleur retentit aux oreilles de Lantejas, qui 
s'élança vers le sentier resté libre , se promettant bien , cette 
fois, pour ne plus tomber dans une pareille méprise, de faire 
le tour du plateau, dût-il arriver à une prodigieuse distance 
en avant du champ de bataille. 

Tout à coup une voix formidable gronda derrière l'ex-étu- 
diant, et les hennissements rauques d'un cheval, qui lui 
semblaient comme les rugissements d'un jaguar, vinrent le 
glacer de terreur. 

Pour fuir plus à l'aise, don Cornelio jeta sa lance loin de 
lui ; mais les étranges ronflements du cheval , qui martelait 
le sol de ses quatre pieds dans sa course à outrance , se rap- 
prochaient avec une effrayante rapidité. 

«. C'est le cheval de l'Apocalypse, bien sûr! » se disait 
Lantejas éperdu. 

Et le capitaine ne fuyait que plus vite. 

Entouré de quelques officiers d'ordonnance, allant et ve- 
nant autour de lui, Morelos, sa lorgnette à la main, conti- 
nuait à examiner avec une profonde attention tous les inci- 
■ dents de l'action qui se passait dans la plaine. 

Il avait vu le capitaine Lantejas tourner à cheval le pla- 
Ueau couvert de maïs. 

« Eh! dit-il à l'un de ses officiers, si je ne me trompe, 
c'est bien le capitaine Lantejas qui galope là-bas.... Que 
va-t-il faire? Quelqu'un de ces coups décisifs, imprévus, où 
'il excelle, comme au siège de Cuautla, où, en poussant son 
cheval entre moi et ce géant espagnol, qui allait me fendre le 
Wâne de sa rapière, il reçut le coup et me sauva. Heureuse- 



268 COSTAL L'INDIEN. 

ment que l'arme tourna dans la main du soldat, et que le 
capitaine , frappé du plat de la lame , en fut quitte pour vider 
les arçons. 

— Seigneur général , il y a des malintentionnés qui n'ont 
pas manqué de prétendre.... que.... que.... » 

L'officier d'ordonnance s'arrêta sans oser achever, 
a Qu'a-t-on prétendu? 

— Que son cheval l'avait emporté , Excellence. 

— Ce sont d'odieux propos ! répondit Morelos d'un ton sé- 
vère. Du reste, l'envie n'est que la consécration du mérite. » 

En ce moment, don Cornelio, engagé dans le chemin creux, 
venait de disparaître aux yeux de Morelos , dont la vue fut 
frappée de l'officier espagnol , qui par sa fureur allait si fort 
effrayer le capitaine Lantejas. 

« Eh quoi, s'écria-t-il tout à coup en reconnaissant l'of- 
ficier, c'est le brave Caldelas qui semble ainsi frappé de 
vertige? » 

C'était Caldelas, en effet, cherchant Régules pour accom- 
plir la menace qu'il avait proférée contre lui. 

« Tenez! que disais-je de don Cornelio? s'écria Morelos 
avec joie. Oh! le beau coup de lance qui vient de jeter par 
terre le plus redoutable de tous ces ennemis là-bas. La vic- 
toire est à nous ! reprit-il. Voyez ! les Espagnols se déban- 
dent ; ils lâchent pied , et , tout cela , parce que le plus vail- 
lant de leurs chefs vient d'être tué. Eh bien! monsieur, 
ajouta le général , voici qui va fermer la bouche aux détrac- 
teurs de don Cornelio. A qui devrons-nous cette victoire, si 
ce n'est à lui? Eh bien! vous allez le voir venir, avec sa 
modestie ordinaire , nous dire qu'il n'a fait que son devoir. 
Viva Crisio! s'il vient, du reste, chercher des éloges, il ne 
trouvera qu'une réprimande : don Cornelio est trop témé- 
raire. 

— Heureux ceux que réprimande ainsi Votre Seigneurie ! 
dit l'officier. 



COSTAL L'INDIEN. 269 

— Allons , l'affaire est finie ! poursuivit le général mexi- 
cain , le siège est levé , les ennemis sont en déroute com- 
plète. A Yanguitlan! puis, de là, nous irons prendre nos 
quartiers d'hiver à Oajaca. » 

Morelos remonta sur son cheval , piqua des deux , et les 
officiers le suivirent. 

Tout n'était pas encore terminé cependant , et Galeana s'a- 
charnait sur quelques débris de l'armée espagnole qui résis- 
taient toujours. 

Resté maître du champ de bataille, du côté où il avait 
combattu, Trujano cherchait en vain à savoir ce qu'était 
devenu l'officier qu'il avait expédié pour demander du ren- 
fort, et Costal s'inquiétait de ne pas voir revenir don Cor- 
nelio. 

La situation du capitaine était du reste des plus critiques, 
à en juger par l'acharnement du cavalier qui le poursuivait; 
jamais il ne s'était vu exposé à un plus grand danger qu'en 
ce moment. 

Gomme il allait sortir du chemin creux , il sentit derrière 

lui le souffle ardent du cavalier lancé à sa poursuite , et la 

tête du cheval , dont les ronflements lui paraissaient à la fois 

si étranges et si effrayants , se mit presque de niveau avec 

. la tête du sien, et, tout aussitôt, une main le saisit par le 

j collet de son habit. 

Lantejas, arraché en même temps à ses arçons, fut en- 
traîné à la renverse, et jeté sans cérémonie sur le dos, en 
• travers de la selle de son adversaire. 

Ij Don Cornelio vit se lever, pour le frapper, un bras armé 
d'un poignard aigu, étincelant comme l'épée de flamme d'un 
L archange. Il fermait les yeux, croyant toucher à son heure 
j dernière, quand tout à coup le bras s'arrêta, et il entendit 
une voix s'écrier : 
« Toma ■ / c'est don Cornelio Lantejas l » 
i. Tiens! 



270 COSTAL L'INDIEN. 

Le capitaine ouvrit les yeux , et il reconnut à son tour le 
robuste officier avec lequel il avait cheminé vers l'hacienda 
de las Palmas , don Rafaël Très Villas. 

Malgré le ressentiment profond du colonel contre celui 
dont la lance avait tué son ancien compagnon d'armes Cal- 
delas, il y avait quelque chose de si étrangement comique 
dans l'expression de la figure de Lantejas, tant d'innocence 
dans son maintien, qu'il sentit sa fureur s'évanouir à l'in- 
stant. . 

Puis une pensée, rapide comme l'éclair, rappela à don 
Rafaël cette journée terrible et délicieuse à la fois où , en se 
séparant de l'étudiant en théologie , il allait revoir Gertrudis 
après une longue absence, et recevoir l'aveu d'un amour, 
hélas 1 trop tôt oublié. 

Toutes ces causes réunies , le souvenir de la fille de don 
Mariano surtout, servirent d'égide à don Cornelio. 

Un sourire amer se dessina sur les lèvres de don Rafaël 
en pensant que, si ce frêle et pâle officier venait de donner 
la mort au vaillant Galdelas, dont peut-être il n'eût osé sou- 
tenir le regard, c'est que l'heure de l'Espagnol était venue. 

« Rendez grâces au ciel , lui dit-il , qui vous fait tomber 
entre les mains d'un homme que d'anciens souvenirs empê- 
chent de venger sur vous la mort du brave Galdelas , le plus 
brave des chefs espagnols! 

— Ah! le brave Galdelas est mort! s'écria Lantejas; se- 
rait-il possible? Mais ce doit être vrai, puisque vous le dites. 
En tout cas, je lui pardonne, ajouta-t-il dans le trouble de 
ses sens, et à vous aussi. 

— C'est généreux ! reprit don Rafaël. 

— Plus que vous ne pensez, répondit Lantejas un peu 
revenu de sa frayeur à la voix de l'ennemi qui lui pardon- 
nait son exploit; car cet officier et vous m'avez causé une 
horrible peur. Mais, seigneur don Rafaël, je me trouve dans 
une position bien incommode pour causer.... 



COSTAL L'INDIEN. 271 

— Vous me pardonneriez encore de vous remettre sain et 
sauf sur vos pieds, reprit le colonel; qu'il soit fait selon vos 
désirs. t> 

En disant ces mots, don Rafaël laissa glisser doucement 
don Gornelio sur ses pieds jusqu'à terre. 

« Adieu, capitaine, dit le colonel; je vous quitte avec le 
regret de n'avoir pas le temps d'apprendre comment il se 
fait que le très-pacifique étudiant qui semblait avoir puisé 
l'horreur de l'insurrection dans le mandement de Monsei- 
gneur de Oajaca soit aujourd'hui transformé en capitaine 
insurgé. 

— J'aurais été bien aise de savoir aussi par quelles vicis- 
situdes le capitaine des dragons de la reine, qui ne me sem- 
blait pas voir de bon œil un mandement contre l'insurrection, 
se trouve aujourd'hui un des ennemis qui lui ont fait le plus 
de mal. S'il vous plaisait de vous asseoir ici , comme ces pa- 
ladins qui interrompaient leur duel à mort pour causer sur 
les grandes routes, je l'aurais pour plus agréable que de 
retourner au combat. » 

Un nuage sombre couvrit les traits de don Rafaël en en- 
tendant l'allusion faite par Lantejas au changement de ses 
opinions. Ces deux officiers offraient un exemple frappant de 
l'impuissance de l'homme à maîtriser le cours de sa vie et à 
se préserver d'être le jouet des événements. Tous deux en 
effet servaient, en dépit de leur volonté, la cause qu'ils n'a- 
vaient pas choisie. 

Des cris de triomphe qui s'élevaient de tous côtés du 
champ de bataille , mais sans que ni l'un ni l'autre pût 
deviner quel parti avait la victoire, vinrent interrompre leur 
entretien. 

a Ah! seigneur don Rafaël l s'écria l'ex-étudiant, si nous 
sommes vaincus , je suis votre prisonnier. 

— Si vous êtes vainqueur, je ne suis pas le vôtre , » reprit 
le colonel avec une nuance de dédain qu'il ne put cacher. 



272 COSTAL L'INDIEN. 

Il rassemblait la bride de son cheval en disant ces mots , 
quand, aux deux extrémités du sentier, apparurent tout à 
coup des groupes de cavaliers insurgés, et Costal s'écria 
d'une voix forte : 

« Seigneur colonel! don Cornelio est là.... plein de 
vie.... » 

Au même instant , don Rafaël se trouva entouré d'ennemis. 

La position du vainqueur de don Cornelio devenait aussi 
critique que l'était une minute auparavant celle du capi- 
taine. Les pistolets de don Rafaël étaient déchargés; il avait 
jeté, dans la chaleur de l'action, un tronçon de son épée, 
qui s'était brisée dans sa main, et la seule arme dont il 
pût disposer se réduisait au poignard un instant levé sur 
Lantejas. 

Dans ces guerres d'extermination , on faisait le moins de 
prisonniers possible , et i\ était rare que , par représailles des 
cruautés des Espagnols envers les leurs, les prisonniers 
royalistes fussent épargnés, même après s'être rendus. 

Don Rafaël s'apprêtait donc à vendre chèrement sa vie 
plutôt que de tomber entre les mains d'ennemis impitoya- 
bles, quand une voix dont le son lui était connu cria au 
capitaine don Cornelio : 

« Accourez donc , capitaine ! le général veut vous compli- 
menter sur la victoire que vous venez de lui donner. » 

Don Rafaël reconnut à l'instant le cavalier qui s'avançait 
au galop en prononçant ces paroles , et nous ne devons pas 
cacher que, quelque brave qu'il fût, il ne put se défendre 
d'éprouver un certain contentement en voyant que l'ennemi 
qu'il avait devant lui était le colonel Trujano, l'ancien mu- 
letier. 

Trujano , de son côté , s'était aussi remis promptement 
l'officier royaliste. 

Trop fier cependant pour invoquer le premier d'anciennes 
relations avec l'un des ennemis vainqueurs qui l'entouraient, 



COSTAL L'INDIEN. 273 

avec l'homme dont il avait sauvé la vie en retour de l'im- 
mense service qu'il en avait reçu lui-même, don Rafaël 
poussa si impétueusement son cheval dans la direction de 
celui de Trujano, qu'il l'aurait sans doute culbuté, si une 
main n'en eût violemment retenu la bride. C'était la main de 
don Cornelio. 

Au risque de se faire écraser sous les pieds des deux che- 
vaux, qui semblaient vouloir se précipiter l'un sur l'autre, 
don Cornelio, encore tout ému de la générosité du colonel à 
son égard, s'était élancé comme médiateur entre don Rafaël 
et Trujano. 

« Seigneur Trujano ! s'écria le capitaine , je ne sais ce que 
vous voulez dire en me parlant d'une victoire dont le géné- 
ral m'est redevable; mais si j'ai droit à quelque récompense. 
, je n'en veux pas d'autre que la vie et la liberté de don 
Rafaël Très Villas. 

— Je n'implore de grâce de personne, interrompit le colo- 
nel avec fierté. 

— M'accorderez -vous celle de me tendre la main , du 
moins? reprit Trujano en présentant cordialement la sienne 
au colonel. 

— Jamais à un vainqueur, répondit le colonel, touché 
néanmoins, malgré lui, des paroles de son ennemi. 

— 11 n'y a ici ni vainqueur ni vaincu, dit le colonel Tru- 
! jano avec ce regard et ce sourire qui lui gagnaient tous les 
cœurs, lorsque l'austérité religieuse n'en effaçait pas l'ex- 
pression de loyale douceur; il n'y a qu'un homme qui se 
souvient. 

— Et un autre qui n'a pas oublié! » s'écria chaleureuse- 
ment don Rafaël en saisissant la main toujours tendue de- 
vant lui. 

Puis , rapprochant leurs chevaux , les cavaliers échangè- 
rent une cordiale accolade. Trujano saisit celte occasion pour 
dire tout bas à l'oreille de son ennemi, avec une délicatesse 
200 r 



274 COSTAL L'INDIEN. 

qui toucha plus profondément encore le colonel , dont il mé- 
nageait la fierté : 

« Partez, vous êtes libre; seulement, ne faites plus ra- 
ser la chevelure des femmes , quoiqu'il y en ait une dont 
le cœur a tressailli d'orgueil en devinant pourquoi le vain- 
queur d'Aquas Calientes lui envoyait ce terrible et lointain 
souvenir. » 

Et il ajouta, en se dégageant de l'étreinte tout à coup con- 
vulsive de don Rafaël : 

« Allez vous constituer prisonnier à l'hacienda de las Pal- 
mas, seigneur colonel; le chemin vous est ouvert. Allez-y, 
croyez-moi. » 

Alors, comme si c'eût été trop longtemps s'occuper de 
pensées mondaines , la figure de Trujano reprit son expres- 
sion habituelle d'ascétique gravité, et, quand les yeux de 
don Rafaël l'interrogèrent ardemment sur le véritable sens 
de ses quatre derniers mots , le colonel insurgé s'écria : 

« Laissez passer le colonel Très Villas, messieurs, et que 
tout le monde oublie ce qui vient de se passer. » 

11 salua profondément de son épée don Rafaël, qui, en- 
core tout troublé, ne put que lui adresser un regard em- 
preint d'une vive reconnaissance. Le colonel pressa la main 
de don Cornelio , et , s'inclinant froidement devant les autres, 
s'élança au galop hors 'du chemin creux sans trop savoir où 
il allait, 

Toutefois, quand il fut seul , il ralentit le pas de son che- 
val. Les dernières paroles de Trujano : « Allez-y, croyez-moi, » 
étaient-elles un signe de l'accueil bienveillant qui l'attendait 
à las Palmas? Devait-il s'y arrêter avant de rejoindre le lieu- 
tenant Veraegui à l'hacienda del Valle pour entreprendre sa 
dernière campagne contre Arroyo? 

Cette fois encore l'amour entrait en lutte avec le devoir. 
Don Rafaël n'eût pas hésité si longtemps à se rendre à l'ha- 
cienda del Valle, si une fée bienfaisante eût pu lui faire con- 



COSTAL L'INDIEN. 275 

naître qu'à cette même heure, et à trente lieues de lui , avait 
lieu un incident de nature à concilier pour la première fois 
son devoir avec son amour. 

Un messager, le même qui, quelques jours auparavant, 
avait ramené le cheval de don Rafaël à l'hacienda del Valle. 
s'y présentait de nouveau , mais cette fois avec un message 
purement personnel pour don Rafaël Très Villas. Ce fut le 
lieutenant Veraegui , Catalan assez peu cérémonieux , qui 
reçut le messager. 

« D'où venez-vous? lui demanda-t-il. 

— De Oajaca. 

— Qui vous envoie? 

— Don Mariano Silva. 

— Que voulez-vous au colonel? 

— Je ne dois le dire qu'au colonel lui-même. 

— Alors , allez le chercher à Huajapam , à moins que vous 
ne préfériez attendre son retour ici pendant quelques jours , 
dit le Catalan. 

— J'aime mieux l'aller chercher ; le message que je porte 
•ne souffre pas de retard. » 

• Le messager était donc en marche pour Huajapam à l'in- 
stant même où don Rafaël s'en éloignait, incertain, comme 
on vient de le voir, de la direction qu'il devait prendre, 
i Pendant ce temps d'hésitation , Trujano , de retour sur le 
I ihamp de bataille jonché de morts et de débris , faisait age- 
nouiller ses hommes pour rendre publiquement des actions 
h le grâces au Dieu des armées qui venait de les délivrer des 
Mangers d'un siège si long et si pénible. 

Morelos, de son côté, avait également fait prosterner ses 
froupes, et don Rafaël n'était pas encore assez éloigné pour 
[ue la voix des insurgés, qui, de part et d'autre, enton- 
naient des cantiques et des chants pieux, ne parvînt pas jus- 
-u'à lui. 
A ces chants lointains qui résonr aient mélancoliquement 



276 COSTAL L'INDIEN. 

à ses oreilles , des larmes de tristesse remplirent ses yeux. 
Se reportant tout à coup aux circonstances qui l'avaient forcé 
à changer sa ligne de conduite , il pensa que , s'il n'avait pu 
écouter que ses généreux instincts , et non être entraîné par 
un terrible devoir, sa voix se fût mêlée des premières à celles 
qui remerciaient Dieu du triomphe de la cause dont il s'était 
fait l'irréconciliable ennemi. 

Don Rafaël repoussa bien vite ces pensées loin de lui , et 
se résolut à aller à l'hacienda del Yalle pour y retremper 
son âme sur le tombeau de son père. 

« Que Dieu protège celui qui fait son devoir! » se dit-il en 
mettant son cheval au galop pour ne plus entendre ces chants 
qui amollissaient son cœur par les douloureux souvenirs 
qu'ils réveillaient en lui. 



CHAPITRE XL 

L'orgueil et l'amour. 

Avant d'accompagner le colonel dans le voyage périlleux 
qu'il commence à travers une province si complètement ga- 
gnée par l'insurrection, que la capitale, Oajaca, restai)! 
seule au pouvoir des Espagnols , il est d'autres personnages 
dont il faut nous occuper. 

En premier lieu , nous devons dire ce qui s'était" passéj 
l'hacienda de las Palmas depuis le jour où don Rafaël l'avaii 
laissée pour ainsi dire à la discrétion du féroce Arroyo et dt 
son associé Bocardo. 

Jusqu'à ce moment, les deux guérilleros, réfugiés cheïj 
leurs [anciens maîtres avec les débris de leur bande à pei| 



COSTAL L'INDIEN. 277 

près détruite par le capitaine Très Villas , avaient bien voulu 
consentir à se tenir avec eux sur le pied d'une parfaite égalité. 
Les deux bandits mangeaient à leur table , se faisaient servir 
parleurs domestiques, et, de plus, jetaient, Bocardo sur- 
tout, des regards d'admiration assez alarmants sur la vais- 
selle d'argent dont se servaient les propriétaires de l'ha- 
cienda. 

Plusieurs fois déjà le cupide guérillero avait fait devant 
don Mariano des allusions à la richesse des royalistes, et, 
derrière lui , il avait souvent essayé de démontrer à son 
compagnon que des gens dont une si riche vaisselle chargeait 
la table ne pouvaient être , dans le fond du cœur, que des 
partisans dévoués à la cause des oppresseurs. 

« Voyez plutôt, disait-il, nous qui sommes de francs et 
loyaux insurgés, nous en serions réduits, partout ailleurs 
qu'ici , à nous servir de nos doigts pour fourchettes et de 
morceaux de galette de maïs pour cuillers, s 

Et la conclusion de son discours était invariablement qu'il 
fallait traiter en royaliste un maître qu'on servait dans des 
plats d'argent; faire de ces plats des piastres, et réduire 
don Mariano à la condition de loyal insurgé , c'est-à-dire à 
l'obligation de manger avec ses doigts comme les insurgés 
de bon aloi. 

Mais Arroyo avait plus soif de sang que d'argent , de des- 
truction que de pillage, et il rejetait les propositions de son 
associé. Cependant, après qu'il eut été forcé de dévorer de- 
vant son ancien maître et ses deux filles l'outrage sanglant 
nfligé à sa lâcheté par le capitaine Très Villas, il reporta 
i»ur eux une partie de la haine terrible qu'il avait conçue 
xmr don Rafaël. 

Peut-être , au moment de fuir de l'hacienda trop voisine 

le celle del Valle , qui servait de forteresse au redoutable 

ïi'apitaine , y eùt-il laissé quelque trace sanglante de son 

>assage, si, à son tour, Bocardo ne lui eût représenté que , 



278 COSTAL L'INDIEN. 

une fois débarrassé de sa vaisselle plate, don Mariano de- 
venait dévoué à la sainte cause de l'insurrection et respecta- 
ble à tous égards ; que les insurgés pauvres pouvaient de- 
mander à leurs frères leur argent , mais non leur sang. 

L'épaisse intelligence du sanguinaire Arroyo ne se ren- 
dait pas bien compte de la valeur des raisonnements de Bo- 
cardo ; mais il se laissait assez volontiers guider par son 
astucieux compagnon, quitte à se venger parfois de l'avoir 
trop docilement écouté, et, pour ne pas trop nuire à la 
cause qu'il avait embrassée , il se rendit à l'avis de son col- 
lègue. 

Bocardo fit main basse sur toute la vaisselle d'argent et 
sur une foule d'autres objets précieux qui ne se retrouvèrent 
plus dans le partage fait entre lui, Arroyo et les hommes 
de leur bande, et tous délogèrent une nuit de l'hacienda, 
non sans de vives appréhensions de voir à leurs trousses 
l'un des terribles hôtes del Valle, don Rafaël ou le capitaine 
Caldelas. 

Quant aux habitants de las Palmas, ils s'estimèrent trop 
heureux que l'outrage n'eût pas suivi le vol, et de rester 
l'honneur et la vie saufs. 

Éclairé désormais sur le danger de vivre plus longtemps 
dans une habitation que son isolement mettait à la merci des 
royalistes ou des insurgés , don Mariano Silva avait pris la 
résolution de se retirer à Oajaca. A son avis , il y avait 
moins de danger à se réfugier dans une ville toute dévouée 
au vice-roi , dans laquelle , en ne manifestant pas des opi- 
nions qui ne l'avaient pas encore compromis, il trouverait! 
au moins la sûreté. 

Pendant quelques jours, diverses causes s'opposèrent à 
l'exécution de son projet. 

L'hacienda de San Carlos, habitée par l'homme dont il 
devait faire son gendre, don Fernando de Lacarra, n'était 
qu'à quelques lieues de la sienne, et Marianita ne se sou- 



COSTAL L'INDIEN. 279 

ciait pas de quitter ce voisinage. Sans en avouer le motif, 
elle avait mille objections à ce départ. 

Il en était de même de Gertrudis. Les souvenirs que lui 
rappelait l'hacienda de las Palmas lui en rendaient le séjour 
à la fois doux et pénible, et l'on sait , en amour, quel empire 
exerce la douleur, surtout sur le cœur des femmes. 

Les douloureux souvenirs ne manquaient pas à Gertrudis 
dans l'hacienda de las Palmas. 

Combien de fois, au soleil couchant, ses yeux n'avaient- 
ils pas erré dans une mélancolie rêveuse sur la grande plaine, 
déserte comme au jour où don Rafaël accourait vers elle , 
bravant la mort pour la voir quelques heures plus tôt ! 

Lorsque , dans le premier moment de sa douleur, lorsque, 
dans sa première ardeur de vengeance, don Rafaël, avec 
cette âpre volupté qu'on éprouve parfois à se déchirer le 
cœur, dût-on en briser un autre, s'était élancé au galop 
vers Oajaca, après avoir enfoui dans la terre qui couvrait 
son père le gage d'amour de Gertrudis, en renonçant à elle 
sans l'en prévenir, la jeune fille l'avait attendu avec une vive 
impatience. 

Quelque dépit bientôt effacé par l'inquiétude , puis en- 
suite de mortelles angoisses avaient rempli son cœur. Nous 
avons dit, au sujet de don Rafaël, par quelles transitions 

I insensibles et naturelles les habitants de las Palmas avaient 
: été confirmés par son silence dans la pensée qu'il était traî- 
i tre à sa maîtresse comme il l'était à son pays; nous ne le 
■ répéterons pas. 

II Peu s'en fallut cependant [qu'au moment où don Rafaël se 
présenta devant l'hacienda , le son de sa voix , en parvenant 

jusqu'aux oreilles de Gertrudis, ne vainquit son orgueil 
blessé. Cette voix mâle, si fortement empreinte de loyauté, 
^soit quand elle échangeait quelques mots avec son père , soit 
quand elle jetait un défi au féroce Àrroyo, avait fait tressail- 
lir toutes les fibres de son cœur. Elle avait eu besoin d'ap- 



280 COSTAL L'INDIEN. 

peler à son aide tous les ressentiments de l'amour dédaigné 
et la pudeur naturelle à la femme pour ne pas se montrer au 
capitaine en s'écriant : « Oh ! Rafaël , le poignard d'Arroyo 
me ferait moins de mal que votre abandon. » 

« Qu'avez-vous fait, mon père? dit-elle tristement à don 
Mariano lorsque le capitaine se fut éloigné avec sa troupe. 
Vous l'avez blessé dans son orgueil par des paroles irritantes, 
à l'instant où , par égard pour nous , il renonçait à exercer 
sa vengeance sur l'un des meurtriers de son père. Peut-être 
avez-vous fait mourir sur ses lèvres des mots d'oubli et de 
réconciliation. Vous avez anéanti le dernier espoir de votre 
pauvre fille. » 

L'hacendero ne répondit rien; il regrettait lui-même ses 
allusions blessantes envers un ennemi dont la générosité 
sauvait sa vie et celle de ses enfants. 

Après le départ des bandits d'Arroyo , une morne tran- 
quillité régna dans l'hacienda de las Palmas, et, dans le si- 
lence de la solitude , Gertrudis , tout en se demandant à cha- 
que minute du jour si réellement don Rafaël ne l'aimait plus, 
ne pouvait se faire qu'une réponse certaine , c'est, qu'elle l'ai- 
mait, et qu'elle l'aimerait toujours. 

Une après-midi, la seconde qui avait suivi le départ d'Ar- 
royo et de sa bande , le soleil se couchait au loin dans la 
plaine, comme ce jour où, quelques semaines auparavant, 
elle attendait à chaque instant l'arrivée de don Rafaël. Les 
eaux s'étaient retirées et la campagne avait pris un aspect 
plus riant que ce jour-là. Desséchée alors, elle était mainte- 
nant couverte d'une éclatante verdure. 

Tout à coup , une demi-douzaine de cavaliers apparurent 
dans la plaine. Ils semblaient venir des collines qui la bor- j 
daient, car ils tournaient le dos à l'hacienda; des bande- 
roles aux couleurs d'Espagne flottaient au bout de leurs 
lances. Un cavalier seul précédait les cinq autres ; puis bien- 
tôt d'autres soldats à cheval se montrèrent après les pre- 



COSTAL L'INDIEN. 281 

miers , mais Gertrudis ne jeta sur eux qu'un regard indif- 
férent. 

Toute son attention était absorbée par le cavalier qui 
marchait seul en tête des autres. Son cœur, plutôt que ses 
yeux, avait deviné son nom et sa condition. 

« Moi aussi, se dit-elle, j'ai été imprudente dans mes pa- 
roles, lorsque j'ai prononcé l'anathème contre les fils du pays 
qui trahiraient sa cause. Qu'importe, à la femme qui aime, 
la bannière que suit son bien-aimé ? Celle-là doit être la 
sienne; que n'ai-je fait comme ma sœur? Oh ! Marianita est 
bien heureuse ! » 

Et, le cœur gonflé de soupirs, le regard voilé de larmes, 
elle continuait à suivre de l'oeil le cavalier dont la tète ne se 
détourna pas une seule fois vers l'hacienda, et qui ne tarda 
pas à se perdre avec son escorte dans la brume dorée du 
couchant. 

C'était don Rafaël, obéissant aux ordres qui l'appelaient, 
et qui, pour ne pas laisser voir son trouble et sa douleur 
aux soldats de sa suite, n'avait pas osé jeter ses regards 
derrière lui. 

Peu devait importer maintenant à Gertrudis l'endroit 
qu'elle habitait avec son père. Il ne lui restait à l'hacienda 
que de douloureux souvenirs; mais, nous l'avons dit, ces 
douleurs mêmes l'y attachaient, et la jeune fille ne put voir 
sans tristesse, comme si le départ de las Palmas devait briser 
le dernier lien entre elle et don Rafaël, le moment où il al- 
lait falloir quitter cette triste demeure. 

Depuis que le capitaine ne respirait plus le même air 
qu'elle, Gertrudis n'avait eu d'autre plaisir que celui de faire 
soigner le beau cheval bai brun de don Rafaël, qu'on avait 
repris et ramené à l'hacienda. 

Sur ces entrefaites, le mariage de don Fernando avec Ma- 
rianita s'était accompli. Résolue déjà bien longtemps avant 
que la guerre civile n'éclatât, cette union n'avait pas trouvé 



282 COSTAL L'INDIEN. 

d'obstacles chez l'hacendero, malgré ses idées politiques. 
Don Fernando était Espagnol, il est vrai, mais il avait la 
parole de don Mariano, et, en outre, celui-ci ne voulait pas 
offrir en holocauste à ces tristes dissensions le bonheur de 
sa seconde fille.; n'était-ce pas assez déjà d'une victime? 
D'ailleurs, comme beaucoup d'Espagnols à cette époque, 
don Fernando Lacarra avait adopté pour son pays celui qui 
renfermait ses affections, et, par cela même, ses sympathies 
étaient acquises à ses compatriotes d'adoption. 

Peu de jours après son mariage, il avait emmené sa jeune 
femme à son domaine de San Carlos, voisin de celui delValle, 
et, comme lui, situé sur les bords de l'Ostuta supérieur qui 
coulait entre les deux haciendas, non loin du lac du même 
nom. Ce domaine, gardé par de nombreux domestiques, que 
l'insurrection n'avait pas dispersés comme ceux de don Ma- 
riano, offrait une plus grande sécurité comparative que l'ha- 
cienda de las Palmas, et don Fernando voulait y donner 
asile à sa nouvelle famille; mais don Mariano, dans le but 
de dissiper la mélancolie de sa fille par le bruit et le mouve- 
ment d'une grande ville, préféra de se retirer à Oajaca. 

Le jour du départ, Gertrudis avait refusé la litière qu'on 
lui avait préparée ; elle avait mieux aimé faire seller pour 
elle le cheval qui tant de fois avait porté don Rafaël, et, 
comme si le fougueux Roncador eût senti qu'il portait l'objet 
le plus cher à son ancien maître, il se laissa aussi docile- 
ment conduire pendant tout le trajet par la main frêle de 
Gertrudis que par la main vigoureuse du capitaine. 

Insensible à toutes les distractions qui lui étaient offertes, 
Gertrudis avait passé de longs et tristes jours à Oajaca. Elle 
n'y avait goûté qu'un seul moment de bonheur : ce fut quand 
la voix publique lui apprit que le colonel Très Villas, après 
s'être emparé de la ville d'Aguas Calientes, y avait fait raser 
la tête à quatre cents femmes. 

Comme l'avait dit le colonel Trujano, instruit de cette 



COSTAL L'INDIEN. 283 

particularité par Marianita, dont le mari l'avait reçu un joui- 
entier à San Carlos, cette nouvelle l'avait fait tressaillir de 



Elle seule avait deviné, au milieu de l'étonnement général 
causé par cette étrange rigueur, que don Rafaël n'avait pas 
voulu qu'elle seule eut à pleurer la perte de sa chevelure. 
Don Rafaël l'aimait donc toujours, puisqu'il lui envoyait cette 
consolation comme un gage de son souvenir. 

Gertrudis s'était cependant vivement reproché ce senti- 
ment de bonheur égoïste. 

« Pauvres femmes ! se dit-elle en peignant les boucles 
d'ébène qui avaient remplacé ses longues tresses dont le flot 
parfumé tombait jadis sur ses épaules; elles n'ont pas eu 
comme moi le bonheur d'offrir leur chevelure pour la vie de 
leur bien-aimé ! » 

Puis les mois avaient succédé aux mois sans qu'on pût 
savoir ce qu'était devenu don Rafaël, et les joues pâles de 
Gertrudis, le cercle bleu qui entourait ses yeux, témoignaient 
des douleurs de l'âme et des souffrances du corps. Mais 
aussi, depuis deux ans bientôt, sous l'influence énervante du 
silence, de la solitude, de la vie sédentaire, la pauvre jeune 
fille tâchait en vain d'étouffer son amour, et les forces de 
son corps et de son âme s'épuisaient dans cette lutte inu- 
tile. 

Don Rafaël, du moins, portait sa douleur d'une extrémité 
du royaume à l'autre ; il en pouvait étouffer le cri dans le tu- 
multe des batailles et dans toutes les ardentes distractions de 
la guerre* 

Heureusement que Dieu a donné à la femme la résignation, 
sa seule armure contre la douleur. Gertrudis dévorait en si- 
lence, et sans proférer une plainte, le noir chagrin qui la 
consumait. Dans ses longues insomnies, où cette résignation 
à moitié vaincue par la lutte semblait prête à succomber, un 
faible et lointain rayon d'espérance venait parfois la re- 



284 COSTAL L'INDIEN. 

tremper; un dernier refuge contre ses angoisses se présen- 
tait aux yeux de la jeune fille. Elle se disait alors que, 
quand ses forces seraient à bout, une ressource suprême lui 
restait dans cette tresse de ses cheveux soigneusement con- 
servée par elle. 

L'envoi du cheval de don Rafaël à l'hacienda del Valle. 
où il devait sans doute revenir d'un jour à l'autre, avait été 
une première transaction entre l'orgueil et l'amour. Qui de- 
vait l'emporter des deux ? 

Cependant, à mesure que l'insurrection s'étendait dans 
la province, la surveillance redoublait dans la capitale, et 
don Mariano , devenu suspect , reçut l'ordre de quitter 
Oajaca. 

Toutefois, avant de partir, il avait expédié, nous l'avons 
dit, un messager à l'hacienda del Valle. Quel message por- 
tait-il ? Nous le saurons plus tard. Nous devons, quanta 
présent, constater que, le surlendemain du départ de son 
exprès, le jour même où celui-ci arrivait à l'hacienda del 
Valle et où don Rafaël quittait en fugitif la plaine de Huaja- 
pam, l'hacendero se mettait en marche pour San Carlos, ac- 
compagnant à cheval, avec quelques serviteurs, la litière qui 
renfermait doîïa Gertrudis. La pâleur du visage de la jeune 
fille contrastait avec le cercle d'azur qui se dessinait autour 
de ses yeux et le rendait encore plus foncé. 

Enfin, ce jour-là aussi, mais vers le soir, un des person- 
nages de notre histoire, le capitaine don Cornelio Lantejas, 
quittait le camp de Morelos, près de lluajapam, pour aller 
remplir une mission qui venait de lui être confiée pour Oajaca 
par le général mexicain. 

Sa mission ne laissait pas d'être périlleuse, ainsi qu'on 
pourra s'en convaincre. 

Costal et Clara accompagnaient seuls le capitaine, revêtu 
d'un simple habit de voyage ; rien n'indiquait en lui sa pro- 
fession. 



COSTAL L'INDIEN. 28ri 

C'était à l'approche du solstice d'été, et le noir et l'Indien 
s'entretenaient de la chance, à présent que le Zapotèque 
avait accompli un demi-siècle, de saisir enfin la divinité des 
eaux dans le mystérieux lac d'Ostuta. 

Maintenant que toutes les lacunes du passé se trouvent 
comblées, nous devons, pour l'intelligence de la dernière 
partie de ce récit, faire savoir quel était le but de la mission 
confiée à don Cornelio, et présenter à vol d'oiseau une sorte 
de plan topographique du pays que devaient parcourir les 
différents personnages qui se mettaient en route le même 
jour. 

La conquête de la ville d'Oajaca devait achever de rendre 
Morelos maître de toute la province, et il songeait à s'en 
emparer avant la fin de la campagne ; car, ce projet une fois 
exécuté, tout le sud de la Nouvelle-Espagne tombait au pou- 
voir de l'insurrection. 

Toutefois, avant d'attaquer une ville aussi populeuse et 
aussi riche que celle de Oajaca, il était prudent de s'y mé- 
nager des intelligences, et c'était là l'objet principal de la 
mission qu'avait à remplir le capitaine Lantejas. Pour l'hon- 
neur de la cause que soutenait Morelos, il n'était pas moins 
urgent de mettre un terme aux déprédations des deux gué- 
rilleros dont il a été souvent question, Arroyo et Bocardo, 
qui semblaient avoir pris à tâche, par leurs cruautés, de 
rendre odieuse l'insurrection autant à ses partisans qu'à ses 
ennemis. 

La force dont ils disposaient était aussi incertaine que le 
lieu de leur résidence ; mais ils étaient aussi universelle- 
ment redoutés que s'ils eussent eu une armée nombreuse à 
leurs ordres. La rapidité de leurs mouvements leur donnait 
les moyens de multiplier à l'infini leurs actes de férocité; 
les deux associés étaient, du reste, assez faciles à suivre 
aux traces sanglantes qu'ils laissaient partout sur leur pas- 
sage. Arroyo, toujours prêt à rougir ses mains de sang, 



286 COSTAL L'INDIEN. 

quel qu'il fût, prenant un barbare plaisir à être lui-même le 
bourreau de ses victimes, était assez brave, du moins ; mais 
son associé, Antonio Bocardo, était aussi lâche que cruel, 
quoique son goût le portât plutôt au vol qu'à l'assassinat, 
ainsi qu'on l'a vu. 

Morelos avait appris les déprédations que ces deux ban- 
dits commettaient dans la province de Oajaca, et don Cor- 
nelio avait ordre de les joindre et de leur porter, de la part 
du général en chef, la menace d'être coupés en quatre quar- 
tiers, s'ils continuaient plus longtemps à déshonorer la sainte 
cause de l'indépendance. 

La réputation de férocité si justement méritée de ces 
deux bandits, qui traitaient tous les partis en ennemis, et 
la surveillance active exercée par les autorités de Oajaca, 
rendaient, comme on voit, la mission du capitaine Lantejas 
fort dangereuse. 

Il suivait donc assez mélancoliquement la route qui con- 
duisait aux bords du fleuve d'Ostuta, où se trouvaient alors 
Arroyo et Bocardo. 

Leur présence dans ces lieux sera expliquée par une des- 
cription sommaire, indispensable pour bien faire connaître 
l'étroit théâtre où vont se presser les événements qui nous 
restent à raconter. 

En ne tenant pas compte des accidents de terrain, Huaja- 
pam et Oajaca se trouvent sur la même ligne, en face l'un de 
l'autre. De chacune de ces deux villes part une route allant 
vers l'Ostuta et s'y joignant à un gué qui sert à traverser ce 
fleuve. A peu de distance de la jonction des deux routes, et 
avant d'y être parvenu, se trouvait l'hacienda del Valle, et, 
en moins d'une heure après avoir passé le gué, on arrivait 
à l'hacienda de San Carlos. Ces deux haciendas, situées sur 
les deux rives opposées du fleuve, étaient, comme on le 
voit> peu éloignées l'une de l'autre. 

Arroyo s'était promis de ne laisser ni un homme vivant 



COSTAL L'INDIEN. 287 

ni une pierre debout de l'hacienda del Valle, encore défen- 
due par la garnison confiée aux ordres du lieutenant Ve- 
raegui, et c'était le motif de sa présence sur les rives de 
l'Ostuta. Sa bande, divisée en deux, occupait les abords du 
gué de chaque côté du fleuve, et pouvait ainsi se porter à la 
fois et sur San Carlos et sur el Valle. 

Il était probable que le messager se dirigeant en quête 
de don Rafaël de l'hacienda del Valle vers Huajapam ren- 
contrerait à mi-route le colonel, parti de Huajapam pour el 
Valle. 

Au point de réunion des deux routes de Oajaca et de 
Huajapam , il était non moins probable que , don Mariano et 
sa fille devant passer forcément devant el Valle, don Corne- 
lio et ses deux compagnons, suivant la même direction, et 
enfin le colonel, se rendant à son hacienda, ne devaient pas 
manquer, sauf accident, de se rencontrer tous, presque au 
même instant, sur un terrain commun. 

C'est donc sur les bords sauvages de l'Ostuta, vers l'en- 
droit où les personnages de ce récit, longtemps dispersés, 
ont des chances de se rejoindre , qu'il convient de transpor- 
ter la scène. 



288 COSTAL L'INDIEN. 



TROISIEME PARTIE, 



LE LAC D OSTDTA. 



CHAPITRE PREMIER. 



Quatre jours après la levée du siège de Huajapam, nous 
sommes sur les bords de l'Ostuta, et le soleil, près de se 
lever, allait éclairer l'un des plus splendides paysages de la 
nature américaine. 

Le maïpouri\ avant de regagner sa retraite lointaine, se 
plongeait pour la dernière fois avant le jour dans les eaux 
encore assombries du fleuve. Plus timide que le maïpouri , 
le daim, inquiet du moindre souffle de la brise dans le feuil- 
lage ou dans les roseaux, épiait en buvant la venue de 
l'aube du jour, pour s'enfuir au premier rayon du soleil 
vers ses fourrés inaccessibles de sassafras et de hautes fou- 
gères. 

Le héron solitaire , immobile sur ses longues échasses, les 
flamants roses , rangés en troupes silencieuses , attendaient. 



Le tapir. 






COSTAL L'INDIEN. 289 

au contraire, que le soleil parût pour commencer leur pèche 
matinale. 

Le silence régnait partout, hors ces vagues rumeurs des 
solitudes qui s'élèvent de dessous la mousse ou tombent de 
la cime des arbres au moment où, selon leur nature, les divers 
hôtes des bois vont s'éveiller ou s'assoupir. 

Quoique les ombres de la nuit commençassent déjà à dis- 
paraître, l'œil de l'homme, au milieu des vapeurs nuageu- 
ses qui s'élevaient du fleuve , n'aurait pu discerner encore 
de quelle espèce de végétation ses bords étaient couverts. 
Les panaches des palmiers , qui s'élançaient orgueilleuse- 
ment au-dessus d'une immense masse de feuillage , seuls 
étaient distincts , comme jadis ceux des chevaliers dans la 
mêlée. 

Les rives de l'Ostuta semblaient aussi complètement dé- 
sertes qu'aux jours où les enfants de l'Europe n'avaient pas 
encore abordé aux rivages américains ; mais la vue perçante 
des oiseaux de nuit qui se balançaient au sommet des arbres 
pouvait saisir des objets invisibles au daim , au maïpouri , 
comme au héron et au flamant ; à travers les vapeurs 
nocturnes , des feux lointains et épars scintillaient le long 
de la rive droite du fleuve , comme de pâles étoiles dans un 
ciel brumeux. 

Ces feux indiquaient des bivouacs et trahissaient seuls le 
voisinage de l'homme. 

Sur la rive gauche , la solitude non plus n'existait pas , 
elle n'était qu'apparente : des feux y jetaient encore quel- 
ques lueurs. Assez loin d'eux , à travers la brume , entre 
le fleuve et la route qui conduisait de Huajapam à l'hacienda 
del Valle, on aurait pu voir d'abord , au milieu d'une petite 
clairière, un groupe composé de huit cavaliers qui semblaient 
tenir conseil entre eux. 

Plus rapprochés du fleuve, et à trois ou quatre portées de 
fusil environ de ce groupe, deux hommes à pied remontaient 
200 s 



290 COSTAL L'INDIEN. 

avec précaution vers l'endroit où le chemin del Valle à Hua- 
japam serpentait à travers des fourrés épais de gaïacs et de 
cèdres-acajou. 

Enfin , entre ces huit cavaliers et ces deux piétons , et à 
pareille distance à peu près des uns et des autres, un homme 
seul, qu'on ne pouvait appeler ni piéton ni cavalier, parais- 
sait ne se préoccuper de rien. En effet , fortement attaché 
avec une ceinture de soie entre deux mères branches d'un 
énorme acajou, il dormait du plus profond sommeil à plus de 
dix pieds au-dessus du sol. 

L'épais feuillage de l'arbre et l'obscurité de la nuit le dé- 
robaient complètement à la vue de tout être humain. Un In- 
dien eût passé sous l'acajou sans deviner sa présence, et, du 
haut des arbres voisins , l'œil d'un oiseau de nuit n'eût pu 
l'apercevoir davantage. 

Pour ne pas anticiper sur notre récit , nous différerons de 
faire connaître au lecteur quels étaient les huit cavaliers et 
les deux piétons. 

Quant au personnage tranquillement endormi dans son lit- 
aérien , nous dirons tout d'abord que c'était don Rafaël lui- 
même. 

Il est des moments où la lassitude du corps l'emporte sur 
les appréhensions de l'esprit, et le colonel se trouvait préci- 
sément dans un de ces moments-là. 

La fatigue de trois journées de marche, jointe à l'absence 
de tout sommeil pendant la nuit précédente, lui procuraient, 
en dépit des dangers de sa situation et de l'incommodité de 
sa posture, ce repos profond que goûte le soldat harassé , la 
veille d'une bataille sanglante. 

Plus loin encore, mais dans une partie du bois voisine delà 
route de Oajaca qui aboutissait au gué dont nous avons déjà 
parlé, à peu de distance de l'Ostuta et du lac mystérieux du 
même nom , formé des eaux du fleuve amenées par des con- 
duits souterrains, des voyageurs paraissaient s'occuper, avec 



COSTAL L'INDIEN. 291 

la précipitation de la frayeur , de reprendre avant le jour 
leur voyage interrompu. 

Comme si la révélation soudaine de quelque grand péril 
venait de les frapper, deux d'entre eux éteignaient les restes 
d'un feu dont l'éclat aurait pu les trahir, deux autres sellaient 
rapidement les chevaux de toute la troupe , et un cinquième 
voyageur, entr'ouvrant les rideaux d'une litière déposée sur 
la mousse , semblait rassurer une jeune femme épouvantée 
qui s'y trouvait renfermée. 

Cette litière fera suffisamment connaître don Mariano et s* 
fille, sans qu'il soit besoin de les nommer. 

La nuit allait cesser, avons-nous dit. 

Il est dans le jour, au milieu de la solitude du désert, 
deux heures solennelles que toutes les voix de la nature réu- 
nies proclament et célèbrent à l'envi : le lever et le coucher 
du soleil. L'horloge éternelle allait sonner la première de ces 
heures. 

Un vent frais s'éleva, agita le feuillage, rida la surface de 
l'eau, et commença à déchirer le voile de vapeurs que la nuit 
avait étendu. 

L'orient se colora d'un jaune vif, s'entr'ouvrit et laissa jail- 
lir les premières et indécises clartés du crépuscule du matin, 
que saluèrent soudain mille cris d'oiseaux partis de tous les 
arbres de la forêt. 

Les chacals fuyant au loin poussèrent leurs derniers gla- 
pissements ; la voix funèbre des oiseaux de nuit se fit en- 
tendre pour la dernière fois ; le daim et le maïpouri dispa- 
rurent. Bientôt des nuages roses comme le plumage des 
flamants montèrent à l'horizon, puis enfin le soleil éclaira 
la cime des palmiers , et laissa voir dans toute leur splen- 
dide variété les bois épais qui couvraient les bords de l'Os- 
tuta. 

Les ébéniers aux grappes de fleurs d'or, le gaïac et le dra- 
gonnier, les liquidambars odorants, aux pyramides sombres, 



2D2 COSTAL L'INDIEN. 

le cèdre -acajou et les palmiers, dans toute l'élégante ri- 
chesse de leurs feuillages , étalaient avec orgueil leurs 
luxueuses végétations au milieu des fougères gigantesques 
et des réseaux épais de lianes fleuries qui leur servaient de 
cortège. 

À travers ces labyrinthes presque impénétrables, se mon- 
traient parfois des taureaux sauvages , fruits des taureaux 
jadis échappés des riches haciendas de Fernand Cortès'. 
Pressés par la soif, ils venaient s'abreuver, et, tandis que 
de leurs mufles noirs ils humaient avidement l'eau, quelques 
petits îlots , arrachés çà et là au rivage avec leurs berceaux 
de verdure et de fleurs, suivaient, en flottant, le cours du 
fleuve, et, sous ces berceaux fleuris, les oiseaux perchés 
semblaient, par leur ramage, célébrer leur marche triomphale 
sur les flots. 

Tel était ce matin-là, dans toute sa magnificence primitive, 
l'aspect de l'Ostuta et de ses bords , à une demi-lieue envi- 
ron du gué près duquel avaient brillé les premiers feux de 
bivouacs dont nous avons signalé l'emplacement sur la rive 
droite du fleuve. 

Ces feux, qui venaient de s'éteindre quand le jour avait 
paru, étaient ceux du campement provisoire d'Arroyo et de 
sa troupe de bandits. 

Là se passaient aussi des scènes animées, quoique d'un 
genre différent. 

Une centaine de cavaliers, dispersés sur les deux rives de 
l'Ostuta , s'occupaient activement du pansement matinal de 
leurs chevaux. Les uns , montés à poil , les poussaient dans 
le fleuve pour les abreuver et les rafraîchir à la fois; d'au- 
tres enfin les étrillaient avec leurs ongles ou à l'aide de la 
première pierre venue. Plus loin, des selles étaient empilées 

« . On sait que la province de Oajaca avait été donnée par Charles- 
Quint en apanage à Cortès. 



COSTAL L'INDIEN. 293 

en monceaux, avec une certaine régularité, au milieu de 
ballots éventrés dont il ne restait plus que les enveloppes 
lacérées à coups de couteau , dépouille sans doute de quel- 
que muletier dévalisé la veille. 

Sur cette même rive droite , c'est-à-dire sur celle où se 
trouvait l'hacienda de San Carlos , s'élevait une lente gros- 
sièrement composée de morceaux de ces enveloppes, les unes 
de forte toile de chanvre, les autres d'un épais tissu de fils 
d'aloès. 

Deux factionnaires , armés de pied en cap de carabines, de 
couteaux et de sabres , allaient et venaient en montant la 
garde près de cette tente , mais à une distance assez grande 
pour que ni l'un ni l'autre ne put entendre ce qui se disaif 
dans l'intérieur. 

Cette tente était celle des deux chefs, et Àrroyo s'y trou- 
vait pour le moment en compagnie* de son digne associé 
Bocardo. Chacun d'eux était assis sur un crâne de bœuf, en 
guise de siège, et tous deux fumaient une épaisse et longue 
cigarette de feuilles de maïs. A l'attitude que gardait le 
premier, les yeux fixés sur le sol qu'il labourait delà mo- 
lette à six pointes de ses pesants éperons, il était facile de 
voir que Bocardo employait les ressources de son intelli- 
gence pour déterminer son camarade à quelque mauvaise 
action. 

« Cerles , disait-il , je suis disposé à rendre justice à 

■ toutes les vertus de Mme Arroyo ; elles sont touchan- 
i tes : quand un homme est blessé , elle lui jetterait volon- 

■ tiers du piment enragé l sur ses blessures. Rien n'est 
plus intéressant que la manière dont elle intercède pour 

ries prisonniers que nous condamnons à mort, en obtenant , 
pour la plupart du temps , qu'on ne les fasse mourir que le 

\ . Expression en usage aux colonies pour désigner une espèce de 
pimont très- fort. 



29 i COSTAL L'INDIEN. 

plus lard possible.... je veux dire le plus lentement qu'il se 
peut.... 

— Ce n'est pas par égoïsme qu'elle agit ainsi , la pauvre 
femme , interrompit Arroyo ; car c'est encore plus pour moi 
que pour elle. 

— Elle est si dévouée!... Ah! c'est une bien digne 
femme ! . . . 

— Certainement. Et que de ressources dans l'esprit ! 
Ainsi , par exemple, c'est elle qui a eu cette ingénieuse idée 
pour notre salut à tous deux : comme nous ne faisons ja- 
mais mettre un prisonnier à mort sans le faire confesser , 
plus son supplice est long , plus longtemps dure sa confes- 
sion. Or , il résulte de là qu'après des souffrances et une 
confession très-prolongées, le prisonnier meurt en état de 
grâce et va tout droit au ciel ; et , comme les saints élus 
n'ont plus de rancune, ils prient tous pour nous. Ma femme 
dit que nous devons en faire le plus possible, de ces bien- 
heureux. 

— Eh! eh! vous n'en avez déjà pas mal fait, reprit Bo- 
cardo avec un sourire de satisfaction , et le bon Dieu doit en 
avoir les oreilles rebattues.... 

— Silence, seigneur colonel des colonels! s'écria Arroyo 
d'un ton qui fit taire incontinent le bandit qui s'arrogeait ce 
titre pompeux ; je déteste les blasphémateurs.... 

— Soit. J'en reviens donc aux vertus de Mme Arroyo , 
en dépit desquelles elle n'est ni jeune ni précisément très- 
belle. 

— Allons, dites qu'elle est vieille et laide, et n'en parlons 
plus! s'écria brusquement Arroyo; et cependant j'y tiens 
beaucoup. 

— C'est étonnant! 

— Écoutez , mon cher, c'est moins étonnant que vous ne 
pensez. Elle partage avec moi le poids de l'exécration pu- 
blique, et. si j'étais veuf.... 



COSTAL L'INDIEN. 295 

— Vous le porteriez tout seul. Bah! vous avez les épaules 
si larges ! 

— C'est vrai, repartit Arroyo, flatté de ce compliment; 
mais je tiens également à vous au même titre qu'à ma femme, 
ajouta-t-il. ïl est rare qu'on maudisse le nom d' Arroyo sans 
qu'on y mêle le vôtre. 

— Il y a tant de méchantes langues dans ce monde! 

— Et puis ma femme a encore une autre vertu à mes 
yeux : elle possède un scapulaire bénit par le pape à Rome , 
et qui a la propriété de faire mourir le mari quelques jours 
après la femme. 

— xlussi je ne vous dis pas de la tuer, cette digne Mme Ar- 
royo, ajouta Bocardo, amené à partager malgré lui les su- 
perstitions grossières de son associé. Seulement on l'envoie 
dans un couvent de repenties s'occuper de son salut et de 
celui de son mari, et l'on prend pour la remplacer quelque 
jeune et jolie femme avec des yeux et des cheveux noirs 
comme la nuit , des lèvres roses comme la grenade , et des 
joues plus blanches que la fleur du floripondio 1 . Voilà ce que 
je me tue à vous faire comprendre depuis deux heures. 

— En connaissez- vous de semblables, vous? demanda le 
guérillero après un moment de silence qui prouvait que la 
persuasion commençait à entrer dans son âme. 

— Vous en connaissez une comme moi ! s'écria Bocardo : 
la maîtresse de l'hacienda de San Carlos , que nous pouvons 
prendre en un tour de main. 

— Dona Maiïanita Silva ? 

— Précisément. 

— Mais, con mil demonios ! vous voulez donc que nous 
ne laissions pas une hacienda sans la mettre à sac? s'écria 
Arroyo; car, si vous désirez que je m'empare de la femme, 
■c'est pour que vous puissiez piller le mari. 

\ . Datura. 



29G COSTAL L'INDIEN. 

— Le mari est Espagnol, reprit Bocardo sans répondre 
aux paroles de son associé, qui n'exprimaient que la vérité 
touchant le but de ses insinuations. Beau malheur, vraiment, 
de prendre la femme d'un coyote ! 

— Caramba! cet Espagnol est aussi bon insurgé que vous. 
Il nous a fourni des vivres et des chevaux.... 

— Oui, par frayeur , comme le diable loue les saints. Com- 
prenez donc bien qu'on n'est jamais bon insurgé avec des 
tas de sacs de piastres dans ses coffres , de l'argenterie plein 
ses buffets et une jolie femme à ses côtés , se hâta d'ajouter 
Bocardo , pour dissimuler sous ce dernier prétexte ses vé- 
ritables intentions. Voyez-vous , quand nous avons travaillé 
à redoubler le patriotisme de don Mariano en le débar- 
rassant de sa vaisselle plate , nous aurions dû , comme je 
vous le disais, prendre aussi ses deux filles. J'aurais ainsi une 
charmante femme , à présent, tandis que vous seul.... Mais 
bah! je me sacrifierai toujours pour vous, c'est mon rôle. 

— Nous en ferons tant , voyez-vous , reprit Arroyo d'un 
air pensif, en se laissant aller malgré lui aux atroces insi- 
nuations de Bocardo, qu'on finira par nous traquer partout 
comme des bêtes féroces. 

— Nous avons cent cinquante hommes dévoués , braves 
comme leur poignard. 

— Enfin.... je ne dis pas.... j'y penserai. » 

Les yeux de Bocardo brillèrent d'une joie cupide à l'as- 
pect de l'indécision d' Arroyo , qu'il savait devoir convertir , 
avant la fin du jour , en une résolution bien arrêtée d'exé- 
cuter le noir projet qu'il venait de lui soumettre. 

Les deux associés, plongés dans les réflexions que leur 
suggérait ce plan de pillage et de meurtre, gardaient un 
silence qui durait depuis quelques instants, lorsqu'un pan 
de la tente se souleva pour donner passage à une virago au 
teint hâlé et à la figure flétrie par les mauvaises passions 
plutôt que par l'âge ; car ses cheveux , nattés et retenus par 



COSTAL L'INDIEN. 297 

un peigne d'écaillé cerclés d'or, étaient noirs comme l'ébène. 
Son 'air, toutefois, ne démentait en rien le portrait peu flat- 
teur qui venait d'être fait d'elle. 

En dépit de tous les ornements de verroterie , de chape- 
lets , de scapulaires et de pièces d'or qui entouraient son 
cou , sa figure était hideuse à voir. 

La fureur était peinte sur son front aux veines gonflées 
et dans ses yeux noirs injectés de sang. 

« C'est une honte ! s'écria-t-elle en entrant et en laissant 
tomber sur Bocardo, qu'elle méprisait et détestait à la fois , 
le regard de colère qu'elle n'osait adresser à son mari; c'est 
une honte , dit-elle , qu'après le serment que vous avez fait 
tous deux , il reste encore une pierre de ce nid de vipères et 
un homme pour le défendre. 

— Eh bien ! qu'y a-t-il ? demanda Arroyo d'un ton de mau- 
vaise humeur. 

— Je parle de l'hacienda del Valle , que vos hommes , une 
grande partie du moins, bloquent depuis trois jours sans ré- 
sultat; c'est-à-dire, non, car j'apprends à l'instant que trois 
de nos soldats ont été tués dans une sortie, et que leurs 
têtes sont exposées à la porte de l'hacienda par ce damné 
Catalan que Dieu confonde ! 

— Qui vous a dit cela? s'écria Arroyo. 

— El Gaspacho , qui n'attend que vos ordres pour entrer , 
et qui revient del Valle pour vous demander du renfort. 

— De par tous les diables! je trouve étrange que vous 
vous permettiez d'interroger avant moi les courriers qui me 
sont expédiés. » 

En disant ces mots d'une voix tonnante , Arroyo s'était 
levé en saisissant le crâne de bœuf qui lui servait de siège . 
et il menaçait d'en briser celui de sa femme. Peut-être , sous 
l'influence des paroles de Bocardo , allait-il se décider à por- 
ter seul le poids de l'exécration publique, s'il ne se fût sou- 
venu à temps du scapulaire bénit à Rome. 



298 COSTAL L'INDIEN. 

Bocardo restait flegmatiquement assis. 

« Maria SanUsimal s'écria la virago en se reculant effrayée 
devant la terrible colère de son mari , ne me protégerez-vous 
pas , seigneur Bocardo ? 

— Hum! répondit le bandit sans bouger, vous savez le 
proverbe, vénérable senora, entre l'arbre et l'écorce.... que 
diable ! de petites querelles de ménage.... 

— Que cela n'arrive plus ! Il n'y a que deux chefs ici , dit 
Àrroyo subitement radouci, et, avant que je reçoive el 
Gaspacho, vous allez vous charger d'une commission. 

— Laquelle? demanda la femme, qui eut bien un instant 
l'idée de hausser le ton à mesure que son mari le baissait ; 
toutefois, elle réprima cette tentation. 

— C'est pour l'exécution d'un plan magnifique conçu par 
moi , interrompit Bocardo. 

— Ah! si vous aviez autant de courage que d'intelligence! 
dit la virago. 

— Bah ! Arroyo a du courage pour nous deux. 

— Est-ce à dire que vous avez de l'esprit pour vous et pour 
moi ? s'écria le guérillero , cherchant à faire tomber sa colère 
sur un homme qui n'était pas porteur d'unscapulairedu pape. 

— Dieu me garde de le penser ! répondit Bocardo d'un 
ton flatteur ; vous êtes aussi brave qu'intelligent. 

— Femme! reprit Arroyo, vous allez interroger de nou- 
veau le prisonnier que nous avons fait il y a trois jours, pour 
savoir enfin le but.... 

— L'animal chante toujours la même gamme , interrompit 
impatiemment la compagne d'Arroyo : qu'il est au service de 
don Mariano Silva , et qu'il porte un message à cet enragé 
colonel Très Villas , comme vous l'appelez; » 

A ce nom détesté , un nuage sombre couvrit les yeux du 
bandit. 

« Sachez quel est ce message , enfin , dit-il. 

— Il soutient qu'il n'a nulle importance ; et savez-vous ce 



COSTAL L'INDIEN. 209 

que j'ai trouvé dans la poche de sa jaquette quand je l'ai fait 
fouiller? 

— Une fiole de poison , peut-être? 

— Un petit paquet soigneusement cacheté , au milieu du- 
quel se trouvait, enveloppée dans un mouchoir de batiste 
parfumé , une tresse de cheveux noirs fort longs et fort beaux, 
ma foi! 

— Ah! vraiment! et qu'en avez-vous fait? demanda Bo- 
cardo d'un ton ironique. 

— N'en ai-je pas d'aussi longs et d'aussi noirs? reprit la 
virago d'un air piqué. Et qu'en puis-je avoir fait, beau sire , 
si ce n'est de les jeter à la figure du messager d'amour? car 
c'est un gage qu'il colporte ainsi sans doute à ce colonel du 
diable. 

— Le messager a repris sa tresse? demanda Bocardo. 

— Oui , avec empressement. 

— De mieux en mieux ! répliqua Bocardo. J'avais pensé 
d'abord à corrompre ce messager et à l'engager à donner au 
colonel un rendez-vous où , au lieu de ceux qu'il attendrait , 
une vingtaine de nos coquins seraient tombés sur lui pour le 
prendre vivant. C'était douteux, et à présent, avec ce gage 
d'amour , on le mènera partout sans qu'il se défie de rien. 
Faites seulement venir cet homme, et je me charge du reste. 
Que ferons-nous du colonel Très Villas, Arroyo? 

— Nous le brûlerons à petit feu ; nous l'écorcherons vif , 
répondit le guérillero avec une expression de joie féroce. 

— Et votre femme intercédera pour lui , ajouta Bocardo. 

— Le brûler à petit feu ! l'écorchervif ! » s'écria la mégère. 
Et , poussant un éclat de rire méprisant pour ces pauvres 

moyens de tortures, elle sortit de la tente de son mari. 

Le courrier désigné sous le nom d'el Gaspacho entrait au 
même instant. 

C'était un grand drôle, sec comme la lame d'une rapière, 
à l'air impudent et cynique, avec des cheveux tombant sur 



300 COSTAL L'INDIEN. 

ses épaules en longues mèches droites et roides , semblables 
à des lanières de cuir noirci à la fumée. 

« Parle , porteur de sinistres nouvelles , dit Arroyo avec 
un sombre regard sous lequel le Gaspacho se sentit frisson- 
ner . malgré sa cuirasse d'impudence. 

— J'ai de bonnes nouvelles aussi, seigneur capitaine, 
s'empressa de dire le bandit. 

— Voyons d'abord les mauvaises. 

— Nous ne sommes pas assez nombreux pour donner l'as- 
saut à la tanière des coyotes, et je suis dépêché pour prier 
Votre Seigneurie de nous envoyer du renfort. 

— Qui t'envoie? le lieutenant Lantejas? 

— Lantejas n'enverra plus personne ; depuis ce matin , sa 
tète est accrochée à la porte de l'hacienda. 

— Tripes du diable! s'écria le guérillero. 

— Sa tête n'est pas seule, du reste; il y a encore celles 
de Salinas et du Tuerto avec la sienne, sans compter Mata- 
vidas, Sacamedios et Piojento, qui ont été pris et pendus 
vivants par les pieds aux créneaux de l'hacienda, et que 
nous avons dû achever de loin, à coups de carabine, pour 
abréger leurs souffrances. 

— Tant pis pour eux! pourquoi se sont-ils laissé prendre 
vivants? 

— C'est ce que je leur ai dit ; je leur ai crié que Votre 
Seigneurie serait très-mécontente; mais ils ne paraissaient 
pas s'en soucier beaucoup, reprit le Gaspacho d'un air 
agréable. 

— De sorte que vous n'êtes plus que quarante-quatre? 

— Faites excuse ; il y en a encore quatre autres qui ont 
été pendus par le cou ; ceux-là ne nous ont pas fait user de 
poudre pour les achever. 

— Dix hommes de moins ! dit Arroyo en frappant du pied 
avec rage. Vais-je encore perdre cette guérilla comme la 
première? Voyons à présent la bonne nouvelle. 



COSTAL L'INDIEN. 301 

— Hier soir, un cavalier s'approchait de l'hacienda del 
Valle, comme s'il n'avait qu'à se présenter pour y entrer, 
quand il est tombé sous l'œil de nos vedettes, qui se sont 
jetées sur lui, et, après une vive résistance, il a pu s'é- 
chapper. Ne froncez pas le sourcil, seigneur capitaine, les 
deux vedettes en ont été quittes , l'une pour une épaule 
fracassée d'un coup de pistolet, l'autre pour une chute de 
cheval. Pressé de trop près par ce dernier, le cavalier roya- 
liste l'a enlevé de ses arçons et lancé à terre comme une 
noix qu'on veut briser. Il n'est resté que deux heures éva- 
noui. 

— Je ne connais qu'un homme assez fort pour faire un 
coup semblable, dit Bocardo en pâlissant; c'est ainsi qu'il a 
tué Antonio Valdès : c'est l'enragé Très Villas. 

— Et c'est lui, en effet; car Pépé Lobos a entendu les 
ronflements de ce cheval qu'il montait, le jour où avec vous 
il a manqué de le prendre à las Palmas , et il a bien reconnu 
le cavalier à sa taille et à sa voix, quoiqu'il fit nuit. Dix hom- 
mes se sont lancés à sa poursuite, et, à l'heure qu'il est, le 
i olonel doit être pris. 

— Sainte Vierge! je vous promets un cierge gros comme 
un palmier si cet homme tombe entre nos mains, dit le chef 
des guérilleros. 

— Gros comme un palmier! y pensez-vous? s'écria Bo- 
cardo. 

— Taisez-vous donc ! c'est pour l'amadouer , répondit Àr- 
royo à voix basse. 

— Qu'il échappe encore cette fois ou non , nous le te- 
nons; c'est moi qui vous en réponds , ajouta Bocardo. Si je 
sais bien son histoire , avec le message qu'on veut lui faire 
tenir on l'amènera au bout du monde. » 

Comme il achevait ces mots, la femme d'Arroyo rentrait 
dans la tente, la figure aussi bouleversée par la colère que 
la première fois. 



302 COSTAL L'INDIEN. 

« La cage est vide , l'oiseau s'est envolé ! s'écria-t-elle , 
et avec lui le gardien à qui je l'avais confié, l'indigne Juan 
el Zapote ! 

— Sang et tonnerre! hurla Arroyo, qu'on se mette à leur 
poursuite! Holà! continua-t-il en soulevant un pan de sa 
tente , vingt hommes à cheval ! que l'on batte les bois et les 
bords du fleuve, et qu'on ramène les deux fugitifs pieds et 
poings liés , vivants surtout. » 

Pendant que les trois personnages se regardaient d'un air 
de stupéfaction, un grand mouvement avait lieu dans le 
campement, où chacun rivalisait de zèle pour être prêt le 
premier, 

« Caramba ! si le colonel échappe à ceux qui sont sur ses 
traces el qu'on ne puisse reprendre ce messager de mal- 
heur, adieu mes combinaisons! » s'écria Bocardo ; et, tandis 
que la femme d'Ârroyo sortait pour aller accélérer le 
départ des cavaliers : « C'est égal, dit-il à celui-ci, nous 
avons toujours, pour nous consoler, l'hacienda de San 
Carlos. 

— Oui, j'ai besoin de distraction, répondit Arroyo avec 
un farouche sourire ; ce soir nous nous divertirons , et de- 
main nous livrerons un assaut furieux au repaire des bri- 
gands espagnols, et nous ne laisserons pas pierre sur pierre 
de cette hacienda maudite del Valie. 

— Oui, à. demain les affaires sérieuses, répliqua Bocardo 
en se frottant les mains; mais nos hommes sont prêts à 
partir, reprit-il en jetant un coup d'œil au dehors ; si vous 
m'en croyez , au lieu de vingt , vous n'en enverrez que dix : 
c'est suffisant pour donner la chasse à ces deux drôles. Avec 
le renfort qu'il va falloir expédier tout de suite à l'hâcienda 
del Valle, il nous resterait trop peu de monde au quartier 
général. » 

Arroyo se rendit à l'avis de son associé. Parmi les 
vingt hommes prêts à partir, il en choisit dix des mieux 1 



COSTAL L'INDIEN. 303 

montés, et les autres reçurent Tordre de se diriger vers el 
Valle. 

Mais, comme leur départ était moins pressé, pendant 
qu'ils complétaient leurs préparatifs pour une expédition de 
plus longue haleine , les cavaliers chargés de poursuivre le 
messager et Juan el Zapote poussèrent leurs chevaux avec 
ardeur dans le gué de TOstuta. On supposait que les fugi- 
tifs avaient cherché un refuge dans les bois épais qui cou- 
vraient la rive gauche du fleuve , après l'avoir traversé à la 
nage pendant la nuit. 



CHAPITRE IL 

Où le plus effrayé n'est pas celui qu'on pense 

La partie du rapport d'el Gaspacho qui était relative au 
colonel Très Villas ne doit pas laisser de doute sur le but 
que poursuivaient les huit cavaliers que nous avons montrés, 
assemblés en conseil dans une des clairières des bois de 
l'Ostuta. 

! C'étaient bien les soldats d'Arroyo qui s'étaient lancés à 
sa poursuite; cependant, si on se rappelle les paroles du 
Gaspacho , ils étaient dix alors , et nous n'en trouvons plus 
me huit. 

Avant de faire savoir comment leur nombre avait diminué 
lans cette proportion , il faut nous reporter à l'instant où don 
\afael allait quitter le champ de bataille de Huajapam. 

Quand les chants de victoire proférés par les soldats de 
Trujano eurent enfin cessé, don Rafaël réfléchit que, pour 



a 



304 COSTAL L'INDIEN. 

faire seul un voyage d'une trentaine de lieues , à travers un 
pays presque totalement insurgé, il devait prendre, quoi 
qu'il en eût , certaines précautions d'où dépendait sa sûreté. 

Son uniforme brodé, son casque, tout son équipement, 
en un mot, devait trop le signaler sur son passage. Il était 
d'ailleurs mal armé ; sa longue épée de dragon s'était brisée 
pendant le combat ; il était urgent de remédier à tout cela. 

Il ne pouvait ni entreprendre de pénétrer jusqu'à sa tente 
pour y chercher de nouvelles armes et changer de costume, 
ni espérer qu'elle n'eût pas été pillée comme toutes celles 
du camp royaliste. 

Don Rafaël revint néanmoins sur ses pas , espérant que le 
champ de bataille même lui fournirait ce dont il avait besoin. 
Ses prévisions ne le trompèrent point. 

Sans s'aventurer assez près des insurgés pour courir de 
nouveaux risques, le colonel put trouver, à l'endroit le plus 
éloigné de Huajapam , où Caldelas et lui avaient soutenu le 
choc de Morelos, une épée à deux tranchants pour remplacer 
la sienne. Il échangea aussi son casque contre le chapeau 
de feutre d'un insurgé , dont la forme portait sur un chiffon 
sale les mots sacramentels : Independencia ô muerte! Il dé- 
chira le chiffon , le foula aux pieds et se coiffa du chapeau. 

11 prit aussi , en place de son uniforme d'officier de cava- 
lerie , une jaquette de soldat d'infanterie , et ainsi équipé , 
quoique son accoutrement ne laissât pas d'être assez re- 
marquable par sa bizarrerie , après s'être assuré que ses 
deux pistolets étaient en bon état dans ses fontes et que; 
son cartouchier était bien garni , il reprit sa route et poussa) 
résolument le Roncador. 

Nous n'entrerons pas dans le détail de toutes les précau- 
tions que le colonel dut prendre pour éviter de tomber dans 
les partis d'insurgés qui battaient la campagne ; nous dirons 
seulement que, autant que possible, il ne voyageait que de 
nuit. 



COSTAL L'INDIEN. 305 

Mais voyager de nuit n'offrait même pas un moyen bien 
complet de sûreté , et le colonel eut plus d'une fois besoin 
de tout son courage et de tout son sang-froid pour se tirer 
d'un mauvais pas. 

Le soir du troisième jour de son départ, à la brune, il 
était arrivé près de son domaine et il espérait y être en 
sûreté quelques instants après, quand deux vedettes de la 
troupe d'Arroyo , qui assiégeait ou , pour mieux dire , blo- 
quait el Valle, l'aperçurent et se précipitèrent sur lui pour 
le prendre. 

Arroyo avait recommandé qu'on en agît ainsi à l'égard de 
tout individu qui se présenterait dans le voisinage de l'ha- 
cienda. 

Sans savoir qu'il eût affaire aux soldats du guérillero 
qu'il avait juré d'exterminer , don Rafaël n'était pas homme 
à souffrir de qui que ce fût une attaque aussi brusque et 
aussi discourtoise. On sait comment les deux agresseurs fu- 
rent accueillis ; seulement , el Gaspacho avait un peu fardé 
la vérité dans son rapport. 

L'un des deux avait eu l'épaule fracassée si près du cœur 
qu'il en était mort deux heures après, et, quant au second, 
avant de le jeter rudement à terre, le colonel avait pris la 
précaution préalable de lui plonger son poignard entre les 
deux épaules. 

Bien qu'il se fût mis ainsi à l'abri de toute indiscrétion 
de la part de ces deux bandits , le colonel avait malheureu- 
sement donné l'alarme en déchargeant un de ses pistolets, et 
comme les assiégeants avaient reçu l'ordre de tenir, jour et 
nuit, sellés et bridés, un certain nombre de chevaux, une 
dizaine de cavaliers s'étaient jetés en selle en entendant le 
bruit de l'arme a feu. 

Le colonel avait hésité un instant, indécis s'il continuerait 
sa route vers l'hacienda ou s'il rebrousserait chemin pour 
revenir lorsque la nuit serait plus obscure , et ce moment 
200 t 



30G COSTAL L'INDIEN. 

d'incertitude fut cause que les cavaliers , qui enfourchaient 
leurs chevaux pour s'élancer à sa poursuite, purent l'aper- 
cevoir , et l'un d'eux, nommé Pépé Lobos, le reconnut, mal- 
gré l'heure avancée du jour , à sa tournure et à sa taille d'a- 
bord, puis aux ronflements de son cheval. 

La haine môme qu'Àrroyo avait conçue pour le colonel fut 
ce qui lui sauva la vie en cette occasion. Quelques coups de 
carabine auraient sans doute fini là ses aventures, si l'espoir 
d'une forte récompense , promise par le féroce guerilVero 
à qui le lui amènerait vivant, n'eût engagé les cavaliers à 
essayer d'en courir la chance. 

Le colonel, à leur aspect, avait pris chasse devant eux 
avec l'espoir fondé de trouver, au milieu des bois épais 
qu'il venait de traverser, un abri impénétrable à leurs che- 
vaux. 

Il poussa vigoureusement sa monture et put gagner, bien 
avant ceux qui le poursuivaient, la route sinueuse deHuaja- 
pam,. pratiquée à travers la forêt. Il remonta cette route 
ventre à terre, et, quand il jugea qu'il avait assez d'avance 
sur les cavaliers, il se jeta brusquement au milieu des ar- 
bres, et ne s'arrêta que lorsqu'il ne lui fut plus possible de 
pénétrer plus avant dans le fourré qui lui barrait le passage. 
Il mit alors pied à terre, et, tirant son cheval par la bride 
pendant quelque temps, il arriva à un hallier fort épais, où 
il l'attacha. 

Il pensa ensuite à trouver un gîte où il pût prendre quel- 
que repos sans être aperçu par ses ennemis, s'ils conti- 
nuaient leur poursuite ; un magnifique cèdre-acajou , dont le 
feuillage touffu était impénétrable à la vue , se trouvait dans 
le voisinage. Il résolut d'y grimper, et, quoique son énorme 
tronc ne lui permît pas d'en embrasser la circonférence pour 
se hisser jusqu'aux branches, il y parvint à l'aide de fortes 
lianes qui pendaient comme des cordages de la cime de 
l'arbre jusqu'à terre. 



COSTAL L'INDIEN. 307 

Le colonel se plaça, le moins mal qu'il put, entre deux 
grosses branches, et se disposa à y attendre le jour pour 
prendre une détermination. Il espérait ou que ses ennemis, 
ayant perdu sa trace, renonceraient à le poursuivre, ou que, 
pour le cerner et lui couper la retraite , ils mettraient pied 
à terre et se diviseraient en marchant deux à deux. 

Dans ce dernier cas, retranché derrière les arbres et pro- 
tégé par le fourré , il se confiait assez en sa force et en son 
courage pour ne pas désespérer de les terrasser tous en 
détail. 

La nuit était venue, et la lune, du haut de la voûte étoi- 
léeduciel, lançait des flots de lumière. Quelques-uns de 
ses rayons, qui s'échappaient à travers l'épaisseur du feuil- 
lage, jetaient dans la retraite de don Rafaël une faible lueur 
semblable au crépuscule du soir , au moment où ses der- 
nières clartés vont s'éteindre. 

Le colonel prêtait une oreille attentive au moindre bruit 
qu'il croyait entendre; mais, sauf le murmure de la brise 
dans les arbres et le glapissement lointain des chacals, sauf 
la voix de l'oiseau moqueur et le léger frétillement d'une 
iguane sur les feuilles sèches, tout reposait en silence dans 
la forêt. 

L'air frais et embaumé que respirait don Rafaël , le voile 
de la nuit qui l'entourait de toutes parts , ce calme imposant 
et solennel qui régnait autour de lui , tout semblait le con- 
vier aux douceurs du sommeil. Il sentit ses paupières s'ap- 
pesantir insensiblement , et bientôt une invincible torpeur 
s'empara de tout son être. 

L'homme épuisé par la fatigue du corps ou de l'esprit a 
besoin de repos ; la bienfaisante Providence lui envoie le 
sommeil pour réparer ses forces. Dans son ineffable bonté, 
elle l'envoie aussi parfois au condamné , dans la nuit qui 
précède son supplice, et c'est par elle également que s'ex- 
plique ce profond sommeil de certains conquérants, la veille 



308 COSTAL L'INDIEN. 

du jour où ils allaient livrer l'empire du monde aux hasards 
d'une bataille sanglante. 

Sans être prodigieusement inquiet , le colonel pensait que 
la prudence exigeait qu'il se tînt éveillé. Il lutta longtemps 
contre le sommeil, mais en vain. Le sommeil fut le plus 
fort. Alors il entortilla autour d'une branche de l'arbre et 
de son corps la longue ceinture de soie que portent encore 
aujourd'hui, dans son pays, les officiers de son grade; il 
avait eu soin de la conserver, en la cachant sous sa ja- 
quette. A peine se fut-il ainsi prémuni contre le danger 
d'une chute, qu'il s'endormit profondément au sommet de 
son arbre. 

La plupart des hommes enrôlés au service d'Arroyo 
étaient des gens de la campagne, dressés de longue main, 
par conséquent, à distinguer sur le sol toute espèce d'em- 
preinte , et , si ce n'eût été la nuit , ils n'auraient pas dé- 
passé, sans s'en apercevoir, l'endroit où le colonel avait 
tout à coup quitté la route battue pour se jeter dans le bois. 
Mais, à la lueur incertaine de la lune, qui n'éclairait le sen- 
tier qu'à travers les interstices du feuillage , la personne du 
colonel et la trace des pas de son cheval étaient invisibles 
à leurs yeux. 

Ce ne fut qu'à une assez grande distance au delà des 
premiers taillis derrière lesquels dont Rafaël avait dis- 
paru, qu'ils firent instinctivement halte. S'engager tous à la 
fois dans le bois eût été s'interdire toute chance de trouver 
celui qu'ils poursuivaient , et , ainsi que le colonel l'avait 
présumé, ils se divisèrent et se mirent deux à deux. Ils 
s'assignèrent un rayon à explorer, et, après être convenus 
de se réunir au bout de quelques heures dans la clairière, 
près du chemin où ils venaient de descendre de cheval, ils 
se séparèrent pour commencer leur battue. 

Quoiqu'en y mettant beaucoup de prudence, à cause de 
la terrible réputation dont jouissait don Rafaël, ils s'acquit- 



COSTAL L'INDIEN. 300 

tèrent d'abord de leur tâche avec assez de conscience; 
mais petit à petit, quand la première ardeur fut un peu 
calmée , une même idée se présenta à leur esprit presque 
en même temps. Tous avaient vu avec quelle formidable ai- 
sance le colonel s'était défait de deux d'entre eux, et ils 
jugèrent qu'ils avaient eu grand tort de s'affaiblir ainsi en 
se divisant. Cependant, comme ils ne pouvaient songer à 
regagner tout de suite la clairière désignée pour se réunir, 
avant un laps de temps suffisant pour sauver les apparen- 
ces, ils continuèrent leur recherche, mais avec une notable 
nonchalance. 

« Caramba ! le beau clair de lune, dit Pépé Lobos à son 
«•ompagnon ; cela me fait penser.... 

— Que le colonel pourrait bien nous voir venir ? inter- 
rompit son compagnon. 

— Ah bah ! Ce diable d'homme est introuvable , et je 
pense que, puisqu'on y voit comme en plein jour, tu pour- 
rais bien m'apprendre ce que tu me fais espérer depuis 
longtemps , c'est-à-dire le moyen d'amener la carte dont on 
a besoin pour gagner un albur 1 . J'ai précisément dans ma 
poche un jeu tout neuf. 

— C'est plus facile avec un jeu tout vieux ; mais, comme 
je tiens à t'être agréable, et que, comme tu le dis très-ju- 
dicieusement, ce colonel du diable est introuvable, je me 
rends à ta prière, mais pour un instant seulement. 

— Sans doute, le temps de battre un peu les cartes. » 
Les deux insurgés s'assirent sur la mousse . à un endroit 

où la lune jetait une vive clarté ; Pépé Lobos tira son jeu 
de cartes de sa poche, et la leçon commença. Elle se pro- 
longea de telle sorte , par l'ardeur du maître et la docilité 
de l'écolier, que le colonel eut le temps de faire, entre ses 
deux branches , tous les rêves dont il plut à son imagina- 



t . Coup au jeu du monte, sorte Je lansquenet. 



310 COSTAL L'INDIEN. 

tion de le bercer r avant qu'ils songeassent à interrompre 
son sommeil. 

Déjà, depuis longtemps, deux autres des batteurs de bois 
usaient, à l'égard de don Rafaël, d'une courtoisie toute 
semblable. 

« Ainsi, Suarez, avait dit le premier de ces deux hom- 
mes au second , c'est bien cinq cents piastres , n'est-ce pas. 
que promet le capitaine à qui lui livrerait le colonel vi- 
vant ? 

— Oui r cinq cents piastres, et c'est une belle somme. 

— Et, au cas où l'on se ferait casser un bras ou une 
jambe sans réussir à le prendre , le capitaine a-t-il promis 
quelque chose ? 

— Pas que je sache. Si cependant on lui apportait un cer- 
tificat en règle.... 

— Du colonel ? 

— Sans doute - 

— Écoute, ami Suarez, tu as de la famille et moi je suis 
garçon , et je croirais te faire tort en t'enlevant l'occasion de 
gagner cinq cents piastres. Je te laisse, en bon camarade, 
la chance tout entière de prendre ce colonel de Satan , qui 
vous jette à terre un cavalier comme il ferait d'un chevreau 
de six semaines, ou, du moins, d'obtenir de lui une attes- 
tation bien authentique.. » 

A ces mots le bandit s'étendit sur l'herbe. 

« Il y a deux nuits que je n'ai dormi, ajouta-t-il ; je 
tombe de sommeil, et, quand tu auras pris le colonel, tu 
viendras m'éveiller ; n'y manque pas, surtout, sans .quoi je 
dors jusqu'au jour. 

— Poltron ! répondit Suarez, je vais aller gagner la somme 
tout seul. » 

Suarez n'avait pas encore disparu que son camarade ron- 
flait déjà. 
Ainsi , sur dix hommes , trois avaient renoncé à poursui— 



COSTAL L'INDIEN. 311 

vre don Rafaël, tandis que le dialogue suivant s'entamait, 
sur un autre point, entre deux autres : 

« Demonio ! que voilà une lune ridicule avec sa clarté ! 
disait le premier en maugréant , tout au rebours de Pépé 
Lobos , qui trouvait cette clarté si propice pour jouer aux 
cartes. Ce damné colonel n'aurait qu'à nous apercevoir! 

— Le fait est , répondit le second , que ce serait fâcheux , 
car il s'enfuirait à notre approche. 

— Hum ! je n'en sais trop rien; il n'a pas l'air d'aimer à 
fuir. 

— Avez-vous vu avec quelle force il a enlevé de sa selle 
Panchito Jolas ? • 

— J'ai fait quelques chutes de cheval et je ne m'en porte 
pas plus mal , et je frémis en pensant à celle du pauvre 
Jolas.... Ave Maria ! N 'avez-vous rien entendu? » 

Les deux bandits prêtèrent l'oreille, beaucoup plus effrayés 
que don Rafaël, qui continuait de dormir sur son arbre. 

Ce n'était, toutefois, qu'une fausse alerte; mais les deux 
compagnons venaient de trahir si naïvement la terreur que 
leur inspirait le formidable colonel , que , le masque sous 
lequel ils cherchaient à se tromper l'un l'autre une fois 
tombé , ils convinrent , sans fausse honte , de regagner pru- 
demment la clairière désignée pour le rendez-vous, où 
ils ne couraient pas le risque de trouver celui qu'ils cher- 
chaient. 

Les quatre autres continuèrent leur poursuite avec tant 
de mollesse , néanmoins , par suite d'une appréhension bien 
justifiée par le courage et la vigueur athlétique de don Ra- 
faël , ^que trois ou quatre heures après , sur dix cavaliers , 
huit se retrouvaient dans la clairière où nous les avons si- 
gnalés dans le précédent chapitre , sans avoir été plus heu- 
reux les uns que les autres. 

Quant aux deux autres qui manquaient à la réunion , la 
raison de leur absence était toute simple. 



312 COSTAL L'INDIEN. 

Lorsque Suarez s'était mis en devoir de gagner seul la 
récompense promise, il avait judicieusement pensé que, 
puisque son compagnon , tout garçon qu'il était , prenait 
tant de. souci de son existence , lui , en sa qualité de père 
de famille , devait être plus soigneux encore de la sienne 
propre. 

Heureux d'avoir fait preuve de courage sans qu'il lui en 
coûtât rien , Suarez s'était couché à cent pas plus loin , 
pour penser tranquillement à sa femme, dont il se félicitait 
de n'avoir pas à supporter l'humeur aigre , ce soir-là , sur 
son Ht de mousse. 

Il se* promettait d'aller plus tard éveiller son compagnon 
en lui reprochant sa couardise. 

Malheureusement il avait compté sans un hôte qui vint le 
visiter malgré lui, le sommeil, sommeil aussi profond que 
celui de son camarade. Tous deux dormaient donc à jambe 
tendue, selon l'expression espagnole, tandis que les huit au- 
tres, après avoir attendu vainement leur venue, commen- 
çaient une délibération que les événements devaient rendre, 
cette fois, plus sérieuse. 

La lune, couchée déjà depuis quelque temps, n'éclairait 
plus le groupe de bandits réunis dans la clairière ; leurs vê- 
tements usés, souillés dans les bivouacs en plein champ, leur 
accoutrement moitié militaire, moitié campagnard, ainsi que 
leurs figures sinistres, présentaient à la lueur du crépuscule 
un aspect à la fois effrayant et pittoresque. 

Tandis qu'autour d'eux dix chevaux essayaient de trom- 
per leur faim en déchirant les feuilles des buissons contre 
lesquels retentissait avec un bruit de ferraille le mors qui 
les empêchait de broyer leur maigre pâture, les huit cava- 
liers, le cartouchier à la ceinture, la carabine en travers 
sur les genoux et la dague dans la jarretière de la botte, 
écoutaient les discours de Pépé Lobos. 

« Suarez et Pacheco ne reviendront jamais, disait-il; il 



COSTAL L'INDIEN. 313 

est évident que ce colonel de Belzébuth les aura poignardés 
ou écrasés sans bruit, comme le pauvre Panchito Jolas, et, 
quoique nous ayons battu le bois toute la nuit sans rien 
trouver.... 

— Nous l'avons battu avec acharnement, interrompit l'un 
des deux insurgés qui avaient eu une si grande peur de ren- 
contrer le colonel. 

— Nous en avons fait tous autant , parbleu ! reprit Pépé 
Lobos ; demandez plutôt à mon compagnon ; et cependant , 
bien qu'il ait échappé à nos actives recherches , l'absence de 
deux d'entre nous prouve évidemment que l'enragé colonel 
n'a pas quitté la partie du bois où il s'est caché. Dès que le 
jour va venir , nous irons relever les traces de son cheval et 
nous saurons juste l'endroit où il a quitté le sentier. N'est- 
ce pas votre avis à tous ? » 

L'assentiment général répondit à la question de Pépé Lo- 
bos. « Maintenant, continua-t-il , la vengeance avant tout, 
et au diable la prime de cinq cents piastres à qui amènera 
le colonel vivant ; nous l'apporterons mort, tant pis ! 

— Peut-être le capitaine accordera-t-il la moitié de la 
prime, dit l'un des bandits. 

— Quand nous saurons exactement le lieu où il s'est jeté 
'du sentier sous le couvert, nous nous diviserons en deux 

bandes de quatre hommes, cette fois : la première descen- 
dra du chemin vers l'Ostuta, la seconde remontera de l'Os- 
tuta vers la route, dans une direction donnée à travers bois : 
nous prendrons l'homme entre nous, et le premier qui l'aper- 
cevra fera feu sur lui comme sur un chien enragé, et, pourvu 
i qu'il lui reste un souffle de vie, la prime sera gagnée. » 

L'avis de Pépé Lobos ne rencontra qu'une approbation 
unanime, et il fut convenu qu'à la pointe du jour tous 
iraient ensemble étudier le terrain pour y trouver les der- 
nières empreintes des pas du cheval de don Rafaël. 

Le lever du soleil se fit moins longtemps attendre que le 



314 COSTAL L'INDIEN. 

retour de Suarez et de Pacheco, qui dormaient toujours, et 
ses premiers rayons doraient à peine la cime des plus hauts 
palmiers, que les huit bandits, disséminés sur le chemin qui 
conduisait de Huajapam au gué de l'Ostuta, cherchaient à 
démêler sur le sol les empreintes laissées la veille par leurs 
chevaux d'avec celles du cheval du colonel. 

Ce n'était pas chose facile : le terrain, foulé, broyé par les 
sabots de onze chevaux lancés à toute course quelques heu- 
res auparavant, ne présentait que des vestiges informes, et 
jamais un Européen n'eût entrepris de reconnaître les traces 
particulières d'un cheval confondues avec tant d'autres. Pour 
des vaqueros mexicains, des gauchos du Chili, ou des cam- 
pagnards de toute autre partie de l'Amérique, ce n'était qu'une 
affaire de patience. 

Moins d'une demi-heure suffit, en effet, à Pépé Lobos, qui 
explorait le haut du chemin, pour trouver ce qu'il cherchait; 
il appela ses camarades afin de leur montrer les signes qu'il 
venait de découvrir. 

Au milieu des empreintes, parmi lesquelles chacun recon- 
nut celles de son cheval , une déchirure diagonale creusée sur 
la terre, une tige d'herbe écrasée sur la ligne de verdure qui 
côtoyait le sentier, et une branche de sassafras brisée à la 
hauteur de l'épaule d'un cavalier sur la lisière du bois , ne 
laissèrent pas de doute aux bandits que ce ne fût précisé- 
ment à cette même place que le . colonel s'était élancé sous 
le couvert des arbres. 

Au même moment , le détachement envoyé par Arroyo à 
la recherche des deux fugitifs traversait le gué du fleuve ; [ 
quelques minutes après, il prenait pied sur la rive gauche; ! 
puis, à l'aspect de quatre cavaliers qui débouchaient du sen- 
tier du bois sur le bord de l'Ostuta, il s'arrêta. 

Ces quatre cavaliers étaient ceux qui devaient, d'après l'a- 
vis de Pépé Lobos, remonter à travers bois à la piste du co- 
lonel , depuis le fleuve jusqu'à la route de Huajapam. 



COSTAL L'INDIEN. 315 

Les deux détachements se reconnurent sans hésitation; 
cependant le chef qui commandait le premier arrivé, vieux 
soldat natif du Nouveau-Mexique, qui pendant longtemps y 
avait combattu les Indiens sauvages et connaissait toutes les 
ruses de la guerre, jugea prudent d'échanger le mot d'ordre 
sommun aux hommes de la guérilla d'Arroyo. Quand il ne 
lui resta plus aucun doute, il se fit expliquer par les nou- 
veaux venus comment, au lieu de se trouver autour de l'ha— 
?,ienda delValle, ils battaient les bois à cette heure matinale. 
«Ah! dit-il, le colonel Très Villas! trois fugitifs au lieu de 
ieux; la journée sera bonne. » 

Le vieux fourrier approuva la tactique de Pépé Lobos et 
brma un troisième détachement de cinq de ses cavaliers, 
mi devaient s'enfoncer dans le bois dans une direction diffe- 
lente, tandis que lui-même, avec les cinq hommes qui lui res- 
aient , se chargeait de s'y avancer en sens inverse des trois 
utres détachements. 

i Ce ne fut que de cet instant que les bandits eurent un 
hef, et un chef aussi habile qu'intrépide, qui leur donna des 
istructions précises et ranima chez eux le courage qui , 
omme on l'a vu, les avait complètement abandonnés. 
Cependant l'ordre de tuer le colonel à distance, s'il deve- 
ait trop dangereux de s'en approcher, fut maintenu; les 
eux autres fugitifs seuls, d'après la volonté d'Arroyo, dé- 
lient être pris vivants. 

! De ce moment la position de don Rafaël devenait effrayante. 
i3 moindre danger qu'il courût était celui de mourir en com- 
ptant, si, par malheur, il ne tombait pas plein de vie entre 
s mains d'ennemis impitoyables. 

Comme le vieux Refino, c'était son surnom de guerre, ache- 
lit ses dispositions, don Rafaël s'éveillait. Ses yeux furent 
1 instant éblouis de l'éclat du soleil , et il se demandait en- 
>re où il était, quand il aperçut deux hommes qui s'avan- 
ient avec précaution de son côté. 



316 COSTAL L'INDIEN. 



CHAPITRE III. 

Le pivert et l'arbre mort. 

Le colonel, en s'éveillant, sentit une telle lassitude dans 
tous ses membres, qu'il s'étonna d'avoir pu dormir plus 
d'une demi -heure en semblable posture, et il éprouva un vio- 
lent désir de descendre de son arbre pour se dégourdir en 
marchant. 

Cependant , à l'aspect des deux individus qui continuaient 
à s'avancer vers lui , il crut prudent de différer un peu et se 
borna à défaire doucement les nœuds de sa ceinture qui le 
tenaient attaché, tout en surveillant avec soin les allures pour* 
le moins suspectes des nouveaux venus. 

Ceux-ci, sans soupçonner la présence d'un être vivant si 
près d'eux , marchaient toutefois avec circonspection , regar- 
dant à droite et à gauche, comme s'ils eussent espéré ou, \ 
craint de découvrir un objet invisible. Leur costume était as^ I] 
sez bizarre , et surtout fort peu propre à courir à travers les 
halliers; car il consistait en un simple caleçon et en une che-| a 
mise. 

Ce léger vêtement semblait complètement mouillé, quoique 
la nuit eût été fort sèche, et chacun d'eux portait à la maii 
un paquet assez volumineux. 

<l Ces gens , pensa le colonel , cherchent quelqu'un 01 
craignent qu'on ne les cherche eux - mêmes ; lequel dofjfi 
deux? » 

Il écouta et regarda plus attentivement. 

De môme qu'en cet endroit l'épaisseur du fourré avai 



h 



M! 



COSTAL L'INDIEN. 317 

semblé propice à don Rafaël pour s'y arrêter, les deux hom- 
mes jugèrent. convenable d'y faire halte également. 

« Arrêtons-nous ici, dit l'un d'eux, le temps de changer 
de vêtements. 

— Je le veux bien , mais faisons vite , répondit l'autre : 
nous devrions être bien loin déjà sur la route de Hua- 
japam. » 

Tous deux s'assirent sous l'acajou qui servait d'asile au 
colonel , et commencèrent silencieusement et sans tarder à 
se défaire de leurs vêtements mouillés pour les remplacer 
par ceux qu'ils portaient en paquet sous leurs bras. 

« C'est donc ceci , reprit l'un d'eux , qui vaut son pesant 
id'or? » 

Et il désignait en parlant ainsi un autre petit paquet , que 
ison compagnon serrait précieusement dans la poche de su 
nveste. 

i « Oui, et tu verras que tu ne regretteras pas d'avoir con- 
senti à me suivre pour partager la bonne aubaine que ceci 
nous vaudra. Le tout est de pouvoir nous tirer d'ici, car on 
m se mettre à nos trousses. 

1 — C'est certain; mais on ne nous trouvera pas, et, si nous 
tombons dans les postes avancés de ceux de mes camarades 
jui bloquent el Valle, comme ils ne sauront rien de ma fuite 
lu camp, je leur persuaderai que je suis chargé de t'accom- 
)agner pour aller toucher avec toi le montant de la rançon 
l'un prisonnier. 

i| — Et si l'on nous ramène au camp? reprit l'autre. 
[j — Nous y serons pendus; mais un peu plus tôt, un peu 
i)lus tard, n'est-ce pas le sort de l'homme? riposta philoso- 
phiquement Juan el Zapote, car c'était l'ex-gardien du mes- 
sager de don Mariano et de sa fille, à présent son com- 
pagnon de fuite; mais je me fais fort de te tirer de là, 
ompadrito • . 

i . Mon cher compère. 



318 COSTAL L'INDIEN. 

— Corbleu! se dit mentalement don Rafaël , ce drôle, qui! 
pense que c'est le sort de tout homme d'être pendu tôt ou| 
tard , semble si sûr de son fait , qu'il ne lui en coûtera pas 
plus de me conduire aussi à bon port. » 

En achevant cette réflexion, le colonel saisit une des lia— J 
nés qui lui avaient servi à escalader le tronc de l'acajou, et, 
au risque de laisser une partie de ses vêtements aux bran- 
ches de l'arbre , il sauta d'un bond devant les deux aventu- 
riers stupéfaits. 

Don Rafaël , qui aurait payé si cher la connaissance du 
doux message envoyé par Gertrudis, se trouvait inopinément 
en face du messager chargé de le lui délivrer. 

Il est vrai que ni l'un ni l'autre ne se connaissaient. 

« Chut ! ne craignez rien , je vous offre ma protection , 
dit le colonel avec une superbe aisance , et surtout à bas les 
armes ! » 

Zapote avait dégainé un long poignard qu'il levait à tout 
hasard , prêt à frapper le premier venu avec cette indiffé- 
rence particulière à l'homme qui , comme lui , ne pressent 
pas d'autre fin que la corde ou le garrote. Mais don Rafaël 
lui avait aussitôt saisi le poignet, qu'il serrait avec une force' 
suffisante pour prouver qu'il pouvait être aussi terrible en- 
nemi que puissant protecteur. 

ce Qui êtes-vous? s'écrièrent à la fois les deux compagnons.' 

— Ah! voilà qui est indiscret, reprit don Rafaël , je suis 
un homme qui saute à bas d'un arbre , et la preuve en est 1 
que mon chapeau y est resté.... » Et, sans lâcher la main de 
Zapote, le colonel, se dressant sur ses pieds, harponnait 
de la pointe de sa longue épée son feutre accroché à l'une 
des branches. « Vous fuyez les hommes d'Arroyo , je les 
fuis aussi, voilà tout ce que nous devons savoir. Mainte- 
nant vous êtes deux, je suis seul, et, si vous ne voulez faire 
cause commune avec moi , je vous tue: c'est à prendre ou à 
laisser. 



COSTAL L'INDIEN. 319 

— Caramba ! quel bon négociant vous auriez fait avec cette 
rondeur en affaires ! reprit Zapote, à qui ces allures franches 
et sans détour étaient loin de déplaire. Mais que puis-je pour 
vous? 

— Me faire passer avec votre compère que voici pour votre 
camarade, chargé comme lui d'allertoucher le montant de la 
rançon d'un prisonnier, ce qui est un peu vrai , puisque vous 
allez tous deux partager le produit d'un.... 

— D'une commission bien simple, ajouta Zapote, et si vous 
saviez.... 

— Je n'ai pas l'intention d'en prendre ma part, dit le co- 
onel en souriant, et peu m'importe de savoir.... 

— Vous le saurez malgré vous, caramba! interrompit le 
Sapote emporté par un élan irrésistible de loyauté ; entre 
.unis, car nous le devenons dès à présent, une franchise sans 

)ornes est de rigueur. 

I — Voyons donc, dit le colonel. 

— Eh bien ! répondit le véridique Zapote , c'est le tes- 
.ament en règle d'un oncle excessivement riche en faveur 
.l'un neveu qui se croyait déshérité et que nous apportons 
jn susdit neveu. Vous jugez du pourboire que cela nous 

audra. 

— Le testament n'est pas faux? demanda le colonel , mis 
n défiance par la mine suspecte du Zapote. 

— Nous ne savons pas écrire , répondit-il avec naïveté ; 
îais, si vous m'en croyez, nous allons décamper tous trois 
u plus vite; nous n'avons déjà perdu que trop de temps. 

'. — Et mon cheval , objecta le colonel, qu'en ferons-nous? 
Ah! vous avez un cheval? Eh bien! laissez-le, il ne 
■ait que vous embarrasser. 

— Surtout s'il est comme un cheval que je connais, ajouta 
^messager en faisant allusion au Roncador même, qu'il avait 
J occasion de voir dans les écuries de don Mariano à Oajaca ; 
j diable de cheval, figurez-vous.. . » 



320 COSTAL L'INDIEN. 

Des cris qui éclatèrent à la fois sur les bords du fleuve, 
sur le chemin de Huajapam et des deux côtés opposés du 
bois interrompirent le messager au moment où il allait ra- 
conter à don Rafaël les particularités de son propre cheval, 
et sans aucun doute préparer les voies à une reconnaissance 
complète entre le colonel et lui. 

Tous deux interrogèrent du regard la contenance effrayée 
du Zapote. 

a Diable ! dit-il , c'est plus grave que je ne pensais. » 

Les cris qui venaient de frapper l'air exprimaient l'allé- 
gresse et l'ardeur de ceux qui entraient en chasse, et une 
implacable résolution de ne pas faire de quartier. C'est ainsi 
que la trompe qui sonne la mort jette aux échos la condam- 
nation du cerf. Ces cris avaient encore quelque chose de plus 
significatif, à en juger par d'étranges modulations qui les ac- 
compagnèrent au moment où on y répondait de l'extrémité 
du bois. 

Le Zapote regarda fixement quelques secondes l'officiel 
royaliste, qui portait un chapeau de volontaire insurgé, une 
veste de soldat d'infanterie et un pantalon d'oflicier de cava- 
lerie. 

« Vous êtes un homme qui avez sauté à bas d'un arbre, 
reprit— il , je ne puis le nier; mais, à moins que ce ne soit un 
autre que vous, il y a dans le 1 ois un royaliste qu'on v;i 
poursuivre à outrance. 

— A mon tour je ne saurais nier que je sers la cause du 
roi, dit simplement don Rafaël. 

— Ces cris, dont je connais la signification, indiquen! 
qu'on doit prendre mort ou vif un royaliste caché quelque 
part dans ces fourrés, continua le Zapote. Ceux qui vou.^ 
poursuivent vous ont donc déjà vu? 

— J'ai tué hier soir deux des leurs à leur nez et à leui 
barbe. 

— Alors je ne puis espérer vous faire passer, comme mon 



COSTAL L'INDIEN. 321 

compère que voici, pour un prisonnier ordinaire, qui n'est ni 
royaliste ni insurgé. 

— C'est douteux, du moins. 

— C'est de toute impossibilité, et je ne puis vous promet- 
tre qu'une chose : non-seulement de ne pas vous trahir au 
cas où nous parviendrons , mon compère et moi , à nous tirer 
de ce pas épineux , mais d'essayer de dépister ceux qui vous 
cherchent; car je commence à me lasser de ce métier de 
bandit.... A une condition cependant. 

— Laquelle? demanda le colonel. 

— C'est que vous nous permettiez de vous fausser compa 
gnie. Je ne puis rien pour vous sauver, vous le voyez. Vous 
ne pourriez que nous perdre sans profit pour vous , ou nous 
empêcher de remettre à qui de droit le message dont nous 
sommes chargés. D'un autre côté , bien que ce ne soit que 
depuis un instant , votre sort est lié au nôtre , et vous aban- 
donner au milieu du danger, sans votre consentement, serait 
une lâcheté dont j'aime autant recevoir de vous l'absolution y> 

Il y avait dans les paroles du Zapote un accent de loyauté 
dont le colonel fut frappé malgré lui. 

<r Qu'à cela ne tienne , mon ami , dit résolument don Ra- 
faël; je vous permets d'aller chercher fortune où bon vous 
semblera, et je souhaite même, ajouta-t-il en souriant, que 
vous puissiez arriver jusqu'à ce neveu avec le testament de 
son oncle. » 

Puis il dit d'un ton mélancolique : 

« J'ai si peu de raison de tenir à la vie que je pense comme 
vous : un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe? Seu- 
lement, reprit-il avec un retour subit de bonne humeur, je 
tiens essentiellement à n'être pas pendu. 

— Merci de votre permission , seigneur cavalier , répondit 
le Zapote ; mais un mot encore avant de vous quitter : si 
vous m'en croyez, vous remonterez au sommet de cet arbre, 
où personne ne songera que vous pouvez être. 

200 u 



322 COSTAL L'INDIEN. 

— Non pas; je serais comme le jaguar poursuivi par les 
chiens sans pouvoir me défendre , et je veux , comme disent 
les Indiens, envoyer avant moi le plus d'ennemis possi- 
ble, pour me déblayer les terrains de chasse dans l'autre 
monde. 

— Eh bien ! faites mieux , poursuivit le Zapote , marchez 
vers l'Ostuta. A la pointe méridionale de ce bois, sur les 
bords du fleuve et près du gué , il y a des fourrés de bam- 
bous fort épais, dans lesquels mon compère et moi nous 
aurions trouvé asile jusqu'au jugement dernier, s'il ne nous 
avait fallu aller à nos affaires ; si vous pouvez y arriver, 
vous êtes sauvé. 

— Ah i ceci est préférable , dit le colonel , quoique depuis 
trois jours je commence à être las de me cacher. Adieu donc 
et bonne chance ! » 

Le Zapote et son compagnon, après s'être orientés, pri- 
rent la direction qui pouvait, par un assez large détour, les 
conduire vers la route de Huajapam, où le messager de Ger- 
trudis, sans se douter qu'il se séparait du colonel lui-même, 
espérait toujours le trouver dans le camp des royalistes oc- 
cupés à en faire le siège. 

Quelques secondes après, l'épaisseur du bois les eut bien- 
tôt cachés aux yeux du colonel. 

« Je suis , ma foi ! fâché de ne pas lui avoir demandé son 
;iom, dit le compadre du Zapote à son compagnon au bout 
d'un quart d'heure de route silencieuse; il ne nous en au- 
rait sans doute pas fait plus de mystère que de sa qualité, 
car il paraît aussi franc que brave. D'après sa tournure et 
malgré son costume , ce doit être quelque officier de l'armée 
royaliste. 

— Bah ! reprit le Zapote , le nom ne fait rien en pareille 
circonstance. C'est un homme perdu , et nous ne serions pas 
plus avancés de savoir comment il s'appelle. 

— Qui sait ? 



COSTAL L'INDIEN. 323 

— Je suis fâché que nous n'ayons pas pu lui être utiles , 
voilà tout; à présent, pensons à nous, c'est l'essentiel; car 
vois-tu? mon brave Gaspar, nous ne sommes pas encore 
hors de danger. » 

Les deux compagnons poursuivirent leur route en se glis- 
sant le plus doucement possible à travers les fourrés , que 
le soleil déjà plus élevé commençait à éclairer de ses rayons 
brûlants. 

Une demi-heure s'écoula ainsi avant qu'ils entendissent 
de nouveau les voix de ceux qui s'avançaient dans le bois, 
marchant peu éloignés les uns des autres. Ces voix se turent 
bientôt. 

Au milieu du silence qui régna alors, le Zapote distingua 
le craquement des buissons à quelque distance de lui, et, 
en avançant de ce côté, il aperçut un homme qui marchait 
avec précaution la carabine à la main; puis, à dix pas de 
celui-ci, à sa droite et à sa gauche, sur la même ligne, deux 
autres hommes se glissant avec les mêmes précautions à tra- 
vers les halliers. 

Tous trois se faisaient de leur mieux un rempart de cha- 
cun des arbres qu'ils rencontraient. Le Zapote reconnut l'un 
d'eux. 

« Eh! Pericol cria-t-il. 

— Qui m'appelle? reprit l'homme. 

— Moi , Juan el Zapote. 

— Tiens! et par quel hasard? demanda Perico. 

— Je vais te le dire , reprit le Zapote avec une merveil- 
leuse impudence; tu sauras d'abord que le capitaine.... 

— D'où viens-tu? demanda Perico. 

— Du camp, de l'autre côté de l'Ostuta. 

— Le capitaine a donc su que nous poursuivions un roya- 
liste dans ces bois? 

— Comment cela? demanda le Zapote. 

— Figure-toi que nous avons battu ces bois toute la nuit 



324 COSTAL L'INDIEN. 

à la recherche de ce coquin ; que, de dix que nous étions, il 
n'en restait que huit, Suarez et Pacheco ayant été tués, et 
maintenant, si j'en juge par tous ces cris auxquels nous 
avons répondu, nous sommes au moins vingt. » 

En ce moment, un autre homme se joignit aux trois que le 
Zapote venait de rencontrer. Un heureux hasard faisait que 
ces quatre hommes étaient précisément les mêmes qui avaient 
été chargés par Pépé Lobos de battre la partie du bois voi- 
sine de la route de Huajapam, et qui, n'ayant pas rencontré 
le vieux fourrier Refino , ignoraient par conséquent que le 
Zapote fût poursuivi comme déserteur. 

a Maintenant, reprit celui-ci, que je t'ai dit pourquoi je 
me trouve ici envoyé en mission par le capitaine avec mon 
compère don Gaspar, comme je suis très-pressé... 

Le diable m'emporte si tu m'as rien dit de ta mission ! 

s'écria Perico. 

Parbleu! une mission secrète comme la mienne! Allons, 

adieu, je te le répète, je suis fort pressé. 

Avant de vous en aller, dit un des trois hommes qui 

étaient avec Perico , dites-nous si vous l'avez rencontré dans 
le bois. 

Qui ça? le royaliste que vous poursuivez? 

— Sans doute, l'enragé colonel. 

je n'ai pas vu le moindre colonel enragé, reprit le 

Zapote. 

— Eh! caramba! le colonel Très Villas, s'écria Perico. Tu 
fais l'ignorant : espères-tu le prendre tout seul et gagner la 
prime de cinq cents piastres? 

— Le colonel Très Villas! s'écria à son tour Gaspar le 
messager. 

— Cinq cents piastres de prime ! ajouta le Zapote en por- 
tant la main à ses cheveux comme s'il allait s'en arracher 
une poignée. 

— Eh! oui, parbleu! lui-même, dit Perico; un grand 



COSTAL L'INDIEN. 325 

gaillard à moustaches noires, au feutre de même couleur, 
portant un pantalon à bande d'or et une veste de soldat d'in- 
fanterie. 

— Qui vous a tué deux hommes? 

— Quatre, puisque Suarez et Pacheco n'ont plus reparu. » 
Il n'y avait plus à douter que l'homme qu'ils venaient de 

laisser derrière eux ne fût précisément celui qu'ils cher- 
chaient pour lui remettre le message de Gertrudis , et le Za- 
pote échangea avec Gaspar un regard de désappointement 
profond. 

Un instant l'honnêteté de fraîche date de l'ex-bandit chan- 
cela sur sa base encore mal assise ; mais une prière muette 
de Gaspar et le souvenir de la foi jurée l'emportèrent dans 
son âme sur la cupidité déçue. 

« Je n'ai rien vu , dit-il sèchement , et vous me faites per- 
dre mon temps ; au revoir. 

— Vête con Bios 1 ! » dit Perico. 

Gaspar et le Zapote échangèrent un dernier adieu avec les 
compagnons de Perico, et ils s'éloignèrent au pas d'abord, 
tant qu'ils furent en vue, puis à toute course, quand ils se 
virent seuls. 

Le principal était de se mettre en sûreté , sauf à se lamen- 
ter après d'une semblable déconvenue. 

Quand ils se crurent à l'abri de toute poursuite dans la 
partie du bois située de l'autre côté de la route, le Zapote se 
jeta sur la mousse d'une clairière avec un air de désolation 
| profonde. 

« Qu'allons-nous faire maintenant? » dit lugubrement 
i Gaspar. 

Le Zapote gardait le silence des grandes émotions; puisse 
1 levant au bout d'une minute : 

a Un coup superbe ! s'écria-t-il ; un coup rare ! une bonne 
; action ! 

-I . Que Dieu te conduise ! 



326 COSTAL L'INDIEN. 

— Tu en es capable? 

— Nous en sommes capables tous deux! Écoute, compa- 
drito; je suis connu de ceux qui bloquent l'hacienda del 
Valle , tu es connu de ceux qui la défendent ; entrons-y. Une 
fois là , tu me fais passer pour un des serviteurs de ton- 
maître don Mariano.' 

— Ce serait possible, mon cher Zapote, objecta naïve- 
ment Gaspar, si tu n'avais pas une diable de physiono- 
mie.... 

— Je la composerai; cela me regarde, tu verras. Je de- 
mande une prime de mille piastres, si j'arrache le colonel , 
au risque de ma vie, au péril qui le menace; nous prenons 
cinquante hommes avec nous, je délivre le colonel; nous 
touchons la récompense promise et le prix de ton message 
par-dessus le marché. Qu'en dis-tu? 

— Ce serait superbe, en effet, 

— Ah! la vertu, vois-tu ! il n'y a rien de plus lucratif. 

— Mais d'ici-là le colonel sera pris ou tué. 

— Peut-être que non; et puis, s'il est mort, nous tâche- 
rons de prendre le capitaine. Coûte que coûte, il me faut 
une prime. 

— Au fait , le colonel aura peut-être réussi à gagner le 
fourré de bambous sur les bords du fleuve , reprit Gaspar. 

— Dans deux heures , nous pouvons être de retour ici 
avec le renfort ; courons vite à l'hacienda. » 

Excités par cet espoir, les deux aventuriers reprirent cou- 
rage et se dirigèrent le plus rapidement qu'il leur fut possi- 
ble vers l'hacienda gardée par le lieutenant Veraegui. 

Sans chercher à examiner si tout doit marcher au gré de 
leurs désirs , nous les laisserons aller pour retourner vers le 
colonel Très Villas. 

Resté seul , don Rafaël envisagea froidement sa position. 
Il ne se dissimula pas que ses chances de salut ne fussent 
des plus douteuses , et que , à moins de quelque secours inat- 



COSTAL L'INDIEN. 327 

tendu sur lequel il ne devait pas compter, il n'avait guère 
d'espoir d'échapper au sort qui le menaçait. 

Le soleil inondait d'une lumière éclatante le bois tout en- 
tier qui lui servait d'asile. Ses rayons , déjà presque per- 
pendiculaires, pénétraient jusqu'au cœur des fourrés, et 
cependant, avant qu'il se couchât et que la nuit vînt de nou- 
veau lui prêter ses ombres tutélaires, sept heures environ 
devaient encore s'écouler ; car c'était précisément un des 
jours du solstice d'été, les jours les plus longs de l'année, 
ceux où , sous les tropiques , une baguette fichée en terre ne 
projette pas d'ombre.* 

Combien alors don Rafaël regretta ce sommeil auquel il 
s'était abandonné , au lieu de profiter d'une partie de la 
nuit afin de tenter un effort désespéré pour son salut ! Il 
regretta non moins vivement de n'avoir pas révélé, quoi 
qu'il en put advenir, son nom à ses deux compagnons d'un 
instant; peut-être l'espoir d'une forte récompense les eût-il 
engagés à essayer de pénétrer jusqu'à l'hacienda del Valle , 
pour instruire le lieutenant Veraegui du danger que courait 
son chef. 

Il était loin de se douter qu'un hasard providentiel se fût 
chargé de faire pour lui ce qu'une tardive réflexion lui sug- 
gérait maintenant. 

En dépit du danger de sa position, don Rafaël, à jeun de- 
puis longtemps, commençait à ressentir les atteintes de la- 
faim; mais c'était ce dont il devait le moins s'inquiéter. Dans 
les bois des parties chaudes de l'Amérique, l'anonier, le 
corosollier, l'ahuacatier, et bien d'autres arbres encore, se 
couvrent spontanément, et sans culture, de ces fruits savou- 
reux qui servent à la nourriture de l'homme. 

Une fois ces réflexions faites , le colonel n'était pas homme 
à se consumer en inutiles regrets, et il résolut d'agir. 

Il hésita d'abord un instant sur ce qu'il devait faire de 
son cheval, et il semblait décidé à l'abandonner; mais il ne 



328 COSTAL L'INDIEN. 

tarda pas à se convaincre de l'utilité qu'il en pouvait tirer en 
s'en faisant, dans sa marche tortueuse à travers les bois , un 
rempart vivant et mobile derrière lequel il trouverait au be- 
soin un abri contre la balle d'une carabine. Puis, s'il parve- 
nait sain et sauf à la lisière du bois , il lui restait encore la 
ressource de s'élancer sur son dos et d'échapper, comme la 
veille, à la poursuite de ses ennemis. Il se disposa donc à 
aller le chercher. 

Le hallier dans lequel il avait attaché le Roncador n'était 
pas fort éloigné de l'arbre sur lequel il avait passé la nuit ; 
mais le profond silence qui régnait dans la forêt , qu'on au- 
rait pu croire déserte sans les cris qui s'étaient fait entendre, 
un quart d'heure auparavant, lui fit sentir la nécessité de 
marcher avec précaution , le moindre froissement d'un buis- 
son pouvant trahir sa présence. 

Le colonel s'avançait donc en posant les pieds par terre 
le plus légèrement possible , lorsqu'un bruit vague de voix 
parvint à son oreille. Il écouta quelque temps sans que ce 
bruit se rapprochât sensiblement de lui. Il se mit de nouveau 
en marche. 

Il put enfin gagner le hallier, où il retrouva son cheval. 
Quoique brûlant de soif et dévoré par la faim , le pauvre 
animal n'avait pas fait le moindre effort pour briser son 
licou. 

A l'approche de son maître , il fit entendre un hennisse- 
ment joyeux qui retentit au loin. 

Malgré ce bruit, qui pouvait le trahir et lui être si funeste, 
le colonel ressentit un mouvement de joie mêlée de tristesse 
en caressant son noble compagnon de danger, et il ne put en 
même temps s'empêcher d'éprouver un remords du rôle auquel 
il allait peut-être le destiner. 

C'était néanmoins un de ces cas dans lesquels l'instinct 
de conservation de l'homme le porte souvent à faire ce que 
son cœur désapprouve. 



COSTAL L'INDIEN. 329 

Aûn de rendre ses mouvements plus faciles dans le laby- 
rinthe formé par les arbres et les lianes , le colonel dessella 
son cheval et ne lui laissa que la bride pour le conduire à la 
main. Il s'avança résolument, en se guidant sur le soleil, 
vers la pointe méridionale du bois, qui aboutissait au gué de 
l'Ostuta. 

Le conseil de Zapote lui parut bon à suivre, et il pensa 
que, s'il pouvait en effet parvenir à se cacher le reste du jour 
au milieu des bambous du fleuve, il lui serait facile, pendant 
la nuit, de gagner la grande route d'Oajaca pour revenir de là 
à l'hacienda del Yalle. 

Chemin faisant, don Rafaël jeta encore le fourreau de son 
sabre , ainsi que son ceinturon , qui le gênaient , et , tenant 
d'une main sa lame nue, de l'autre la bride de son cheval, il 
continua sa marche le plus silencieusement qu'il lui fut pos- 
sible , décidé à ne se servir de ses pistolets qu'à la dernière 
extrémité. 

Cependant le moment approchait où il allait être obligé de 
faire un détour; car, au milieu du silence, il entendit, dans 
la direction qu'il suivait, des voix d'hommes qui s'appelaient 
et se répondaient, en s'invitant à marcher sur la même ligne 
et à conserver leur distance pour former un plus large 
cercle. 

Séparément, aucun de ceux qui le poursuivaient ne lui eût 
inspiré plus d'inquiétude sérieuse qu'un chasseur isolé n'en in- 
spire au lion qui bat en retraite devant le nombre de ses 
ennemis; mais il savait bien que la meute entière des bandits 
d'Arroyo se précipiterait à la fois sur lui , et qu'il succom- 
berait infailliblement. 

Le colonel renonça donc à l'idée désespérée , un instant 
conçue, de marcher sur l'adversaire qui se trouverait le plus 
près de lui et de l'égorger sans bruit. 

Il pensa avec raison que, au milieu de bois épais comme ceux 
qui le cachaient , un homme résolu avait quelque avantage 



330 COSTAL L'INDIEN. 

sur des ennemis obligés de s'avertir de la voix pour marcher 
ensemble et garder leur distance. Tandis qu'ils signalaient 
l'endroit où ils se trouvaient, lui, en gardant le silence, leur 
laissait ignorer le lieu de sa retraite. 

Les voix se rapprochaient de moment en moment, et 
don Rafaël écouta avec anxiété si d'autres voix ne se fai- 
saient pas entendre d'un côté différent. Il était à craindre 
de n'éviter les uns que pour tomber dans les embûches des 
autres. 

Le colonel ne connaissait pas le nombre de ses ennemis ; 
mais , quel qu'il fût , il supposa que le cordon formé autour 
de lui pour le prendre ne pouvait être si serré qu'il n'y eût 
quelque vide à travers lequel il pût s'échapper, comme 
un oiseau qui passe par l'une des mailles du filet de l'oi- 
seleur. 

Pendant que don Rafaël écoutait, comme écoute l'homme 
dont la vie dépend de la finesse de son oreille, il entendit, à 
quelque distance de lui, le bruit sonore et lointain du bec 
d'un pivert frappant sur un arbre mort. 

Ce bruit est l'un de ceux qui se font le plus souvent en- 
tendre dans les vastes forêts de l'Amérique. L'oiseau sauvage, 
occupé à chercher sa pâture, fait une chasse incessante aux 
vers logés dans l'écorce des arbres morts ou dépéris , et les 
fait sortir de leur retraite en frappant sur le tronc à coups 
redoublés de son bec. 

Le bruit que venait d'entendre le colonel était comme 
une voix amie qui lui disait que, du côté d'où elle partait, 
aucune créature humaine ne troublait la solitude de la 
forêt. 

Don Rafaël, guidé par les coups cadencés que continuait de 
faire entendre l'oiseau solitaire, se dirigea vers lui. Il était 
encore à quelque distance de son arbre , quand le pivert , 
effrayé par sa présence, s'envola à tire-d'aile. 

Le fugitif s'arrêta et prêta l'oreille, et, à sa grande joie, il 



COSTAL L'INDIEN. 331 

entendit dans le lointain la voix de ses ennemis ; il avait été 
dépassé par eux , et , à moins qu'ils ne revinssent sur leurs 
pas , ce qui n'était pas probable , ils allaient le chercher 
dans le centre du bois qu'il venait de quitter. 

Pour mieux les tromper et augmenter encore sa sûreté, il 
s'avisa d'une ruse indienne. 

Il ramassa deux branches de gaïac sec , et , les frappant 
l'une contre l'autre, il imita à s'y méprendre le bruit cadencé 
des coups de bec du pivert. 

Maître maintenant de reprendre la direction qu'il avait été 
forcé d'abandonner , don Rafaël s'avança rapidement vers le 
gué de rOstuta, s'arrêtant néanmoins de temps en temps 
pour faire dire encore à l'écho de la forêt le bruit tutélaire 
du bec de l'oiseau chasseur. 

Après une heure de marche environ , le colonel s'arrêta 
pour cueillir quelques-uns de ces fruits sauvages dont il avait 
été forcé jusqu'ici de se priver, de crainte de perdre un temps 
précieux à son salut. Pendant qu'il trompait ainsi sa faim et 
sa soif avec quelques anonas ' , il prêtait l'oreille avec 
délices à ces mille bruits vagues et indéfinissables qui 
n'interrompaient qu'à peine le profond silence qui régnait 
autour de lui. 

Le milieu du jour était déjà dépassé, et le soleil commen- 
çait à lancer ses rayons obliques , lorsque don Rafaël se leva 
et reprit sa marche; puis bientôt, à travers les derniers 
arbres du bois , il aperçut la nappe tranquille de l'Ostuta , 
coulant sans bruit au milieu des hauts bambous qui crois- 
saient sur ses bords. 

La brise agitait doucement les tiges élancées et les longues 
feuilles mobiles de ces verts fourrés où, le jour, les caïmans 
se vautrent dans la vase du fleuve en attendant la fraîcheur 
de la nuit. 

^. Fruit de l'anonier. 



332 COSTAL L'INDIEN. 

C'était là aussi que don Rafaël devait aller chercher 
comme eux un asile, jusqu'au moment où l'obscurité lui per- 
mettrait de continuer sa course. 

Le colonel ne comptait pas attendre dans le bois le retour 
de ceux qui l'avaient vainement poursuivi, et, une fois arrivé 
sur les bords du fleuve, il chercha à se rendre compte de ce 
qui s'y passait. Des derniers buissons de la lisière du bois 
aux bambous de l'Ostuta il n'y avait qu'un court espace à 
franchir, et il s'y hasarda. 

La couleur jaunâtre des eaux, de petits remous écumeux 
que formait le fleuve en caressant dans son cours de nom- 
breuses plantes aquatiques, dont les larges feuilles et les 
fleurs s'étendaient mollement à sa surface ; les ondulations 
de ses eaux autour de quelques grosses pierres jetées çà et 
là , tout indiquait à don Rafaël qu'il était en effet près du 
gué où, deux ans auparavant, ses courses à la poursuite d'Ar- 
royo l'avaient souvent conduit, et dont le Zapote lui avait 
parlé le matin. 

Caché par les longues tiges des gigantesques roseaux , il 
put apercevoir de loin les tentes du camp de ce chef de 
bandits et ses cavaliers galopant sur les bords opposés du 
fleuve. A cet aspect , ses passions fougueuses se réveillè- 
rent , et il tendit d'un air de menace son poing fermé vers 
l'emplacement occupé par le guérillero objet de toute sa 
haine. 

Tout à coup , des cris , des pas de chevaux , qu'il entendit 
résonner dans le bois derrière lui, vinrent lui donner l'alarme. 
C'étaient les cavaliers d'Arroyo qui rentraient au camp, dés- 
appointés de n'avoir pu trouver , au lieu du colonel et des 
deux autres fugitifs, que Suarez et Pacheco, sains et saufs, 
mais encore tout effrayés. 

Il n'y avait pas une minute à perdre, et don Rafaël, écar- 
tant de la main les bambous, entra au plus épais du fourré 
humide, qui se referma au-dessus de sa tête; et quand, quel- 



COSTAL L'INDIEN. 333 

ques moments après, les cavaliers passèrent au galop à peu 
de distance de sa retraite, la brise agitait tranquillement les 
panaches verdoyants des bambous sans laisser deviner à l'œil 
le plus clairvoyant la présence du fugitif qu'ils cachaient 
sous leur impénétrable manteau. 

Don Rafaël entendit bientôt les chevaux fouetter en mar- 
chant les eaux du fleuve, puis le bruit s'éteignit et fut rem- 
placé par un profond silence. 

De mortelles heures se succédèrent lentement les unes aux 
autres jusqu'au moment où le soleil , descendu à l'horizon , 
lança comme un dernier adieu aux roseaux du fleuve de longs 
rayons, aigus comme des glaives de feu. Après avoir réfléchi 
pendant quelques instants les dernières lueurs du couchant, 
les eaux de l'Ostuta s'assombrirent, et leur miroir ne répéta 
plus que des myriades d'étoiles dont la voûte du ciel était 
parsemée. 



CHAPITRE IV. 

Où don Cornelio croit avoir perdu sa tête. 

Si l'on a bien voulu suivre avec quelque intérêt la péril- 
leuse odyssée du capitaine don Cornelio Lantejas, il est deux 
choses que l'on doit se demander : d'abord, si c'est bien lui 
dont la tête se trouvait , au dire de Gaspacho , suspendue à 
la porte de l'hacienda del Valle; puis , si ce n'est que celle 
d'un homonyme , ce qu'il est devenu depuis son départ du 
camp de Morelos devant Huajapam. 

Ce que nous allons dire répondra promptement à ces deux 
questions. 



334 COSTAL L'INDIEN. 

Si nous n'avons pas signalé sa présence sur les bords de 
l'Ostuta avec celle de don Rafaël , de don Mariano et de sa 
fille, c'est par la raison que, parti quelques heures après les 
personnages en question, il ne pouvait avoir fait le même 
chemin qu'eux en moins de temps. 

L'après-midi de cette même journée qu'a remplie le récit 
des aventures du colonel, à peu près à l'heure où ce dernier 
venait de se réfugier dans les bambous , l'ex-étudiant en 
théologie, accompagné de Costal et de Clara, arrivait par une 
route différente et faisait halte à peu de distance de l'ha- 
cienda del Valle. 

Pendant que leurs chevaux dessellés broutaient l'herbe , 
Costal s'était éloigné pour quelques instants, afin de se rendre 
compte de ce qui se passait dans les alentours. Clara, de son 
côté, faisait rôtir sur des charbons des épis de maïs encore 
verts et quelques tronçons de viande séchée au soleil, tirés 
de ses alforjas ' de voyage. 

Le capitaine était en train de faire au nègre une recom- 
mandation à laquelle il semblait attacher une grande impor- 
tance. 

« Écoutez, Clara, disait-il, nous sommes chargés d'une 
mission qui exige toute la prudence possible ; je ne parle pas 
de la commission assez dangereuse d'aller porter au capi- 
taine Arroyo les menaces du général; je ne fais allusion 
qu'à celle de pénétrer dans la ville de Oajaca. Là, les Espa- 
gnols ne font pas plus de cas de la tête d'un insurgé que d'un 
des épis que vous faites griller. Perdez donc , je vous prie , 
cette fâcheuse habitude de m'appeler du nom de Lantejas, 
qui ne m'a jusqu'ici que trop porté malheur. C'est sous le 
nom de Lantejas que je suis proscrit , et je ne dois plus dé- 
sormais être pour vous , comme pour Costal , que don Lucas 
Alacuesta; ce dernier nom est celui de ma mère, et il en 
vaut bien un autre, 
i . Bissac. 



COSTAL L'INDIEN. 335 

— Suffit, capitaine, répondit Clara; je n'oublierai plus 
vos ordres , même quand j'aurais la tête sous la hache du 
bourreau. 

— J'y compte ; maintenant, en attendant le retour de Cos- 
tal, vous pouvez me servir quelques morceaux de grillades 
qui me paraissent à point, car je meurs de faim. 

— Et moi aussi , » ajouta le nègre. 

Clara étendit comme une nappe devant le capitaine la 
coraza ! de sa selle , et y déposa , enveloppés dans les 
feuilles des épis de maïs, les tronçons de cecina* qui de- 
vaient faire le dîner de don Cornelio. 

Cela fait, le nègre s'assit les jambes croisées à côté des 
braises à moitié consumées, au milieu desquelles, avec un 
empressement qui devait être fatal à la portion de Costal , il 
se mit à piquer de son couteau le restant de viande qui s'y 
trouvait. 

a Mais , si vous continuez de ce train-là , dit le capitaine , 
/otre camarade Costal va demeurer à jeun. 

— Costal ne mangera pas d'ici à demain , répondit grave- 
ment Clara. 

— Je le crois sans peine : il ne trouvera plus rien , reprit 
ion Cornelio. 

— Vous n'y êtes pas, seigneur capitaine; c'est aujourd'hui 
î troisième jour après le solstice d'été, et la lune doit se 
îver pleine ce soir. Yoilà pourquoi Costal ne mangera pas, 
iOur se préparer par l'abstinence à parler avec ses dieux. 

— Malheureux fou, qui croit aux fables du paganisme de 
ostal! s'écria Lantejas. 

— J'ai appris à y croire, répliqua le nègre. Le Dieu des 
urétiens habite le ciel, et ceux de Costal le lac d'Ostuta. 
îaloc, le dieu des montagnes, réside au sommet du Mona- 



\. Couverture piquée qui se met sous la selle. — 2. Viande séeliée 
soleil. 



336 COSTAL L'INDIEN. 

postiac, et Matlacuezc, sa femme, la déesse des eaux, se 
baigne dans le lac qui entoure la montagne enchantée. La 
pleine lune après le solstice d'été est la période lunaire 
pendant laquelle ils apparaissent tous deux à celui des des- 
cendants des caciques de Tehuantepec qui a dépassé la 
cinquantaine ; et ce soir Costal et moi nous irons les évo- 
quer. » 

Comme le capitaine allait ouvrir la bouche pour essayer 
de ramener le nègre à des idées plus raisonnables, l'Indien 
zapotèque arrivait près de lui- 

« Eh bien! Costal, demanda-t-il , nos renseignements sont- 
ils exacts , et Arroyo est-il réellement campé sur les bords 
de rOstuta? 

— C'est la vérité, répondit l'Indien; un péon de ma con- 
naissance et de ma caste m'a dit que Bocardo et lui inter- 
ceptaient le gué du fleuve. Ainsi, ce soir, vous pourrez leur 
transmettre votre message ; puis ensuite vous nous donnerez 
la permission , à Clara et à moi , d'aller passer la nuit sur 
les bords du lac sacré. 

— Hum! ils sont si près? dit le capitaine avec un certain 
malaise qui lui fit brusquement cesser son dîner. 

— Plus altérés que jamais , l'un de sang, l'autre de pil- 
lage, reprit Costal d'un ton peu propre à rassurer don Cor- 
nelio. 

— Au diable la mission! se dit-il au fond de son cœur; 
puis il reprit tout haut : C'est donc vers le gué de l'Ostuta 
que nous devons marcher? 

— Quand il plaira à Votre Seigneurie. 

— Nous avons le temps; je désire me reposer quelques 
heures ici. Et votre ancien maître, don Mariano Silva, qu'en 
avez-vous appris? 

— Depuis longtemps déjà il a quitté l'hacienda de las 
Palmas pour se retirer à Oajaca. Quant à celle del Valle, 
une garnison espagnole l'occupe toujours. 



COSTAL L'INDIEN. 337 

— Ainsi, de tous côtés, nous sommes entourés d'enne- 
mis ! s'écria le capitaine. 

— Arroyo et Bocardo ne sauraient être des ennemis pour 
un officier porteur de dépêches du grand Morelos, reprit 
Costal; puis Votre Seigneurie, Clara et moi, sommes de ces 
gens que les bandits n'intimident pas. 

— J'en conviens.... certainement.... Cependant, j'aimerais 
mieux.... Ah! quel est ce cavalier qui galope de notre côté 
la carabine à la main? 

— Si l'on juge du maître par le serviteur, et que ce cava- 
lier soit au service de quelqu'un, ce quelqu'un doit être l'un 
des plus grands coquins que je sache. » 

En disant ces mots, Costal allongeait la main vers la 
vieille carabine qu'on lui connaît, et qui ne faisait long feu 
qu'une fois sur cinq. 

Le cavalier qui laissait si mal juger de son maître n'était 
autre, en effet, que le Gaspacho, celui qu'on a vu apporter 
à Arroyo des nouvelles de l'hacienda del Valle. 

Le drôle s'avançait comme en pays conquis, et, s'adres- 
sant au capitaine, qui, en sa qualité de blanc, lui paraissait 
ie seul homme considérable des trois : 

« Dites donc, l'ami! lui dit-il sans daigner porter la main 
à son chapeau. 

— L'ami! s'écria Costal, à qui la physionomie du Gas- 
pacho eut soudain le don de déplaire plus encore que son 
abord sans façon; un capitaine de l'armée du général More- 
los n'est pas l'ami d'un homme tel que vous. 

— Que dit cette brute d'Indien? » repartit le Gaspacho 
d'un air de profond dédain. 

Les yeux de Costal, enflammés de colère, promettaient au 
Gaspacho un châtiment terrible, quand don Cornelio s'inter- 
posa vivement entre eux. 

« Que voulez-vous? demanda-t-il au soldat d'Arroyo. 

— Savoir, répondit le cavalier, pour rendre service à mon 

200 v 



338 COSTAL L'INDIEN. 

ami Perico, qui bat la plaine de tous côtés, si vous n'avez 
pas vu quelque part ce coquin de Juan el Zapote, accompa- 
gné de son compère Gaspar. 

— Je n'ai vu ni le Zapote ni son compère. 

— Alors Perico, qui les a laissés passer au lieu de les ar- 
rêter, passera lui-même un mauvais quart d'heure quand il 
va comparaître devant le capitaine Arroyo. 

— Ah! vous êtes à son service? 

— J'ai cet honneur. 

— Vous me direz alors, je vous prie, où je le trouverai, 
demanda don Cornelio. 

— Qaien sabe x ? sur les bords du gué de l'Ostuta, à 
moins qu'il ne soit ailleurs, à l'hacienda de San Carlos, par 
exemple. 

— Cette hacienda n'appartient-elle pas aux Espagnols? 
objecta le capitaine. 

— Alors je me trompe peut-être, répondit ironiquement 
le Gaspacho; en tous cas, si vous voulez voir le capitaine, 
ce qui m'étonne, vous devez toujours passer le gué, quitte 
à ce qui peut vous advenir. Tiens ! vous avez là un fort beau 
dolman brodé, ma foi! 11 est un peu large pour vous, et il 
irait justement à ma taille. » 

En disant ces mots, le bandit piqua des deux et reprit le 
galop, laissant le capitaine sous l'impression fâcheuse de 
ses réponses ambiguës et de son admiration pour son dol- 
man. 

« J'ai idée que nous sommes mal tombés par ici, mon cher 
Costal, dit-il; vous voyez quel cas ce drôle semble faire d'un 
officier de Morelos , et son maître en fera sans doute moins 
encore. Puis, pour gagner le gué, nous devons forcément 
passer en vue de l'hacienda del Valle. Soyons prudents, et 
attendons la nuit pour nous mettre en route. 

i . Qui sait? 



COSTAL L'INDIEN. 339 

— La prudence n'est jamais un mauvais guide pour le 
courage, répondit sentencieusement Costal; nous ferons ce 
que vous désirez, et nous n'avancerons qu'avec précaution 
pour ne tomber ni entre les mains des Espagnols, ce qui 
me ferait perdre un jour unique dans toute ma vie, ni entre 
celles de ces maraudeurs d'Arroyo, sans pouvoir peut-être 
arriver jusqu'à lui. Fiez-vous-en à moi pour vous conduire; 
vous savez que je ne vous laisse jamais longtemps dans les 
mauvais pas. 

— Vous êtes ma providence! s'écria le capitaine avec 
expansion ; je me plairai toujours à le reconnaître. 

— C'est bien! c'est bien! Ce que j'ai fait pour vous ne 
vaut guère la peine d'en parler. En attendant, nous agirons 
sagement en faisant un somme jusqu'à la nuit , Clara et moi 
du moins; car nous ne fermerons pas l'œil, lui et moi, une 
fois le soir venu. 

— Je suis de votre avis, » ajouta Clara. 

Comme le soleil était encore fort chaud, l'Indien et le 
nègre s'étendirent à quelques pas d'un ruisseau voisin, sous 
le maigre parasol d'un bouquet de palmiers, et, avec l'indif- 
férence du danger que donne la vie d'aventures, tous deux 
ne tardèrent pas à s'endormir d'un profond sommeil, pen- 
dant lequel Clara réussit à prendre en songe la Sirène aux 
cheveux tordus, qui lui révélait, l'emplacement d'inépuisables 
placers de perles. 

Quant au capitaine don Cornelio Lantejas, l'inquiétude 
de l'avenir le tint longtemps éveillé; cependant il réussit à 
imiter l'exemple de ses deux compagnons de route , quoique 
ce ne fût pas sans peine. 

Comme nous n'avons que faire d'eux jusqu'au moment où 
ils se remettront en route, nous les laisserons se préparer 
par le sommeil aux terribles événements de la nuit pro- 
chaine , pour revenir à don Mariano et à sa fille. 

Ce n'était pas sans de longs et violents combats entre son 



340 COSTAL L'INDIEN. 

amour et son orgueil , ce n'était pas sans des efforts déses- 
pérés pour arracher de son cœur une passion qui y régnait 
en souveraine, que Gertrudis s'était résolue à envoyer à don 
Rafaël le message auquel il avait juré d'obéir sans hésiter, 
dût-il avoir le bras levé pour frapper son plus mortel ennemi. 

On a vu que son départ de Oajaca avec don Mariano avait 
suivi de près celui de son messager. 

Quand elle avait cédé au vœu le plus ardent qu'elle for- 
mât, celui de revoir une fois encore don Rafaël, ne fut-ce 
que pour apprendre de lui qu'elle n'était plus aimée, elle 
était toutefois bien loin de craindre d'entendre un pareil 
aveu sortir de la bouche de son amant ; son premier mouve- 
ment fut donc un mouvement de joie profonde. Il lui sem- 
blait renaître à la vie; elle s'étonnait d'avoir si longuement, 
lutté contre elle-même, et, pleine de confiance, elle ne dou- 
tait pas que don Rafaël n'éprouvât autant de bonheur à re- 
cevoir son message qu'elle en éprouvait elle-même à le lui 
envoyer. C'est pourquoi elle avait fait espérer à Gaspar, 
pour s'assurer de sa fidélité , que le colonel Très Villas le 
récompenserait magnifiquement. Dans les circonstances cri- 
tiques où se trouva le messager, il fut heureux qu'elle eût 
fait briller à ses yeux l'espoir d'une forte récompense; car, 
si ce message arrivait enfin à sa destination, ce ne devait 
être que grâce à ce puissant motif. 

La joie de Gertrudis, toutefois, fut de courte durée; 
bientôt le doute et la défiance remplacèrent chez elle la cer- 
titude. 11 y avait indubitablement entre elle et don Rafaël 
plus qu'un malentendu né de circonstances impérieuses. 
Elle n'était plus aimée; ces preuves lointaines de souvenir 
n'étaient qu'un jeu de hasard, et, si le colonel l'avait bannie 
de son cœur, c'est qu'il en aimait une autre. 

C'est accablée de ces douloureuses pensées et le cœur 
dévoré de la plus noire jalousie , que la jeune créole se mit 
en route. Les dangers de toute sorte qu'avait à courir son 



COSTAL L'INDIEN. 341 

messager à travers un pays déchiré par la guerre civile, et 
l'incertitude de son retour, augmentaient encore ses tour- 
ments. Le chagrin la consumait; son cœur se flétrissait, et 
ses yeux éteints , ses joues pâles , annonçaient combien 
étaient horribles les tortures qu'elle endurait. 

Don Mariano voyait avec une douleur extrême la vie gra- 
duellement s'éteindre chez sa fille. Reconnaissant l'inutilité 
des efforts qu'il avait faits jusque-là pour détruire son 
amour, en lui représentant don Rafaël comme aussi déloyal 
envers sa maîtresse qu'envers son pays , il cherchait main- 
tenant à atténuer ce qu'il avait dit, et, de sévère accusateur 
qu'il était naguère , il était devenu le bienveillant défenseur 
du colonel. La noblesse et la franchise de son caractère de- 
vaient éloigner de lui tout soupçon de perfidie, et son silence 
s'expliquait naturellement par le concours de diverses cir- 
constances indépendantes de sa volonté, et par des empêche- 
ments que les événements politiques avaient rendus insur- 
montables. 

Gertrudis souriait mélancoliquement aux paroles de son 
père, et son cœur n'en restait pas moins ulcéré. 

Ce fut ainsi que se passèrent les trois premiers jours du 
voyage de Oajaca jusque sur les bords de l'Ostuta, sans 
aventures, il est vrai, mais non sans que des bruits alar- 
mants, recueillis en route sur les rapines et les meurtres du 
sanguinaire Arroyo, fussent venus jeter de l'inquiétude dans 
l'esprit des voyageurs. 

La troisième journée de marche s'était terminée le soir à 
l'endroit où nous les avons laissés campés dans le bois, non 
loin du gué de l'Ostuta. 

Pendant la nuit, don Mariano, inquiet de certaines ru- 
meurs confuses qu'il entendait dans la forêt, et pressentant 
quelques dangers au passage du fleuve , avait dépêché un 
de ses gens, sur l'expérience et le courage duquel il comp- 
tait, pour explorer les bords de l'Ostuta. 



342 COSTAL L'INDIEN. 

Deux heures après, le domestique était revenu apporter la 
nouvelle que d'un des côtés du gué brillaient des feux nom- 
breux. C'étaient, ainsi qu'ils en avaient été vaguement in- 
formés pendant le trajet, les feux du camp d'Arroyo et de 
ses bandits. 

Le domestique ajoutait qu'il croyait qu'en revenant il 
avait été suivi par quelqu'un. C'est d'après ce rapport qu'on 
s'était hâté d'éteindre les feux qu'on avait allumés et qu'on 
se disposait précipitamment à se mettre en marche, ainsi que 
nous l'avons dit. 

En redescendant le fleuve et en tournant le lac qu'il for- 
mait, le domestique de don Mariano se faisait fort de trou- 
ver au delà de ce même lac un autre gué qu'ils passeraient 
pour se rendre à l'hacienda de San Carlos par un chemin 
différent. Bien qu'avec les détours qu'il fallait faire ce fût 
une journée de marche de plus, il y avait tout à gagner à ne 
pas tomber entre les mains des bandits d'Arroyo. 

Ce fut donc vers le lac d'Ostuta que les voyageurs se di- 
rigèrent. La journée fut longue et pénible. L*a faiblesse de 
Gertrudis, les précautions à prendre par suite du mauvais 
état du chemin, où les mules de la litière pouvaient à peine 
se tenir avec leur charge, tout contribua à retarder la mar- 
che des fugitifs. 

Il était environ dix heures du soir quand les voyageurs 
parvinrent enfin à un endroit où le lac étala à leurs yeux sa 
nappe d'eau sombre et lugubre. 

Entre tous les lieux redoutés ou vénérés auxquels l'Indien 
rendait jadis un culte, il n'en est pas qui aient été l'objet de 
plus de traditions anciennes que le lac d'Ostuta et la mon- 
tagne qui s'élève au milieu de ses eaux. C'est le Monapos- 
tiac ou la colline enchantée {cerro encantado), dont le 
lugubre et singulier aspect frappe le spectateur d'un étonne- 
ment dont il ne saurait se défendre. 

Le moment n'est pas venu de décrire en détail ce lieu 



COSTAL L'INDIEN. 343 

bizarre, vers lequel la nécessité et le salut de don Mariano 
Silva et de sa fille les avaient conduits. Nous nous borne- 
rons à dire que les bois dont le lac était entouré présentè- 
rent aux voyageurs un asile impénétrable , d'où il ne fallait 
pas songer à partir avant le point du jour, qui permettrait 
de trouver le gué dont le domestique avait signalé l'exis- 
tence. 

De là, nous reviendrons vers l'endroit où le capitaine don 
Cornelio, Costal et le nègre achèvent leur sieste, à peu près 
au coucher du soleil. 

Le court crépuscule des tropiques régnait encore , lorsque 
les trois compagnons de route se remirent en selle pour ga- 
gner le gué du fleuve ; mais le plus difficile était de passer 
devant l'hacienda del Valle sans être aperçus des sentinelles. 

<r Si nous nous présentions de nuit, dit Costal, nous exci- 
terions plus de soupçons que de jour. Clara ira en avant ; 
s'il est arrêté par une sentinelle, il demandera pour un mar- 
chand et son domestique la permission de passer outre; s'il 
n'aperçoit personne, nous continuerons notre chemin sans 
plus de cérémonie. » 

Cet avis fut goûté du capitaine, et lorsque, un quart d'heure 
après, la route les eut conduits devant la longue et droite 
allée de frênes et de suchiles à l'extrémité de laquelle s'éle- 
vait l'hacienda, Costal et don Cornelio s'arrêtèrent, bien qu'à 
la rigueur ils eussent pu s'en dispenser, car elle était com- 
plètement déserte. 

Cependant, pour éviter toute surprise, et surtout pour 
écarter le moindre soupçon, le noir entra dans l'allée. 

Tout y était silencieux et désert en apparence, ainsi que 
dans le bâtiment, comme le jour où don Rafaël allait y 
trouver, deux ans plus tôt, la désolation et la mort. Mais à 
peine le nègre eut-il fait une centaine de pas que, derrière 
les créneaux du mur d'enceinte, un soldat se montra. Clara 
marcha droit vers la porte. 



34 i COSTAL L'INDIEN. 

La distance empêchait de saisir les paroles, mais don Cor- 
nelio et Costal purent voir le soldat montrer au nègre un 
objet que Féloignement leur rendait invisible. 

Cet objet toutefois semblait exciter au suprême degré l'hi- 
larité de Clara, et le soldat avait disparu après avoir sans 
doute accordé la permission sollicitée, que le noir continuait 
à se livrer à son extravagante gaieté. Cela parut du plus heu- 
reux augure au capitaine; néanmoins il hésitait à s'avancer, 
quand le nègre fit signe de venir le rejoindre. 

Les deux compagnons s'empressèrent de se rendre à l'in- 
vitation de Clara, qui, au milieu de son rire inextinguible, 
leur montrait du doigt l'objet qui l'excitait à un si haut 
degré. 

Le capitaine ne tarda pas à l'apercevoir, et crut s'être 
grossièrement trompé. 

En effet, le spectacle qui venait de frapper ses yeux n'était 
guère de nature à justifier les joyeux éclats de rire du noir. 

Au lieu des têtes de loups ou d'autres animaux nuisibles 
qu'on accroche parfois aux portes des haciendas, c'étaient 
trois tètes humaines, non pas desséchées, mais qui sem- 
blaient coupées tout fraîchement. Don Cornelio, pensant que 
le noir ne les avait sans doute pas aperçues, les lui montra 
avec un geste d'horreur. 

Clara ne fit que rire de plus belle. 

« Misérable ! s'écria don Cornelio, ce spectacle est-il donc 
fait pour exciter la gaieté? 

— Parbleu ! répondit celui-ci sans se déconcerter, on ri- 
rait à moins. » 

Puis il ajouta tout bas, de façon à ne pas être entendu de 
la sentinelle espagnole : 
ce Cette tête est la vôtre. 

— Ma tête! » répliqua l'ex-étudiant en pâlissant. 

Mais comme, à tout prendre, il la sentait encore sur ses 
épaules, il crut que le nègre extravaguait. 



COSTAL L'INDIEN. 345 

« On vient de me le dire, du moins, repartit Clara avec 
une gambade. Voyez, si vous savez lire. » 

Le capitaine put lire en effet, malgré l'obscurité crois- 
sante, une inscription grossière tracée autour d'une des 
têtes : Esta es la cabeza del insurgenîe Lantejas (ceci est la 
tête de l'insurgé Lantejas). 

On se rappelle que le Gaspacho avait annoncé à Arroyo 
qu'un de ses lieutenants , du même nom que le capitaine, 
avait été tué, et que sa tête était exposée à la vue des pas- 
sants. 

Don Cornelio détourna les yeux du hideux spectacle de 
la tête de son homonyme, et, maudissant de nouveau son 
nom malencontreux de Lantejas, s'empressa de s'éloigner. 
.. A mesure cependant que la distance entre lui et l'hacienda 
augmentait, sa terreur diminuait, et il finit par sourire mé- 
I lancoliquement de cette triste homonymie , tandis que Clara 
continuait à trouver que. rien n'était plus plaisant. 

La nuit était venue, et le silence profond au milieu du- 
quel les voyageurs cheminaient, joint à la perspective de se 
trouver dans moins d'une heure face à face avec le sangui- 
naire Arroyo, frappait l'esprit du capitaine de noirs pres- 
sentiments. 

Sans la crainte de laisser soupçonner à Costal les terreurs 
I qui l'agitaient, il eût volontiers remis au lendemain son en- 
| trevue avec le guérillero tant redouté. Mais l'Indien et le 
i nègre gardaient en s'avançant une contenance si indifférente, 
qu'il eut honte de paraître moins brave que ses deux com- 
I pagnons d'aventures. 

Les événements devaient du reste faire bientôt cesser son 
1 hésitation. A l'extrémité d'un sentier qu'ils suivaient, le 
! fleuve apparut bientôt aux yeux des trois cavaliers. 

Autant le matin même le gué de l'Ostuta offrait un spec- 

i tacle bruyant, autant il était silencieux et désert ce soir-là. 

Il n'y restait plus de trace du campement d'Arroyo que 



346 COSTAL L'INDIEN. 

les débris de ballots qui jonchaient le sol labouré par les 
pieds des chevaux, sur le côté du fleuve où don Gornelio se 
trouvait avec ses deux compagnons. 

ce Si j'ai bien su démêler la vérité dans les paroles du co- 
quin qui trouvait votre dolman à son goût, dit Costal, nous 
sommes sur le chemin qui doit nous conduire vers l'homme 
que nous cherchons, et il doit être avec sa bande dans l'ha- 
cienda de San Carlos, quoique le drôle en question eût l'air 
de chercher à en faire un mystère. 

— Et si l'hacienda de San Carlos se trouve être occupée 
par une garnison espagnole? objecta le capitaine. 

— Passons d'abord le gué ; puis, tandis que vous m'atten- 
tendrez avec Clara, j'irai pousser une reconnaissance plus 
loin. » 

Cette proposition de Costal fut agréée. Les trois cava- 
liers traversèrent le fleuve , et l'Indien se disposa à s'éloi- 
gner. 

« Soyez prudent, Costal, dit le capitaine ; le danger nous 
entoure de tous côtés ! 

— Costal et moi, je ne dis pas; mais le capitaine n'a plus 
rien à craindre, maintenant qu'on lui a coupé la tête, » 
ajouta le nègre. 

Costal partit au grand trot, et le capitaine et Clara restè- 
rent seuls. 

Des pas de chevaux dans l'eau du fleuve ne tardèrent pas 
à se faire entendre derrière eux , et deux cavaliers les eu- 
rent bientôt rejoints. L'un d'eux portait un volumineux pa- 
quet dans de grandes al fur j as en toile attachées sur la 
croupe de son cheval. Une brève salutation fut échangée 
avec les cavaliers, qui passèrent outre, quand le capitaine , 
se ravisant dans l'espoir d'obtenir d'eux quelques renseigne- 
ments : 

« L'hacienda de San-Carlos est-elle loin d'ici?... leur 
cria- 1- il. 



COSTAL L'INDIEN. 347 

— A un quart de lieue , répondit une voix. 

— Y serons-nous bien reçus ? 

— C'est selon, » répliqua l'autre cavalier d'un ton dont 
| l'éloignement n'empêcha pas le capitaine de remarquer l'iro- 
nie. En même temps il jeta d'une voix forte , au silence de la 
nuit , quatre mots dont Lantejas n'entendit que les derniers : 
....Mejlco é independencia. 

« Il a dit avant : Vival n'est-ce pas? dit le capitaine 

— Il a dit : Muera (à bas ! répliqua le nègre. 

— Vous vous trompez. 

— Je soutiens qu'il a dit : Muera ! » 

Et, faute d'avoir osé demander péremptoirement si San 
Carlos appartenait ou non aux Espagnols, le capitaine resta 
I plus indécis que jamais à ce sujet. 

Le temps se passait néanmoins , et Costal ne revenait pas. 
«. Je vais faire un temps de galop pour voir si je le ren- 
contre, » dit le nègre. 

Le capitaine était inquiet de l'absence prolongée de Cos- 
tal, et il laissa Clara s'éloigner, avec ordre de revenir au 
: plus vite, si dans un quart d'heure il n'avait pas retrouvé le 
- Zapotèque , sur l'adresse et le courage éprouvé duquel il 
comptait pour pouvoir se tirer lui-même d'affaire en cas de 
! besoin. 

Don Cornelio commença à compter les minutes , depuis le 
moment où il entendit le dernier bruit des fers du cheval de 
Clara mourir dans l'éloignement. Le quart d'heure était am- 
i plement passé , et , le noir ne revenant pas , le capitaine 
s'inquiéta de la solitude où il était resté. Pour abréger le 
temps du retour de son second émissaire, il se mit à mar- 
i cher lentement dans la direction qu'il avait suivie. 

Un second quart d'heure s'ajouta au premier, et, plus sé- 
rieusement alarmé cette fois, le capitaine allait s'arrêter, 
quand il lui sembla voir aller et venir des lumières à tra- 
vers le sommet de grands arbres dont, au détour de la 



348 COSTAL L'INDIEN. 

route, il venait tout à coup de découvrir les silhouettes 
noires. 

Le terrain s'élevait à quelques pas devant don Cornelio ,1 
et , parvenu à cette élévation , il distingua dans le fond d'un) 
vallon un vaste bâtiment dont les croisées étaient si vi-; 
vement éclairées , que l'intérieur en paraissait livré aux; 
flammes. 

Sur Yazotea, ou toit plat, du bâtiment, des torches et des 
flambeaux s'agitaient en tous sens , et c'était la clarté qu'ils 
répandaient qui avait frappé le capitaine de loin , et qui, de 
la hauteur où elle brillait , atteignait la cime des arbres plan- 
tés au bas de la route , près de l'hacienda. 

Il y avait quelque chose de si extraordinaire dans ces lu- 
mières qu'on voyait s'agiter , pour ainsi dire , dans l'air ; à 
l'intérieur , les flammes ardentes et de diverses couleurs 
qu'on apercevait à travers les vitres , et qui , passant du 
rouge le plus foncé au bleu pâle ou au violet livide , chan- 
geaient de nuance à chaque instant, tout cet ensemble offrait 
un si étrange aspect , que don Cornelio n'osa plus avancer 
d'un pas. 

Les superstitions dont l'Indien l'avait entretenu pendant 
tout le voyage lui revinrent tout à coup à l'esprit , et il n'y 
eut pas jusqu'aux anathèmes fulminés par l'évèque de Oa- 
jaca contre les insurgés , que son fameux mandement con- 
vertissait en esprits de ténèbres , qui ne reprissent créance 
dans son imagination troublée. L'effroi du capitaine changeait 
tout à coup de nature. 

Les volutes de flammes si bizarrement coloriées qu'il 
voyait alternativement s'abaisser ou grandir derrière le vi- 
trage , sans qu'elles s'ouvrissent une issue au dehors comme 
l'aurait fait un incendie ordinaire , lui firent craindre un in- 
stant d'être tombé dans un lieu maudit. 

Le silence qui régnait au milieu de cette scène lointaine 
confirmait encore les suppositions de don Cornelio , lorsqu'à 



; 



COSTAL L'INDIEN. 349 

travers les troncs des arbres il vit fuir dans la plaine une 
espèce de fantôme blanc qui disparut presque aussitôt. 

Le capitaine se signa à tout hasard et resta immobile sur 
sa selle , incertain s'il devait fuir et regagner les bords de 
l'Ostuta. 



CHAPITRE V. 

Le colonel des colonels. 

La journée n'avait pas été heureuse pour Arroyo. Il sem- 
blait que le retour subit de son plus implacable ennemi , le 
'colonel Très Villas, eût été le signal de la série de désap- 
pointements successifs qu'il avait éprouvés ce jour-là. 

Dix hommes de sa bande avaient péri, par suite de la sortie 
les assiégés del Valle; don Rafaël en avait tué deux autres, 
it il avait échappé à toutes les poursuites. Gaspar et le Za- 
)Ote n'avaient pu être repris, malgré ses ordres. 

L'humeur sanguinaire du guérillero s'accrut de ces con- 
re-temps, et, pour donner quelque soulagement à sa ce- 
ère, il avait résolu de s'emparer, sans plus tarder , de l'ha- 
; ienda de San-Carlos. Outre que les conseils de Bocardo 
j'.vaient germé dans son esprit et y avaient fait naître des 
ésirs qu'il était pressé de satisfaire, l'hacienda pouvait 
evenir pour lui , en la fortifiant quelque peu , un repaire im- 
>renable 
Arroyo ignorait la résistance qu'il pourrait y trouver, et 
ien résolu , quand il s'en serait emparé , à livrer avec toutes- 
3s forces réunies un assaut furieux à l'hacienda del Valle. 
en avait rappelé le détachement qui la bloquait, et, à. la 



350 COSTAL L'INDIEN. 

tête de toute sa guérilla , forte d'environ cent trente hom- 
mes , il avait marché contre San Carlos. 

Ceci explique comment le capitaine Lantejas avait pu , 
sans tomber entre les mains des bandits d'Arroyo , s'appro- 
cher del Valle et gagner le gué abandonné momentanémen 
par leur chef. 

Quelque nombreux que fussent les domestiques de doi 
Fernando Lacarra, il n'avait pas songé à opposer lamoindr* 
résistance à la sommation qui lui fut faite d'ouvrir les porte; 
de son domaine. 

Ayant vécu jusqu'alors dans une neutralité parfaite, étan 
connu dans le pays pour ses sentiments sympathiques à Fin 
surrection, le jeune Espagnol espérait en être quitte pou 
une forte rançon en vivres et en argent. Cependant, quoiqu'i 
ignorât les dispositions d'Arroyo envers doîia Marianita, pou 
la soustraire à la vue des bandits, il avait jugé prudent de 1 
cacher dans une des pièces les plus reculées de l'hacienda 
où personne n'aurait pu la trouver, à moins que toute la mai 
son ne fût mise au pillage. 

A cette précaution , il ajouta celle de dire au capitain 
qu'elle était absente. 

Malheureusement pour lui , les choses avaient tourné au 
trement, et il se trouva pris entre les exigences des deux as- 
sociés : l'un qui voulait sa femme, l'autre, non pas un 
rançon, mais sa maison et tout ce qu'elle contenait de ri 
chesses , que la renommée avait grossies comme cela arriv 
d'habitude. 

C'était à ce même moment, où le jeune Espagnol essaya 
en vain de soustraire sa femme et son argent à la doub! 
convoitise des deux bandits , que l'aspect de ces flamme 
étranges, dont s'illuminaient les vitres de l'hacienda, ren 
plissait l'âme de don Cornelio d'une terreur superstitieuse. 

Comme il se demandait encore ce que pouvaient être ce 
lueurs sinistres et ce blanc fantôme qui venait de se montre 



COSTAL L'INDIEN. 351 

un instant à ses yeux, les torches disparaissaient de la ter- 
rasse de l'hacienda 

En même temps, quatre ou cinq cavaliers sortaient au 
galop par la porte qui s'ouvrait. Ces cavaliers poussaient 
des cris sauvages , et l'un d'eux aperçut sans doute le capi- 
taine , car un éclair brilla dans ses mains, une détonation 
suivit l'éclair, et don Cornelio entendit une balle siffler près 
de sa tête. 

Incertain jusqu'alors s'il devait fuir ou attendre , à tous 
risques, le retour de ses compagnons, le capitaine , dès ce 
J moment , n'hésita plus. 

p Depuis ses mésaventures par suite des économies pater- 

f nellss , don Cornelio avait pris en horreur les montures 

même médiocres; il s'était donc pourvu, en partant, d'un 

excellent cheval, et, sachant qu'il était bon coureur, il pi— 

1 qua des deux , à peu près dans la direction qu'il plut à l'ani- 

f mal de choisir, mais toutefois en sens inverse des cavaliers, 

qui, de leur côté, se mirent à sa poursuite avec de grands 

cris. 

Oubliant Costal et Clara, le capitaine fuyait comme le 

vent, et, monté comme il l'était, il eût sans doute déjoué 

'fila poursuite des cavaliers, si son cheval ne se fût abattu 

ji en heurtant dans l'obscurité les racines saillantes d'un gros 

)i arbre. 

i La chute fut si brusque et si violente , que don Cornelio 
rimit lancé par-dessus la tête de l'animal , et que la mollesse 
du terrain sur lequel il tomba l'empêcha seule de se briser 
H les os. Malheureusement il ne put se relever assez prompte- 
i (ment pour qu'un des cavaliers qui le suivaient n'eût le temps 
èfde lui jeter son lazo autour du corps. 

i De qui le capitaine était-il prisonnier? Voilà ce qu'il igno- 
rait, dans l'incertitude où il se trouvait relativement aux 
«possesseurs de l'hacienda de San Carlos. Quand il put se 
«remettre sur ses jambes , il entendit une voix lui adres- 



352 COSTAL L'INDIEN. 

ser cette embarrassante question : « Espagne ou indépen- 
dance? » 

Pendant le moment de silence que don Cornelio gardait 
avant de répondre catégoriquement , l'homme qui lui avait 
lié les bras et le corps fut rejoint par trois autres bandits , 
tandis que le cinquième s'occupait à rattraper le cheval fugi- 
tif du capitaine. 

Un cercle menaçant se forma autour de don Cornelio. Quant 
à la mine de ceux qui le formaient , elle était des moins dou- 
teuses et paraissait des plus sinistres. 

<t Espagne ou indépendance? » répéta l'un d'eux. 

Si brusquement sommé de montrer son drapeau , le capi- 
taine , ignorant quel parti suivaient ces inconnus , ne répon- 
dit rien encore à cette nouvelle question. 

« Bon! dit l'un des agresseurs, celui-ci est sans doute le 
camarade des deux autres ; emmenons-le à l'hacienda comme 
eux. » 

A ces mots , don Cornelio fut poussé sans cérémonie dans 
les bras d'un autre , car ses liens l'empêchaient de marcher. 

« Tiens 1 s'écria celui-ci en reconnaissant la couleur de sa 
peau, celui-ci est blanc! 

— Blanc , noir et rouge ; il ne manque plus qu'un métis à 
la collection , » ajouta un troisième. 

Ce fut ainsi que le capitaine apprit que ses deux compa- 
gnons étaient tombés dans quelque embuscade et prisonniers 
comme lui. 

Il ignorait encore cependant s'il avait affaire à des royalistes 
ou à des insurgés , et il résolut de s'en assurer. 

« Que veut-on de moi? demanda-t-il d'une voix pleine 
d'émotion. 

— Peu de chose , répondit un cavalier : clouer ta tête à la 
place de celle de Lantejas. 

— Caramba! s'écria don Cornelio, c'est moi qui suis l'in- 
surgé Lantejas. envoyé par Morelos à Oajaca. » 



COSTAL L'INDIEN. 353 

Des éclats de rire sauvage accueillirent cette déclaration. 

« Demonio! dit le cinquième cavalier en rejoignant ses 
camarades à son tour, ce n'est pas sans difficulté que j'ai 
rattrapé ce maudit cheval; heureusement qu'il en vaut la 
peine. » 

Le son de cette voix n'était pas inconnu au capitaine , et il 
espéra un instant une chance favorable; mais il dut presque 
aussitôt renoncer à cet espoir. 

« Alabado sea Dios % \ s'écria le cavalier, voici mon dol- 
man. » 

Don Cornelio ne put méconnaître le drôle qui , le matin , 
avait trouvé sa veste brodée si fort à son goût, le Gaspacho, 
en un mot. 

« Quelle heureuse rencontre ! Ce dolman est trop grand 
pour vous , l'ami , » reprit le bandit. 

En parlant ainsi , le Gaspacho ôtait sa veste usée , et ce 
geste était assez significatif pour que le capitaine ne s'y mé- 
prît point. 

« Tel qu'il est , je m'en contente , se hâta de dire le capi- 
taine. 

— Ta! ta! » riposta le bandit. 

Et , sans que don Cornelio osât trop s'y opposer , le Gas- 
pacho lui enleva prestement son dolman de dessus les épaules. 

« Au fait, quand on n'a plus de tête, un chapeau est fort 
inutile , » dit un autre. 

Le chapeau du capitaine suivit son dolman , et , quand 
ces deux objets eurent passé sur la tête et les épaules des 
bandits , comme il n'avait plus rien qui put tenter leur cupi- 
dité, il fut débarrassé du lazo et reçut l'ordre de suivre ses 
spoliateurs; ce qu'il fit docilement en pensant que la pré- 
sence du Gaspacho parmi eux annonçait qu'ils étaient de la 
bande d'Arroyo. 

1. Dieu soit loué. 

200 x 



354 COSTAL L'INDIEN. 

« Verrai-je le capitaine ? demanda-t-il. 

— Quel capitaine ? 

— Arroyo ! 

— Ah çà ! mais vous y tenez donc ? répliqua le Gaspacho. 
C'est étonnant ! Eh oui ! vous ne le verrez que trop. » 

Les bandits se remirent en marche vers l'hacienda, avec 
le capitaine au milieu d'eux , par un chemin différent de 
celui qu'il avait suivi la première fois. 

En approchant du bâtiment, don Gornelio vit encore 
flamboyer derrière les vitres les lueurs étranges dont il 
n'avait pu s'expliquer la nature. 

Elles étaient étranges en effet ; car un incendie intérieur 
eût depuis longtemps fait éclater les vitrages et consumé 
l'hacienda. 

Un quart d'heure de marche suffit pour les y conduire. 

La porte s'était de nouveau fermée , et l'un des hommes 
qui escortaient le capitaine frappa du pommeau de son sa- 
bre , tout en glissant par la serrure un mot d'ordre que don 
Cornelio ne comprit pas. 

Il comprit seulement que le moment était venu où , bon 
gré mal gré , il allait s'acquitter de sa mission envers Ar- 
royo ; et , comme il arrive souvent que le danger en per- 
spective est plus effrayant que le danger présent, il se sen- 
tit débarrassé d'une partie de ses appréhensions. 

La porte roula sur ses gonds massifs pour donner pas- 
sage à la troupe des cavaliers , au milieu desquels don Gor- 
nelio pénétra sous un vestibule sombre, puis dans une vaste 
cour. 

Des feux disséminés comme ceux des bivouacs brillaient 
dans cette cour, et, autour de ces feux, des hommes à figures 
hideuses étaient étendus au nombre d'une centaine environ. 

Le long des murs , des chevaux harnachés complètement , 
à l'exception de la bride suspendue à l'arçon des selles,, 
broyaient leur ration de maïs dans des auges de bois. 



COSTAL L'INDIEN. 355 

Partout les lueurs vives ou mourantes des nombreux foyers 
éclairaient des faisceaux de carabines, de lances ou d'épées, 
et don Cornelio ne put s'empêcher de frémir à l'aspect de 
ces bandits de sac et de corde dans leur pittoresque et ter- 
rible accoutrement. 

La plupart d'entre eux ne daignèrent pas s'émouvoir de 
l'arrivée d'un prisonnier de plus ; seulement , l'un des hom- 
mes , se soulevant nonchalamment sur son coude, demanda 
au Gaspacho dans quel but on venait de l'envoyer battre la 
plaine à cette heure de la nuit. 

« On prétendait , répondit le Gaspacho , que la maîtresse 
de céans, que son mari dit être absente, venait de s'échap- 
per par la fenêtre ; nous avons cherché, et nous reviendrions 
les mains vides, si nous n'avions rencontré , pour son bon- 
heur , cet espion du vice-roi , qui veut se faire passer pour 
notre camarade Lantejas. 

— Comment , pour son bonheur ? 

— Parbleu ! puisqu'on va l'envoyer en paradis prier pour 
le capitaine et sa femme. 

— Ah ! en effet, c'est fort drôle. » 
Et l'homme se recoucha. 

Les compagnons du Gaspacho s'étaient réunis aux soldats 
étendus dans la cour, et don Cornelio monta seul avec lui 
: les marches d'un large escalier de pierre. 

Arrivés à une porte derrière laquelle se faisait ente idre 

un grand tumulte accompagné de cris de douleur, le bandit 

I ouvrit cette porte et poussa don Cornelio sans cérémonie au 

i milieu d'une immense salle dont l'atmosphère embrasée 

l faillit de le suffoquer. 

Deux ou trois torchères de fer fixées à la muraille et gar- 
i nies de torches de résine ne jetaient qu'une lumière terne ; 
car la lueur rougeâtre qu'elles lançaient pâlissait devant les 
flammes éblouissantes d'un baril d'eau-de-vie qui brûlait 
tout entier. La chaleur, l'odeur de sang et les effluves de 



356 COSTAL L'INDIEN. 

l'alcool , dont la flamme produisait au dehors les clartés sin- 
gulières qui brillaient derrière les vitres, se mélangeaient 
dans cette salle d'une horrible façon. Ce ne fut pas là ce- 
pendant ce qui frappa le plus le capitaine , lorsque ses yeux 
se furent un peu accoutumés à l'éclat de l'eau-de-vie en 
combustion. 

A travers une haie de spectateurs qui semblaient prendre 
le plus vif plaisir à la scène qui se passait sous leurs yeux, 
le capitaine distingua un malheureux, dépouillé de ses vê- 
tements et attaché à une échelle appuyée contre la muraille ; 
un homme d'un aspect féroce , et dont les lueurs violàtres de 
l'eau-de-vie teignaient la figure enflammée, frappait à coups 
redoublés d'un fouet de peau de bœuf à plusieurs branches 
sur le dos du patient, et de temps à autre il essuyait contre 
le mur le sang qui jaillissait jusqu'à ses mains. Aux mar- 
ques sans nombre qui souillaient la muraille , on pouvait 
croire que ce cruel supplice durait depuis longtemps ou avait 
été infligé à plusieurs victimes. A côté de cet homme , que 
Lantejas prit pour un bourreau de profession, une femme, 
d'un aspect plus odieux encore que ce misérable , semblait 
l'exciter par ses cris à redoubler de cruauté, et cependant, 
Dieu sait si le flagellateur avait besoin d'encouragements ! 

Le Gaspacho, voyant qu'on ne faisait pas attention à lui, 
s'écria au bout de quelques instants : 

« Seigneur capitaine, je vous amène le compagnon du 
nègre et de l'Indien. » 

A la grande surprise de don Gornelio , ce fut celui qu'il 
prenait pour un bourreau de profession qui répondit à ce 
titre de capitaine. 

a C'est bon ! tout à l'heure, je suis à lui, quand ce coyote 
aura confessé où sont ses trésors et sa femme. » 

Le fouet siffla de nouveau contre la chair du patient, sans 
que celui-ci fît entendre autre chose que de sourds gémis- 
sements. 



COSTAL L'INDIEN. 357 

On a deviné sans peine aux paroles d'Arroyo que la vic- 
time de sa barbarie n'était autre que le gendre de don Ma- 
riano Silva , don Fernando Lacarra. 

C'était le pauvre jeune homme, en effet, qui se laissait 
tuer sous le fouet plutôt que de faire connaître le lieu où il 
avait déposé sa femme et son trésor, non pas qu'il attachât 
à ce dernier autant de prix qu'à sa compagne, mais parce 
que le même endroit recelait l'un et l'autre. 

Insensible à cet affreux spectacle, le Gaspacho, après 
avoir averti le capitaine de l'arrivée de don Cornelio , était 
sorti de la salle pour aller rejoindre ses compagnons qui bi- 
vouaquaient dans la cour. 

Quant au capitaine, il était saisi d'horreur , et ses jambes 
tremblantes refusaient presque de le soutenir debout. 

Indépendamment de la compassion profonde que lui in- 
spirait le sort épouvantable de don Fernando , il pensa que 
Costal , son intrépide défenseur, était mort sans doute , ainsi 
que Clara , et que son tour n'allait pas tarder à venir aussi. 

Tandis qu'il roulait dans son âme un flot de tristes pensées, 
un homme que les yeux troublés de don Cornelio n'avaient 
pas encore aperçu , un homme au regard oblique et cruel 
comme celui du chacal , s'avança vers lui avec les allures 
tortueuses de cet animal farouche. 

Quoique son aspect ne fût pas rassurant , il paraissait ce- 
pendant moins féroce que ses féroces compagnons , et don 
Cornelio le vit venir presque avec joie. 

Cette joie n'allait être que de courte durée , cependant. 

Quand le personnage à l'œil louche fut près du capi- 
taine : 

« Mon bon ami , lui dit-il d'un ton patelin , votre costume 
est bien léger, ce me semble , pour vous présenter devant 
des gens de distinction. » 

Lantejas, en effet, grâce aux bons soins des bandits, 
n'avait conservé que sa chemise et ses calzoneras assez mal- 



358 COSTAL L'INDIEN. 

traitées par leur brutalité. Bien que l'accent hypocrite de cet 
homme commençât à lui inspirer presque autant de terreur 
que l'aspect révoltant de l'autre chef, il sentit que le temps 
était trop précieux pour trembler plus longtemps sans s'ex- 
pliquer. 

ce Seigneur capitaine ! » s'écria-t-il. 
Mais le chef à figure de chacal l'interrompit : 
« Appelez-moi seigneur colonel des colonels , c'est un ti- 
tre auquel j'ai d'autant plus de droits, que, me l'étant con- 
féré de mon autorité privée, personne n'a le pouvoir de me 
l'ôter. 

— Seigneur colonel des colonels , si vos gens n'avaient eu 
le soin de me dépouiller d'un fort beau dolman brodé et 
d'un chapeau de vigogne à galons d'or, vous m'eussiez trouvé 
moins légèrement vêtu ; mais ce n'est pas de cela qu'il s'a- 
git ; j'ai d'autres griefs plus sérieux à exposer. 

— Diable ! mon bon ami , un dolman brodé et un chapeau 
de vigogne à galons d'or , c'est important et cela doit se 
retrouver ; ce sont deux objets dont je manque précisé- 
ment 

— J'ai à me plaindre d'une violence sans excuse. Je me 
nomme Lantejas , je sers la junte de Zittacuaro sous les or- 
dres de l'illustre Morelos , et je suis capitaine, ainsi que le 
prouve ma commission.... » 

Une pensée subite et terrible interrompit don Cornelio. 
Il venait pour la première fois de se rappeler que sa com- 
mission, ses dépêches, ses lettres de créance, tout en un 
mot se trouvait dans la doublure de sa veste, si lestement 
enlevée. 

« Yous vous nommez Lantejas , mon bon ami ! s'écria le 
colonel des colonels avec ravissement. C'est une bonne for- 
tune.... Le capitaine respira plus à l'aise.... C'est une bonne 
fortune.... pour nous, et vous allez vous en convaincre. » 

Ce dialogue avait lieu près d'une table recouverte d'un 



COSTAL L'INDIEN. 359 

zarape de laine que le chef de bandits enleva, et don Cor- 
nelio frémit à l'aspect de trois tètes déposées sur cette 
table. 

« Tenez , mon bon ami , voici la tête de notre ami Lante- 
jas qu'on' vient de décrocher avec les deux autres du por- 
tail de l'hacienda del Valle; concevez-vous combien il est 
heureux.... pour nous de pouvoir, à la place de la tête de 
l'insurgé Lantejas, y mettre celle de Lantejas le royaliste ? 

— Mais c'est un malentendu ! s'écria le capitaine en es- 
suyant du revers de sa main la sueur froide qui découlait de 
son front. J'ai l'honneur de servir la cause de l'indépen- 
dance. 

— Bah ! tout le monde en dit autant , mon bon ami , et à 
moins de preuves évidentes.... 

— Ces preuves sont dans la doublure du dolman dont on 
m'a dépouillé. 

— Qui a pris ce dolman ? demanda le chef. 

— El Gaspacho, répondit le capitaine, instruit du nom de 
celui qui l'avait amené. 

— C'est un gnignon terrible ! s'écria le colonel des colo- 
nels ! El Gaspacho vient de recevoir l'ordre de partir en 
toute hâte pour las Cruces ; qui sait s'il reviendra d'ici à 
huit jours ? Yous en serez quitte pour votre tête et moi pour 
le dolman qui m'aurait si bien convenu , car nous sommes de- 
là même taille. Allez! j'y perds plus que vous, mon bon 
ami ! » 

Un cri terrible retentit dans la vaste salle ; c'était le der- 
nier cri du malheureux qu'on flagellait : il s'avoua vaincu et 
s'évanouit. Au même moment le baril d'eau-de-vie embrasé 
jeta une dernière et aveuglante clarté ; la flamme s'éteignit. 
A la lueur rougeâtre des torches qui continuaient à brûler, 
le capitaine ne vit plus que des ombres indécises , sembla- 
bles à celles d'autant de démons qu'il y avait d'assistants. 
Au milieu d'une atmosphère chauffée par l'alcool , et parmi 



360 COSTAL L1ND1EN. 

ces ombres , il entrevit celle du féroce capitaine qui s'avan- 
çait de son côté , comme un jaguar qui lèche ses lèvres san- 
glantes , et une voix rauque se fit entendre. 

« Qu'on amène l'espion , dit-elle , en attendant que l'au- 
tre se ranime. 

— Le voici, companero, répondit Bocardo ; et ils s'avan- 
cèrent l'un vers l'autre en s'appeîant par leur noni. 

— Allons , mon bon ami , c'est à votre tour. Tout naturel- 
lement le fouet vous fera confesser que vous êtes un espion 
du vice-roi; ensuite de quoi, tout naturellement encore, on 
vous débarrassera de votre tête. Je vous conseille donc 
d'avouer tout d'abord. » 

Pendant que Bocardo tenait cet effrayant langage , Arroyo , 
la figure enflammée par l'horrible plaisir qu'il venait de se 
donner, considérait Lantejas avec des yeux étincelants. 

« Avouez tout de suite , lui dit-il , et que cela finisse ; je 
suis fatigué. 

— Seigneur Arroyo, s'écria don Cornelio, je suis capitaine 
et envoyé par Morelos pour vous transmettre.... » 

Le capitaine n'osait exécuter la partie de sa mission rela- 
tive aux avertissements sévères qu'il était chargé de porter 
à ces deux chefs sanguinaires. 

« Les preuves? dit Arroyo. 

— On m'a volé mes papiers. 

— Tant pis pour vous. Holà! femme, continua le chef; 
viens ici ; ce sera toi qui seras chargée de faire avouer par 
le fouet à cet espion les coupables desseins qui l'amènent 
parmi nous. 

— Tout à l'heure, répondit la virago que don Cornelio 
avait aperçue en entrant , et qui était la femme d' Arroyo ; le 
coyote se ranime et confesse. 

— Qu'on l'amène ici, » reprit le guérillero. 

On s'empressa d'exécuter cet ordre, et l'on détacha le 
patient, qu'on fut obligé d'apporter; car il ne pouvait se sou- 



COSTAL L'INDIEN. 361 

tenir. C'était un jeune homme de trente ans environ , dont 
une cruelle douleur défigurait le noble visage. 
« Où sont tes trésors? demanda la virago. 
— Où est ta femme? » s'écria le mari. 
A cette question, sa hideuse compagne lui lança un regard 
de haine jalouse auquel il répondit : 

« La femme me vaudra de son père une riche rançon , et 
c'est pour cela que je la veux. » 

Le jeune Espagnol indiqua d'une voix à peine articulée 
une chambre retirée de l'hacienda. Cette chambre avait 
échappé aux recherches des porteurs de torches qui explo- 
raient la terrasse et les corridors. On cessa de s'occuper du 
! capitaine pour courir à la chambre indiquée , et , quelques 
i instants après, Bocardo fut de retour. Il annonça la trouvaille 
• d'un baril de piastres; mais la femme avait disparu. 

A cette nouvelle , un éclair de joie profonde , quoique 
contenue , se laissa voir sur la figure crispée du pauvre 
jeune homme, à qui ses trésors semblaient peu importer, 
pourvu que sa femme échappât aux outrages des bandits. 
! L'émotion qu'il venait d'éprouver le fit évanouir de nouveau. 
I Quant à don Cornelio , il se rappela le blanc fantôme qu'il 
avait vu fuir à travers les arbres, et il ne douta pas que ce 
ne fût la proie qu'on cherchait en vain. Cependant, depuis 
quelques instants, il se sentait tout autre. Les vapeurs vio- 
lentes de l'alcool qui remplissaient la salle , l'odeur acre 
des torches de résine lui montaient-elles au cerveau , lui 
qui de sa vie n'avait jamais goûté de liqueurs fortes? Nous 
me savons; mais il se sentait animé d'une étincelle de ce 
i feu que lui communiquaient les yeux de flammes de Galeana, 
quand il combattait à côté de lui sous l'égide de sa terrible 
lance. 

« Seigneur Arroyo ! s'écria don Cornelio d'une voix dont 
le timbre l'étonna lui-même, et vous qui vous faites appeler 
le colonel des colonels , vous respecterez l'envoyé de More- 



362 COSTAL L'INDIEN. 

los , qui est chargé de vous dire que , si vous continuez à 
déshonorer par d'inutiles cruautés la cause sainte pour la- 
quelle nous combattons en chrétiens sans peur et non en 
brigands , il vous fera couper en quatre quartiers , qui se- 
ront exposés aux quatre points cardinaux. » 

A cette terrible et insultante menace , les yeux d'Arroyo 
brillèrent de colère et de rage. Quant à Bocardo, il se trou- 
bla et pâlit au nom de Morelos, et le capitaine, effrayé de 
sa propre audace , mais voulant en profiter avant qu'elle ne 
s'évanouît , continua : 

ce Qu'on fasse venir ici le nègre et l'Indien, prisonniers 
comme moi, et, s'ils ne reconnaissent pas que je suis don 
Cornelio Lantejas , je consens.... » 

Arroyo bondit vers le capitaine , et d'une voix sourde : 

ce Malheur à vous si votre langue a menti! lui dit-il; je 
l'arracherai pour en souffleter les joues d'un imposteur. » 

Le capitaine se trouvait lancé à des hauteurs inconnues, 
et il ne répondit à cette horrible menace que par un superbe 
sourire. 

Une minute après , Clara faisait son entrée dans la salle. 

« Qui est cet homme , chien de noir ? » gronda le féroce 
Arroyo. 

Le nègre sourit de l'intelligence qu'il allait déployer, et 
montra ses dents blanches sur sa face noire d'un air satis- 
fait. 

« C'est le seigneur don Lucas Alacuesta , parbleu ! » répon- 
dit-il. 

Arroyo laissa échapper un rugissement de joie , lorsque 
Clara, pour cette fois trop ponctuel à suivre les ordres du 
capitaine , eut jeté le nom par lequel il avait remplacé le 
nom toujours fatal de Lantejas. 

« J'en porte encore un autre, reprit-il sans rien perdre 
de la fierté de sa contenance. 

— Don Cornelio Lantejas, ajouta Clara. 



COSTAL L'INDIEN. 363 

— Les preuves! les preuves! s'écria le guérillero en se 
promenant comme fait le tigre dans sa cage à l'aspect des 
spectateurs qu'il ne peut dévorer ; je les veux tout de 
suite. » 

Un violent tumulte se fit entendre derrière la porte, et, 
parmi des cris confus , retentissait la voix tonnante de Costal; 
un homme fut ouvrir, et l'Indien zapotèque s'élança au milieu 
de la salle un couteau ensanglanté à la main, tandis qu'il 
portait, roulé au bras gauche comme une espèce de bouclier, 
un vêtement dont on ne pouvait distinguer la forme. Costal 
se retourna pour faire face à ses agresseurs ; mais ceux-ci 
se tinrent immobiles devant leur chef, et l'un d'eux s'écria 
que cet Indien venait de poignarder un des leurs. 

cr Je l'ai fait pour reprendre mon bien, répondit Costal, 
ou pour mieux dire celui du capitaine Lantejas, et le voici.» 

En disant ces mots, le Zapotèque déroulait de son bras le 
dolman dont la perte anéantissait les assertions de don Cor- 
nelio , qui reçut , avec une joie que l'on concevra sans peine, 
cette faveur inespérée du sort. 

«Voici mes preuves! » s'écria-t-il. Et il s'empressa de 
retirer ses dépêches par une large ouverture que le poignard 
de Costal avait faite dans le dolman avant d'arriver au corps 
du Gaspacho. Le poignard les avait traversées d'outre en 
outre , et elles étaient tout fraîchement mouillées du sang 
du ravisseur; mais elles portaient avec elles trop de preuves 
de l'identité du capitaine et de la vérité de ses assertions 
pour qu'on pût les méconnaître. 

Les noms de Galeana et de Morelos furent pour lui , au 
milieu de ce repaire de bandits, comme le souffle de Dieu 
pour Daniel dans la fosse aux lions. 

Les deux féroces guérilleros s'inclinèrent devant ces noms 
craints et respectés. 

« Allez-vous-en, ait Arroyo; mais, croyez-moi, ne vous 
vantez jamais devant personne de m'avoir tenu l'arrogant 



364 COSTAL L'INDIEN. 

langage que votre bouche a proféré. Quant au seigneur Mo- 
relos, dites-lui que phacun combat suivant sa nature, et 
que, malgré ses menaces, je ne saurais changer la mienne. 

— Vous ne pourrez rien faire de ce dolman, ajouta Bo- 
cardo, et moi je trouverai moyen de le faire raccommoder. » 

Arroyo lança un regard de mépris à son associé , et 
après ces adieux , qui révélaient le caractère des deux ban- 
dits, le premier donna l'ordre de rendre aux trois prison- 
niers les armes et les chevaux qu'on leur avait pris , puis il 
ajouta : 

« Que six cavaliers se mettent en selle pour ramener la 
fugitive; qu'on bride mon cheval, car j'irai avec eux, et 
vous aussi, Bocardo, vous nous accompagnerez. » 

Bocardo ne répliqua rien ; mais il n'en fut pas de même 
de la femme d'Arroyo. 

« Qu'avez-vous affaire de cette coureuse? dit-elle d'un 
ton aigre; n'avez-vous pas le baril de piastres? 

— Je vous ai dit que je la voulais, reprit-il l'œil enflammé 
de colère et .de désir , afin de tirer une rançon de son père ; 
vous resterez ici pour veiller au trésor. J'irai, ajouta-t-il 
avec un blasphème, et vous le trouverez bon , sinon.... » 

Le bandit tira son poignard avec un geste si menaçant , 
que la femme n'osa plus s'opposer aux volontés de son 
mari. 

Pendant ce temps, don Cornelio et ses deux compagnons 
s'empressaient de quitter l'hacienda pour gagner le lac d'Os- 
tuta ; car il était dix heures du soir , et la lune devait se 
lever à minuit. 

Quant au malheureux don Fernando, personne ne pen- 
sait à lui prodiguer les soins que son horrible état récla- 
mait. 

Toutefois , avant d'accompagner don Cornelio au lac mys- 
térieux et à la montagne enchantée , nous devons revenir 
vers Gaspar, le messager de Gertrudis, le Zapote son com- 



COSTAL L'INDIEN. 303 

père et le colonel Très Villas, que nous avons laissé dans 
les fourrés de bambous du fleuve. 



CHAPITRE VI. 

Où Juan el Zapote sent sa vertu chanceler. 

Nous avons dit que Caldelas et don Rafaël avaient fortifié 
l'hacienda del Valle de façon à la rendre capable de résister 
à toutes les forces de l'insurrection dans la province. Indé- 
pendamment de trois pièces de campagne fournies par le 
gouverneur d'Oajaca , don Rafaël avait obtenu que le gou- 
vernement espagnol se chargeât de la paye des hommes de 
la garnison, au nombre d'une centaine environ , en lui lais- 
sant le commandement en chef. 

Cette charge , peu onéreuse du reste au trésor du vice-roi, 
eût excédé les moyens du colonel ; sa fortune, quoique assez 
considérable, n'eut pas suffi, ccmme on le pense bien, à 
l'entretien et à l'équipement de ses soldats pendant près de 
deux ans. 

La solde était par elle-même fort modique : mais les droits 
de péage payés par tout le commerce qui se faisait entre 
Puebla et Oajaca, et que prélevait le commandant de l'ha- 
cienda, la doublaient et au delà, d'où il résultait que la 
garnison ne songeait nullement à se plaindre de la longueur 
ni des fatigues d'un service aussi bien rétribué. 

Le lieutenant Yeracgui, homme brave, entreprenant et 
actif, chargé du commandement en l'absence du colonel, 
s'était contenté depuis longtemps de se tenir sur la défen- 
sive, jusqu'au moment où il avait appris et fait savoir à 



366 COSTAL L'INDIEN. 

don Rafaël que la guérilla d'Arroyo était de retour dans la 
province. Il avait résolu alors d'en finir avec elle , s'il était 
possible. 

Cependant , comme il était assez intéressé et fort peu 
scrupuleux, tout brave qu'il fût, il ne s'était pas pressé de 
mettre ses projets à exécution. Il était bien aise de laisser 
Àrroyo s'enrichir et s'engraisser de pillage , pour tirer à la 
fois honneur et profit de la déroute du guérillero. En sa 
qualité d'Espagnol , peu lui importait que les créoles fussent 
rançonnés, si le fruit des rapines d'Arroyo devait grossir ses 
prises. Ses soldats partageaient complètement sa manière 
de voir , et ceci servira à expliquer comment il s'était borné 
jusqu'alors à la sortie dans laquelle il avait tué ou pris et 
fait pendre une dizaine de bandits. 

Le lieutenant Veraegui se trouvait dans ces dispositions 
de neutralité philosophique , lorsque , le matin de ce môme 
jour où don Rafaël tâchait de se dérober à la poursuite des 
hommes d'Arroyo, un message du gouverneur d'Oajaca lui 
était parvenu. 

Ce message lui intimait l'ordre d'avoir à en finir le plus 
tôt possible avec les brigands qui infestaient la province, et 
lui annonçait l'arrivée d'un renfort d'une soixantaine d'hom- 
mes des milices provinciales pour le soir même. 

Le Catalan maugréa quelque peu à la réception de cet 
ordre, qui le forçait à diminuer ses bénéfices en hâtant 
l'exécution de ses projets ; mais il ne songea pas un instant 
à y désobéir. Seulement, son humeur, naturellement peu 
endurante à l'égard des insurgés, ne s'adoucit pas de ce 
contre-temps , et ne présageait rien de bon pour ceux qui 
auraient le malheur de tomber entre ses mains. 

Si l'on ajoute à cela que le message basait cette injonc- 
tion d'en finir au plus vite avec la bande d'Arroyo, sur la 
nouvelle de la marche prochaine de Morelos sur Oajaca, de 
la levée du siège de Huajapam et de la déroute complète des 



COSTAL L'INDIEN. 367 

assiégeants , on concevra combien le lieutenant catalan se 
reprocha la mansuétude dont il avait usé envers les quatre 
bandits qu'il avait fait pendre par le cou , au lieu de les 
faire pendre par les pieds, comme leurs trois compagnons. 

Une heure environ après le passage du capitaine Lantejas 
devant l'hacienda del Valle , et quelques minutes seulement 
après que , grâces aux ombres de la nuit , les têtes suspen- 
dues à la porte purent être enlevées par ordre d'Àrroyo , 
deux individus s'approchèrent des murs crénelés du manoir 
de don Rafaël. 

Ces deux hommes étaient le messager Gaspar et son com- 
père Juan ei Zapote , qui avaient attendu l'obscurité pour se 
glisser jusqu'à l'hacienda . de crainte de tomber le jour entre 
les mains des guérilleros qui la bloquaient. 

Tous deux s'étaient tenus cachés jusqu'au delà du cou- 
cher du soleil, et ils avaient d'autant moins -couru de risque 
ie se faire prendre par les gens d'Arroyo, qu'on sait que 
:elui-ci les avait rappelés pour concentrer toutes ses forces 
sur San Carlos. 

« Je ne vois personne autour de nous , ma foi ! tout est 
lésert par ici, dit le Zapote quand tous deux furent parve- 
ms à l'entrée de la longue allée de frênes qui précédait 
'hacienda. Selon toute probabilité, mes ex-compagnons ont 
evé le siège. Pourquoi? 

— Peu nous importe, répondit Gaspar; l'essentiel est que 
ious voici en sûreté sous ces arbres, et que dans une minute 
lous serons dans l'hacienda. 

— C'est égal; j'aime à me rendre compte des choses de 
e monde. 

— ■ Bah! avançons toujours, dit Gaspar. 

— Doucement, compadre; il est des précautions à prendre, 
i la vertu est lucrative, encore faut-il la pratiquer avec intel- 
gence, et ma tournure.... toute militaire pourrait paraître 
aspect e aux sentinelles : un coup de fusil est si vite lâché ! 



368 COSTAL L'INDIEN. 

— Il est de fait, mon cher Zapote, que tu as une diable 
de physionomie dont tu devrais tâcher de te défaire. 

— C'est la mauvaise compagnie qui a déteint sur moi; 
j'ai eu tant de malheurs! 

— Eh bien ! je vais m' avancer seul et me faire recon- 
naître de la sentinelle; puis je t'introduirai comme un 
homme dévoué à don Rafaël Très Villas , et qui s'offre pour 
le délivrer. 

— Justement, pourvu que le colonel vive encore. 

— Qui va là? cria la voix retentissante d'une sentinelle. 

— Gcnte de paz ' ! repartit Gaspar en s'avançant seul , 
tandis que son compagnon, par une défiance exagérée de 
sa physionomie martiale , puisqu'il faisait nuit , se mettait 
instinctivement à l'abri derrière le tronc d'un gros frêne. 

— Passez au large ! reprit la sentinelle. 

— J'apporte des nouvelles importantes du colonel Très 
Villas, dit Gaspar. 

— Et nous voulons les communiquer au lieutenant Verae- 
gui , ajouta le Zapote sans se montrer. 

— Ah! et combien êtes-vous? 

— Deux , répondit Gaspar à la sentinelle. 

— Avancez sans crainte alors. » 

Les deux hommes franchirent l'allée de frênes, après quoi 
la porte s'ouvrit devant eux, et, seul parmi ses anciens com- 
pagnons d'armes qui bloquaient naguère l'hacienda, le Zapote 
put voir l'intérieur de la forteresse. 

Des sacs de terre , empilés derrière les murs d'enceinte , 
formaient un rempart d'une dizaine de pieds de largeur, 
jusqu'à une hauteur suffisante pour que les soldats , debout 
sur ce contre-fort, pussent combattre à l'abri du feu des 
assiégeants. Des almenas ou créneaux , qui n'étaient que le 
prolongement des pilastres de la muraille d'enceinte , ache 

\. Ami. 



COSTAL L'INDIEN. 3G9 

vaient de donner un aspect de place forte à l'hacienda del 
Valle. : ••'. 

Une seule pièce de canon avait été hissée sur le rempart 
intérieur, et les deux autres, chargées jusqu'à la gueule, 
reposaient sur leurs affûts derrière la porte massive , au cas 
où l'on fût parvenu à l'enfoncer du dehors, ou bien encore en 
ouvrant tout à coup les ventaux, pour vomir un double 
flot de mitraille dans toute la longueur de l'allée d'arbres. 

En outre, des meurtrières avaient été pratiquées près, de 
cette porte pour en défendre l'approche , et il en avait été 
ouvert également dans toute la longueur des quatre murs 
d'enceinte. 

Le lieutenant Veraegui était occupé à jouer aux cartes 
dans sa chambre, située au rez-de-chaussée , avec un jeune 
alferez. A côté de lui , sur la table , se dressait une bouteille 
de l'eau-de-vie formidable de Barcelonne , pays de l'officier, 
blanche et forte comme l'alcool , escortée de deux verres et 
d'une pile de cigares de la Havane. 

Juan el Zapote ne put s'empêcher d'éprouver un mo- 
ment de malaise quand, des yeux du lieutenant enchâs- 
sés sous d'épais sourcils grisonnants comme ses longues 
moustaches , un regard inquisiteur jaillit et l'enveloppa tout 
entier. 

Le Catalan était un soldat de fortune , rude et grossier 
comme à son début, trapu, taillé pour porter l'armure plutôt 
que l'uniforme de drap. 

De l'examen du Zapote, les yeux gris du lieutenant pas- 
sèrent à celui de Gaspar, dont il se rappela tout de suite la 
figure. 

« Ah! c'est vous? dit-il en s'adressant au dernier; vous 
. avez vu le colonel et vous m'apportez de ses nouvelles ? 
Est-il , grâce à Dieu , de ceux qui ont échappé au désastre 
de Huajapam? 

— Je ne sais de quelle affaire vous voulez me parler. Tout 
200 y 



370 COSTAL L'INDIEN. 

ce que je puis dire, c'est qu'il y a quelques heures il était 
traqué dans le bois , entre la route de Huajapam et l'Ostuta, 
par les bandits d'Arroyo. 

— Et ce n'est qu'à présent, au bout de plusieurs heures , 
quand il n'en faut pas plus d'une pour venir de là-bas ici., 
que vous venez m'avertir des dangers que court mon colo- 
nel ! s'écria le vieux lieutenant avec défiance et colère. 

— Moi-même j'étais poursuivi comme lui par les bandits 
avec mon compère que voici , et nous n'avons pu nous échap- 
per plus tôt. 

— Ah! je vous demande pardon, ainsi qu'à votre com- 
père, que j'aurais plutôt pris pour un ami d'Arroyo que 
pour son ennemi. Où diable ai-je vu votre figure, mon 
brave ? 

— J'ai beaucoup voyagé, répondit le Zapote, et il n'est 
pas étonnant... 

— Et le colonel vous a prié de venir vers moi? interrom- 
pit Veraegui. 

— Je l'ai rencontré sans le connaître; je n'ai su que plus 
tard que c'était lui. 

— Voici qui devient incompréhensible, » reprit le Cata- 
lan, dont l'oeil s'arma encore de plus de défiance. 

Gaspar raconta au lieutenant comment , au moment où il 
fuyait lui-même avec son compère , le colonel avait sauté 
d'un arbre devant eux, et comment ils s'étaient séparés sans 
le connaître. Jusque-là tout allait bien, mais le narrateur 
s'était fourvoyé dans une route dangereuse pour le Zapote; 
il lui restait à expliquer comment celui-ci avait appris par 
ses anciens camarades que le fugitif qu'ils venaient de voir 
était don Rafaël lui-même. 

Gaspar hésitait , et les regards défiants du lieutenant al- 
laient de l'un à l'autre des deux compagnons. Le Zapote vint 
résolument en aide à son compère. 

« Mon compadre, fit-il, n'ose pas déclarer toute la vérité 



COSTAL L'INDIEN. 371 

par précaution pour moi, et je la dirai à sa place. Voici le 
fait : en sortant d'ici pour aller rejoindre le seigneur don Ra- 
faël devant Huajapam, mon compère a été pris par les bat- 
teurs d'estrade d'Arroyo , amené à son camp , et en grand 
risque de perdre la vie si... par égard pour notre compa- 
dra-zgo et par amitié pour lui, je n'eusse consenti à le sauver 
au péril de mes jours. 

— • Vous étiez donc dans le camp d'Arroyo? s'écria le lieu- 
tenant. 

• — On voit parfois un agneau parmi des loups , répondit 
le Zapote d'un ton de componction. 

— Oui, quand l'agneau ressemble au loup à s'y mé- 
prendre. 

— A tout péché miséricorde; j'étais un agneau fourvoyé , 
et voilà tout. 

— Hum! un agneau hurlant, avec griffes et dents acé- 
rées. Enfin , continuez. 

— J'ai toujours aimé la vertu, reprit le Zapote, et, en 
ma qualité d'homme vertueux, j'étais fort dépaysé parmi 
tous ces bandits, quand mon compère vint m'offrir l'occasion 
de fuir vertueusement. » 

Le grand mot de vertu , que le Zapote faisait si pompeuse- 
ment passer par les formes du substantif-, de l'adjectif et de 
l'adverbe, semblait si mal sonnant dans sa bouche, que le 
Catalan s'écria : 

« Corbleu ! cet acte de vertu devait vous être bien lu- 
cratif ! 

— Rien n'est lucratif comme l'honnêteté, c'est mon 
axiome; toujours est-il que, si je n'avais pas servi sous 
Arroyo, les anciens compagnons que j'ai rencontrés dans le 
bois ne m'eussent pas appris que ce fugitif, que nous ne 
connaissions pas, n'était autre que don Rafaël; je ne serais 
pas venu vous avertir du danger qu'il court , et mon corn- 
padre eût été pendu ou fusillé. 



372 COSTAL L'INDIEN. 

— C'est vrai comme l'Évangile, dit Gaspar. 

— De plus , ajouta le Zapote, si le colonel est parvenu 
à se sauver , comme je l'espère ; ce sera grâce à l'avis que 
je lui ai donné, de chercher un refuge dans les bambous de 
l'Ostuta. 

— En quel endroit? » demanda Veraegui. 

Le Zapote lui décrivit minutieusement l'endroit indiqué ; 
puis il ajouta en finissant : 

« Du reste, j'aurai l'honneur de vous y conduire moi- 
même. 

— C'est-à-dire que vous et votre compère vous resterez 
en otage jusqu'au retour du colonel; je me défie par tempé- 
rament des agneaux qui ont habité trop longtemps avec des 
•loups. Si le colonel vit, vous vivrez tous deux; s'il est mort... 
Qu'on emmène ces deux hommes et qu'on les garde à vue , 
dit le lieutenant sans achever sa phrase. 

— Quoi! moi aussi? s'écria l'honnête Gaspar avec un 
étonnement peu flatteur pour son compère. 

— Tant pis pour vous ! il fallait vous rappeler le proverbe : 
Mas vale ir solo que no mal acompanado 1 . » 

Les soldais emmenèrent Gaspar et le Zapote, assez décon- 
certé, malgré son axiome, de voir son premier acte de vertu 
si mal récompensé. 

Le lieutenant avala une rasade de son refino* de Cata- 
logne. 

« Par les plaies du Christ! s'écria-t-il, j'en finirai cette 
nuit avec les bandits d'Arroyo, et je donnerai aux cha- 
cals et aux vautours une curée qui les gorgera quinze jours 
durant, » .... 

Sur son ordre , l'altérez jeta ses cartes et courut faire 
préparer un détachement de trente hommes pour aller à 

K. Mieux vaut aller seul qu'en mauvaise compagnie. — 2. Eau-de- 
vie très-forlè. 



COSTAL L'INDIEN. 373 

bride abattue au secours du colonel et battre les bords du 
fleuve. 

En ce moment, le corps de milices provinciales échangeait 
le mot d'ordre et de reconnaissance avec les sentinelles du 
rempart. Le gouverneur tenait sa parole. 

Ce nouvel incident retarda le départ du détachement, et, 
pendant que le lieutenant Veraegui prend ses dispositions 
pour une attaque générale , en ne laissant que le nombre 
d'hommes rigoureusement nécessaire à la garde de l'hacienda, 
nous dirons en aussi peu de mots que possible ce qui était 
advenu à don Rafaël. 

Du milieu des foiurés où le colonel avait trouvé asile, il 
avait pu voir, à travers les tiges de bambous , tous les mou- 
vements du camp d'Arroyo, puis lever ce même camp, et les 
guérilleros abandonner les abords du fleuve. 

Alors , quand la nuit fut tout à fait close et que les plus 
tardives étoiles brillèrent au haut du ciel , le colonel sortit 
de son refuge et regarda attentivement autour de lui. Tout 
faisait silence le long du fleuve: mais bientôt ce silence fut 
troublé par trois hommes qui traversaient le gué , puis par 
deux autres cavaliers suivant le même chemin : c'étaient 
d'abord le capitaine Lantejas avec ses deux acolytes, et les 
deux bandits qui rapportaient au capitaine les tètes de ses 
trois soldats. 

Le premier soin du colonel , quand il se vit seul enfin , fut 
de retourner à l'endroit du bois où il avait attaché le Ronca- 
dor en dernier lieu. 

Comme son maître , le cheval avait échappé aux recherches 
des hommes d'Arroyo ; mais le pauvre animal était si exté- 
nué de fatigue et de soif surtout, que le colonel dut regagner 
les bords du fleuve pour le désaltérer. 

La prudence le conseillait également, car l'Ostuta se trou- 
vait désert ; don Rafaël le savait, et il ignorait si les abords de 
l'hacienda del Valle étaient toujours gardés. 



374 COSTAL L'INDIEN. 

Pendant que le cheval, débridé, trouvait une ample pâ- 
ture dans les herbes vertes des bords du fleuve, don Rafaël, 
de nouveau tapi derrière les roseaux, aperçut un homme 
qui se disposait à traverser à pied le gué du fleuve pour ve- 
nir de son côté. 

L'homme était seul , et , quel qu'il pût être , don Rafaël se 
promit de ne pas le laisser passer sans l'interroger. Quand 
le piéton prit pied sur la rive , le colonel, le sabre à la main, 
courut vers lui en lui donnant l'ordre de l'attendre , l'assu- 
rant qu'il n'aurait rien à craindre. 

L'homme parut néanmoins fort effrayé de cette sommation 
et de la présence soudaine du colonel , dont , il faut l'avouer,. 
la longue lame et les habits déchirés et fangeux n'avaient 
rien de fort rassurant. 

« Seigneur Dieu! s'écria celui-ci, laissez passer un servi- 
teur qui va chercher du secours pour ses maîtres. 

— Quels sont vos maîtres? demanda le colonel avec 
douceur. 

— Ceux de l'hacienda de San Carlos. 

— Don Fernando Lacarra et dona Mariana Silva ! ? 

— Vous les connaissez? 

— Sont-ils en danger ? 

— Hélas! reprit le serviteur, leur maison est pillée, et j'ai 
entendu les gémissements de mon malheureux maître sous 
le fouet d'Arroyo... 

— Quoi , encore ce misérable ! interrompit don Rafaël avec 
violence. 

— C'est toujours lui quand il y a quelque crime à com- 
mettre. 

— Et votre maîtresse dona Marianita? » 



\ . Au Mexique , la femme mariée garde le nom de son père , con- 
trairement à l'usage de France , où elle ne porte plus que celui de son 
mari. 



COSTAL L'INDIEN. 375 

C'était pour Jui arracher la révélation de l'endroit où elle 
était cachée que le brigand infligeait la torture du fouet à 
mon maître; heureusement j'ai pu la soustraire à sa bruta- 
lité en l'aidant à fuir par la fenêtre de la chambre où elle 
était cachée; puis j'ai fui après elle, et je vais demander 
secours à l'hacienda del Valle, dont les généreux défen- 
seurs ne permettront pas qu'on viole impunément les lois de 
la guerre. 

« Les abords en sont donc libres? demanda le colonel. 

— Sans doute; toute la troupe des bandits est concentrée 
clans San Carlos. 

— Eh bien , venez avec moi ! s'écria don Rafaël, et je vous 
promets une vengeance aussi prompte que sanglante ! » 

Sans s'expliquer davantage, le colonel brida son cheval, 
le monta sans selle (on se souviendra qu'il l'avait aban- 
donnée dans le bois), et aida le domestique à se mettre 
en croupe derrière lui ; puis tous deux s'éloignèrent au grand 
trot. 

« Et dans quel endroit se sera réfugiée \otre maîtresse? 
demanda don Rafaël au bout de quelques instants de si- 
lence. 

— Dans le trouble où j'étais, je n'ai pas pensé à lui indi- 
quer l'hacienda où nous allons; je l'ai engagée à chercher un 
refuge dans les bois voisins de San Carlos ; mais l'important 
est qu'elle ait pu échapper aux griffes d'Arroyo. Pauvre 
jeune femme! elle était si heureuse ce matin! reprit le do- 
mestique avec un soupir; elle attendait, dans le courant de 
cette journée fatale, son père et sa sœur, qu'elle n'avait pas 
vus depuis près d'un an. » 

Le colonel ne put s'empêcher de frémir des pieds à la 
tête. 

« Êtes-vous sûr que don Mariano et doua Gertrudis dus- 
sent venir? s'écria-t-il avec angoisse. 

— Une lettre annonçait leur arrivée pour aujourd'hui du 



376 COSTAL L'INDIEN. 

moins. Pourvu qu'ils ne tombent pas au milieu de ces hom- 
mes de sangî Et dire que cet Arroyo est un ancien serviteur 
du père de ma pauvre maîtresse. § 

— Espérons! dit le colonel avec effort. 

— Peut-être aussi la faiblesse de dona Gertrudis aura-t-elle 
été cause d'un retard de deux ou trois jours dans son voyage ; 
c'est ce qu'il y aurait de plus heureux. 

— Que dites-vous? doha Gertrudis serait donc malade? 

— Eh quoi ! répondit le serviteur de don Fernando, vous 
qui semblez la connaître, ignorez-vous donc qu'elle n'est 
plus que l'ombre d'elle-même, et qu'un chagrin secret la 
mine et la dévore... Mais qu'avez -vous à trembler ainsi? re- 
prit-il en sentant , sous son bras passé autour du colonel , 
les secousses nerveuses qui l'agitaient. 

— Ce n'est rien, répliqua précipitamment don Rafaël; et 
dites-moi.... connaît-on la cause.... de ce chagrin pro- 
fond ? 

— Qui ne le connaît ? Dona Gertrudis aimait un jeune of- 
ficier au point que, dit-on, elle n'avait pas hésité à faire 
vœu de couper sa chevelure si celui qu'elle aimait échap- 
pait à un grand danger. Le sacrifice a été consommé, et 
cependant, celui qui devait peut-être la vie à ses prières l'a 
oubliée. 

— Eh bien? reprit don Rafaël d'une voix entrecoupée. 

— Eh bien ! la pauvre jeune fille meurt lentement de cet 
oubli.... et voilà tout.... Ah ! seigneur cavalier, vous êtes 
malade, vous dis-je, continua le domestique; je sens votre 
cœur bondir sous mon bras comme s'il voulait s'échapper de 
votre poitrine; ralentissez l'allure de votre cheval. 

— C'est vrai; j'étouffe, -répondit péniblement don Rafaël; 
je suis sujet à des palpitations.... à des.... » 

Le colonel chancelait sur son cheval, et son compagnon fut 
obligé de le soutenir pour qu'il ne tombât pas. 

« Merci, mon ami, merci ! reprit enfin d'une voix faible 



COSTAL L'INDIEN. 377 

le colonel, dont la vigueur herculéenne ployait sous le poids 
de son émotion; je me sens mieux.... continuez cette his- 
i toire.... elle m'intéresse.... Cet homme avait-il donc dit à.... 
dona Gertrudis qu'il ne l'aimait plus ? En aimait-il une 
autre ? 

— Je ne sais. 

— Ne pouvait-elle lui faire savoir.... par un message con- 
venu.... qu'il devait revenir vers elle, fût-il au bout du 
monde? Peut-être alors.... s 

Don Rafaël n'osait achever , car un espoir longtemps 
comprimé commençait à envahir son cœur avec trop de 
force pour qu'il ne craignît pas de le voir détruire tout à 
coup. 

« Vous m'en demandez plus que je n'en sais , en vérité, 
répondit le domestique; je vous ai dit tout ce que j'ai appris 
à ce sujet. » 

Le colonel étouffa un soupir et n'insista plus; seulement, 
sous la pression nerveuse de ses jambes, leRoncador, malgré 
le double poids qu'il portait, s'élançait au galop vers l'ha- 
cienda del Valle. 

<c Connaissez-vous le nom de cet officier qu'aimait dona 
Gertrudis? reprit-il après quelques minutes de cette course 
rapide. 

— Je l'ignore aussi, répondit le domestique; mais, à sa 
olace , je ne laisserais pas ainsi mourir d'amour une jeune 
ille aussi belle qu'on le prétend, car je ne l'ai jamais vue. » 

Ce furent les derniers propos qu'échangèrent les deux 
cavaliers à ce sujet; peu d'instants après, ils arrivaient à 
'entrée de l'allée de frênes, où la voix des sentinelles les 
nrrêta. 

« Dites au lieutenant Veraegui, s'il vit encore, que c'est le 
olonel Très Villas ! » s'écria don Rafaël. 

Le son des clairons ne tarda pas à retentir dans l'intérieur 
le l'hacienda en signe d'allégresse du retour du commandant 



378 COSTAL L'INDIEN. 

en chef, tandis que le domestique de don Fernando se lais- 
sait glisser à terre avec force excuses d'avoir méconnu le 
grade de son compagnon de cheval. 

« C'est peut-être moi qui serai votre obligé, répondit le 
colonel, car j'aurai à vous charger d'un message.... impor- 
tant. » 

Le domestique s'inclina, et, tandis que le lieutenant Ve- 
raegui s'avançait avec deux alferez et des soldats porteurs de 
torches à la rencontre du chef de la garnison, il prenait res- 
pectueusement la bride de son cheval. 

En entrant dans l'hacienda, don Rafaël ne se doutait pas 
des vœux ardents que faisaient pour son salut le messagerde 
dona Gertrudis et son compagnon, à qui sa vertu de fraîche 
date paraissait devoir être si peu profitable. 



CHAPITRE VII. 

Le révérend capitaine. 

C'était une singulière époque que celle de la guerre de 
l'indépendance mexicaine, où, de part et d'autre, on com- 
battait au nom de la religion menacée, sans qu'il y eût ce- 
pendant de dissidence religieuse d'aucun côté; où chaque 
parti reconnaissait la Vierge comme généralissime, et où des 
prêtres se faisaient généraux de division sous ses ordres. 

Dans plusieurs villes on avait déjà formé, soit en faveur de 
l'insurrection, soit contre elle, des régiments de moines de 
toutes couleurs, et à Oajaca l'évêque Bergosa ne manqua pas 
de suivre cet exemple. Pour suppléer au petit nombre de 
troupes qui gardaient la capitale de la province, il avait levé 



COSTAL L'INDIEN. 379 

un corps de milice ecclésiastique composé d'abord exclusive- 
ment de prêtres ; mais le gouverneur Bonavia, celui qu'on a 
vu échouer au siège de Huajapam, accordant peu de confiance 
à cette milice de soutane, avait obtenu del'évêque la permis- 
sion de la renforcer de quelques bataillons d'ouvriers militai- 
rement organisés, à la condition toutefois que les officiers 
seraient choisis parmi les moines et les curés. 

C'était un détachement de cette milice que Bonavia en- 
voyait ce soir-là au lieutenant Veraegui. La troupe était 
rangée dans la cour au moment où don Rafaël y pénétra , es- 
corté de son lieutenant , de ses alferez et des soldats portant 
des torches à la main. 

Le colonel, quoique excellent catholique, mais militaire 
avant tout, partageait le dédain du général Bonavia pour ces 
prêtres soldats, et il eut besoin de faire un effort sur lui- 
même pour accueillir convenablement le chef du, bataillon 
provincial qui s'avançait à sa rencontre. 

C'était un dominicain grand et maigre, au froc mi-parti de 
aoir et de blanc, surmonté de deux épaulettes à graine d'é- 
oinards et sanglé d'un ceinturon qui soutenait son sabre et 
deux pistolets. 

Ce qui frappa le plus désagréablement le colonel , accou- 
tumé déjà à ces bizarreries, fut un singulier ornement ser- 
vant de cocarde au vaste sombrero noir du dominicain. 

« Quelle diable de cocarde portez-vous là, révérend capi- 
taine ? lui demanda don Rafaël un peu brusquement, lorsque 
e moine lui eut été présenté. 

— Ceci ? reprit Fray Tomas de la Cruz (c'était le nom du 
dominicain) en ôtant son chapeau pour mieux faire voir à 
ia lueur des torches les ornements dont son feutre était 
'ehaussé ; ce sont tout simplement les oreilles d'un coquin 
l'Indien à qui j'ai daigné faire la chasse le long de la route. 

— Et c'est ainsi que vous croyez convertir ces malheureux 
\ votre parti? 



380 COSTAL L'INDIEN. 

— Celui-ci du moins, reprit le moine avec un agréable 
sourire , aura prêté ses oreilles à la bonne cause. » 

Un éclair de colère méprisante brilla dans les yeux de don 
Rafaël, mais il en contint l'explosion et se contenta de dire 
d'un ton sévère au dominicain : 

« Vous êtes prêt à marcher, sans doute ? 

— Tels sont les ordres du gouverneur, reprit le moine d'un 
ton gourmé. 

— Tels sont les miens, révérend capitaine, et je vous 
prie de vous souvenir qu'ici c'est aux miens seuls que vous 
devez obéir, » répliqua le colonel. 

Le dominicain, sentant qu'il n'était pas le plus fort, s'in- 
clina sans répondre. 

« Nous allions précisément nous mettre en marche à la 
poursuite des bandits d'Arroyo, dit le Catalan. 

— Et vqus savez où ils sont? 

— La trace d'Arroyo est toujours facile à trouver. 

— Je le sais, moi, reprit le colonel; ce brave serviteur, 
qui tient la bride de mon cheval, venait implorer votre aide 
pour venger ses maîtres odieusement traités par les brigands 
que nous allons surprendre à l'hacienda de San Carlos. Lieu- 
tenant Veraegui, munissez-vous d'autant de cordes qu'on 
en pourra trouver; qu'on démonte de ses affûts une des pièces 
de canon et qu'on la charge à dos de mulet ; nous en aurons 
besoin pour enfoncer la porte. 

— Et que ferons-nous des cordes ? dit le lieutenant avec 
un sourire d'intelligence. 

— Nous pendrons ces brigands jusqu'au dernier, mon 
cher Veraegui. 

— Par les pieds cette fois ; car vraiment, quand je pense à 
mon absurde indulgence.... 

— Vous en avez donc épargné quelques-uns ? interrompit 
le colonel. 

— J'ai été trop bon envers quatre d'entre eux que j'ai 



COSTAL L'INDIEN. 381 

pris hier; je les ai pendus par le cou, et, à ce propos, mon 
colonel , il va ici deux drôles qui disent avoir à vous par- 
ler. 

— Je les écouterai plus tard , à mon retour , répondit 
don Rafaël, bien loin de soupçonner qu'il refusât d'entendre 
celui qui lui apportait le bonheur; je n'ai que trop perdu de 
temps quand les malheureux propriétaires de l'hacienda de 
San Carlos comptent les minutes avec angoisse. Je ne chan- 
gerai même pas de costume ; qu'on mette à mon cheval la 
première selle venue, et en route ! 

— Sonnez le boute-selle ! » s'écria le lieutenant. 

Les clairons retentirent de nouveau dans l'hacienda, et , 
pendant qu'on exécutait les ordres du colonel, celui-ci s'é- 
loigna en prétextant qu'il voulait être seul un instant, et, ga- 
gnant le jardin, il se dirigea vers l'endroit où, deux ans 
plus tôt, il avait déposé le corps de son père. 

L'âme encore agitée des révélations du serviteur de don 
Fernando, le colonel avait besoin d'un instant de prière et 
de recueillement. La mort de son père avait été pour lui un 
malheur doublement fatal ; avec le temps, la première amer- 
tume de sa douleur s'était apaisée; mais ni les mois ni l'ar- 
dente activité de sa vie n'étaient parvenus à éteindre 
'amour sans espoir qu'il portait partout avec lui. Gertrudis 
partageait encore cet amour, elle en mourait, lui avait-on 
lit , et , dans la joie douloureuse qu'il en ressentait , il allait 
mblier que son père n'était pas encore vengé , comme il l'a- 
vait juré ; l'un de ses meurtriers ne se trouvait séparé de lui 
me par une faible distance, et cependant il n'éprouvait 
[u'un désir insensé, irrésistible, celui de courir d'abord sur 
a route de Oajaca et de joindre Gertrudis pour lui dire que 
mi non plus ne pouvait vivre sans elle. 

Voilà pourquoi don Rafaël allait chercher sur la tombe de 
on père la force nécessaire pour ne pas trahir le serment 
[u'il avait prononcé sur sa tête. 



382 COSTAL L'INDIEN. 

Laissons-le un instant à l'accomplissement de ce pieux 
devoir. 

Gaspar et son compère Juan el Zapote avaient été jetés 
sans cérémonie dans une chambre au fond de l'hacienda, en- 
fermés à clef, et une sentinelle, le fusil à la main, se pro- 
menait devant leur porte pour les garder. 

Il est probable que, malgré le dénoûment si triste et sur- 
tout si imprévu de leurs espérances, leur mélancolie se fût 
évanouie, s'ils avaient pu mutuellement se contempler et voir 
l'étonnement candide empreint sur chacune de leurs figures ; 
mais l'obscurité profonde dans laquelle ils se trouvaient 
plongés leur était cette dernière consolation. 

Aussi tous deux gardèrent-ils longtemps un sombre si- 
lence; plus philosophe que son compère, ce fut le Zapote qui 
le rompit le premier. 

« Compadre du diable ! s'écria-t-il à la fin, es-tu con- 
vaincu maintenant qu'il en cuit autant de trop parler que de 
trop se gratter ? 

— Est-ce ma faute, à moi, répondit Gaspar exaspéré, si 
ta physionomie.... militaire, comme tu l'appelles, a produit 
son effet habituel ? Je t'avais bien dit de tâcher de la laisser 
à la porte de l'hacienda. 

— Ne pouvais-tu éviter de te lancer dans des histoires 
sans fin, qui ont donné l'éveil à ce damné Catalan? 

— Ta figure y est bien pour quelque chose , de par tous 
les diables! 

— J'ai l'air militaire, je ne le dissimule pas, et ta sottise 
a fait le reste. Tu as vu le colonel et tu l'as reconnu sans le 
connaître. Qu'avais-tu besoin de ce fatras ? ne pouvais-tu 
conter autrement la chose et dire tout simplement que le 
colonel courait le plus grand danger, que nous avions tué je 
ne sais combien d'hommes pour l'y soustraire, et qu'enfin il 
nous envoyait chercher du secours au plus vite ? On nous 
aurait fêtés, régalés, et ta niaiserie est cause que nous 



COSTAL L'INDIEN. 383 

sommes à jeun depuis vingt-quatre heures, enfermés sans 
lumière, et que, si le colonel est mort, je perds non-seule- 
ment la récompense de ma vertu, mais j'ai encore la corde 
en perspective. 

— Et moi donc ? 

— Toi ! cela ne me regarde pas , et je ne sais qui me re- 
tient de te donner autant de gourmades que tu as dit de pa- 
roles de trop. 

— Je persiste à dire que ta physionomie.... » 

Le son du clairon, qui annonçait l'arrivée du corps de mi- 
lice provinciale commandé par le révérend Fray Tomas de 
la Cruz, interrompit Gaspar et vint faire une heureuse di- 
version au courroux du Zapote, sans quoi il est probable 
que, pour adoucir leur position, les deux compères se fus- 
sent gourmés à outrance. 

« Qu'est-ce-ci, mon ami ? cria Juan par le trou de la ser- 
rure à la sentinelle, dont il entendait les pas mesurés dans 
le corridor. 

— C'est l'arrivée d'un bataillon de milice, répondit le 
soldat. 

— Ah ! j'espérais que c'était celle du colonel. Vous savez 
que , s'il arrive, on nous relâche tout de suite. 

— Je le sais. » 

Les deux associés gardaient depuis longtemps le silence, 
l'interrompant toutefois de temps en temps par des repro- 
ches, lorsque les clairons retentirent de nouveau avec plus 
de force. 

Le Zapote retourna à la serrure. 

« Ah! maintenant c'est notre bien-aimé colonel, j'en suis 
sûr, mon cœur me le dit, cria-t-il d'une voix pleine de ten- 
dresse; n'est-ce pas, mon brave? 

— Je n'en sais rien, reprit la sentinelle ; mais vous com- 
mencez à m'importuner furieusement. Si c'est lui, je vous le 
dirai. » 



384 COSTAL L'INDIEN. 

Le mouvement qui s'opérait dans l'hacienda gagna bientôt 
le corridor, et le Zapote entendit le factionnaire échanger 
quelques mots avec ses camarades tout en continuant à se 
promener. 

« Mon cœur m'a bien dit, n'est-ce pas? souffla de nouveau 
le Zapote par le trou de la serrure. 

— C'est le colonel , répondit le gardien. 

— Ah! mon cœur ne me trompe jamais. Gaspar, entends-tu? 
c'est le brave colonel. Nous allons être délivrés, comblés de 
caresses et de quadruples. Ah! cher compadre, que la vertu 
est une belle chose! c'est mon axiome. » 

Pendant quelques instants , le Zapote se livra aux élans 
d'une joie folle; puis cette joie se calma et devint plus grave; 
puis il s'impatienta; l'incertitude succéda à l'impatience et fut 
remplacée à son tour par le doute" et le découragement, carie 
temps s'écoulait et personne ne venait les délivrer. 

« Eh! l'ami, puisque c'est le colonel, ouvrez-nous donc, 
dit le Zapote d'une voix suppliante. 
c — Patience ! répondit le factionnaire; je n'ai pas d'ordre. » 

Mais , loin de prendre patience , le mélancolique Zapote la 
perdait complètement, et il remplit l'air de ses gémissements 
à tel point que la sentinelle, essayant vainement de le con- 
soler, finit par lui promettre, de guerre lasse, que si, comme 
il paraissait probable, le colonel s'éloignait sans le voir, puis- 
que après tout il était sain et sauf, il prendrait sur lui de leur 
donner la clef des champs. 

« Et la fortune , » reprit le Zapote consolé. 

Le moment n'était pas éloigné où , d'après la promesse du 
soldat, les deux aventuriers allaient être libres; car tout était 
prêt pour le départ de la troupe, le colonel à sa tète. 

Une mule portait l'affût démonté de l'une des petites piè- 
ces de campagne, dont le canon était attaché en travers sur 
le bât d'une seconde bête de somme. Quarante hommes, 
choisis parmi les plus braves des soldats del Valle, for- 



COSTAL L'INDIEN. 385 

niaient, avec les soixante du bataillon provincial, une troupe 
de cent combattants , dont la moitié environ se composait 
d'infanterie. 

Toutefois, pour rattraper le temps perdu, chaque cavalier 
portait un fantassin en croupe. 

Au signal donné, les deux battants de la porte crièrent sur 
leurs gonds, et l'on se mit en marche au grand trot et en si- 
lence. 

Une dizaine d'éclaireurs précédaient le gros des cavaliers; 
puis, à leur tête, s'avançaient le colonel et le lieutenant Ve- 
raegui, et, chemin faisant, le Catalan rendait brièvement 
compte à son commandant de ce qui s'était passé pendant 
son absence. Absorbé dans ses pensées, don Rafaël ne lui 
prêtait qu'une attention distraite, et, quand le lieutenant eut 
fini, il écouta à son tour les ordres du colonel. 

Ce fut ainsi qu'on parvint jusqu'au gué de l'Ostuta, qui fut 
franchi rapidement. Quelques pas au delà du fleuve , on fit 
halte pour donner à l'arrière-garde le temps de rejoindre la 
tète- de la colonne. 

De ce moment, la marche fut reprise avec plus de précau- 
tion, et don Rafaël donna l'ordre qu'on lui amenât le domes- 
tique de don Fernando. Quand le cavalier qui le portait en 
croupe se fut approché du colonel : 

« Vous qui connaissez les lieux mieux que personne, dit 
don Rafaël , pouvez-vous nous mener par quelque chemin 
détourné, et, s'il en existe un, est-il praticable au canon que 
nous apportons? vous sentez que c'est important. » 

Le domestique assura qu'il se faisait fort de conduire, par 
une route de traverse , toute la troupe jusque près de l'ha- 
cienda sans qu'on put soupçonner son approche ; mais que 
la pièce d'artillerie ne pouvait y rouler facilement sur son 
affût. 

« Prenez donc les devants avec les éclaireurs , continua 
le colonel; autant que possible, il faut tâcher de surprendre 
200 % 



380 COSTAL L'INDIEN. 

les bandits ; nous monterons le canon quand vous nous le 
direz. » 

Le domestique obéit et se mit en tète ; le chemin qu'il fit 
suivre tournait la base des hauteurs au sommet desquelles, 
peu d'heures auparavant T le capitaine Lantejas avait aperçu 
l'hacienda et les flammes qui brillaient derrière les vitres. 

Le silence était profond , et aucun indice ne signala que 
l'approche de la troupe fût entendue , lorsque le guide quitta, 
son poste à l'avant-garde pour revenir vers don Rafaël. 

« Ici, dit-il, il n'y a plus d'obstacle pour le canon. » 

On fit halte, et la pièce fut replacée sur son affût; après 
quoi la marche silencieuse fut reprise, mais en trois détache- 
ments différents ; car on était dans la plaine au milieu de la- 
quelle s'élevait l'hacienda de San Carlos. Le colonel se ré- 
serva le commandement du premier, qui devait se diriger 
en droite ligne vers la porte d'entrée ; Veraegui et Fray To- 
mas de la Gruz prirent les deux autres pour entourer l'ha- 
cienda de droite et de gauche. 

Chacun de ces deux derniers détachements était muni- de 
grenades pour les jeter au besoin par-dessus les murs ou dans 
chacun des endroits de l'hacienda où les bandits pourraient 
essayer de se retrancher quand le canon aurait enfoncé la 
porte d'entrée. 

La pièce de campagne, par conséquent, accompagnait le 
détachement du colonel, qui s'était gardé, dans sa haine 
mortelle pour Arroyo , le poste d'attaque et l'honneur d'en- 
trer le premier les armes à la main. 

Ces dispositions, dans lesquelles les trois détachements 
s'avançaient d'un pas égal , échappèrent aux sentinelles pos- 
tées sur la terrasse de l'hacienda pendant tout le temps que 
l'obscurité, l'éloignement et les arbres de la plaine, leur dis- 
simulaient l'approche de l'ennemi; mais bientôt les royalistes 
entendirent les cris d'alarme qui appelaient la garnison à la 
défense commune 



COSTAL L'JNDIEN. 387 

Ils dédaignèrent d'y répondre, et, tandis que les sentinel- 
les déchargeaient leurs armes contre eux , ils continuèrent 
d'avancer rapidement, jusqu'au moment où le détachement 
commandé par don Rafaël s'ouvrit tout à coup en démasquant 
la pièce de canon , dont un boulet jeta bas un des battants de 
la porte d'entrée. 

En même temps, les grenades allumées brillèrent dans les 
ténèbres et tombèrent dans la cour, où les insurgés se for- 
maient confusément en rang. 

Quelques-unes des grenades purent être éteintes ; mais la 
plupart éclatèrent avec fracas entre les jambes des chevaux, 
qui , saisis de terreur, échappèrent à leurs cavaliers en les 
foulant aux pieds, et redoublèrent le désordre au milieu du- 
quel les cris des blessés et les imprécations de fureur des 
bandits se mêlaient aux détonations répétées de nouveaux 
projectiles qui pleuvaient par-dessus les murs. 

Une explosion plus terrible précéda un second boulet de 
canon, qui pénétra par l'ouverture de la porte et traça dans 
les rangs pressés des insurgés une épouvantable trouée. 

« Encore, encore ! cria la voix de don Rafaël ; qu'on jette 
bas le second vantail de la porte ! » 

Deux cavaliers se détachèrent de ses côtés et furent por- 
ter l'ordre à Fray Tomas et au lieutenant Veraegui de s'éten- 
dre sur le devant de l'hacienda en demi-cercle, dont chaque 
extrémité devait le rejoindre. Telle fut la rapidité avec la- 
quelle les artilleurs rechargèrent leur pièce, que les deux ca- 
valiers avaient à peine eu le temps de s'éloigner, qu'une 
troisième explosion gronda , et que le dernier battant de la 
porte tombait arraché de ses gonds. 

De nouvelles grenades éclataient en cet instant au milieu 
de la cour, où les insurgés, privés de leurs deux chefs, ne 
savaient à quel parti se résoudre. 

On se souvient qu'en effet Arroyo , accompagné de Bo- 
cardo, devait monter à cheval pour se mettre à la poursuite 



388 COSTAL L'INDIEN. 

de la jeune maîtresse de l'hacienda de San Carlos, ce qui avait 
été exécuté. 

Sans ordres précis qui les dirigeât, les insurgés hésitaient 
sur le choix des moyens de défense. Les chefs subalternes, 
troublés de la responsabilité dont ils étaient chargés, donnè- 
rent des commandements contradictoires. Les uns, ce fut le 
plus grand nombre, cédant à une terreur invincible, ignorant 
à combien d'ennemis ils avaient affaire, et pour échapper aux 
grenades et aux boulets . se réfugièrent dans les étages su- 
périeurs. 

Les plus braves, résolus à vendre chèrement leur vie et à 
se frayer un passage pour aller rejoindre leurs chefs, s'élan- 
cèrent par-dessus les débris de la porte. Mais devant eux 
s'ouvrit un demi-cercle de baïonnettes, de lances et de ca- 
rabines, qui se resserra pour les écraser. 

« Où est ce chien d'Arroyo? » s'écriak le colonel en char- 
geant, l'épée haute, les insurgés qui cherchaient vainement 
à entamer le cercle qui les étreignait ; et, sans attendre la 
réponse, il fendait le crâne à l'un ou jetait l'autre sans vie à 
ses pieds d'un coup de pointe de sa longue épée de dragon. 
« Pas un de ces bandits ne répondra! poursuivait le co- 
lonel en continuant sa terrible besogne; ni prisonniers ni 
merci , mes braves ! Tue ! tue ! 

— Je ne pendrai que par les pieds ceux qui se rendront, » 
dit le Catalan à haute voix. 

Kn dépit de cette miséricordieuse perspective, aucun des 
insurgés ne se rendait, et bientôt il n'y eut plus devant la 
porte et dans la cour de l'hacienda qu'un monceau de cada- 
vres insensibles à la clémence de Veraegui. 

Cependant ni Arroyo ni Bocardo ne se trouvaient parmi 
les morts, que les vainqueurs visitaient consciencieusement. 

« Mais où est donc le révérend capitaine Fray Tomas de 
la Cruz? demanda le vieux lieutenant en s'approchant du 
colonel , qui surveillait lui-même ces recherches faites par ses 



COSTAL L INDIEN. 3S9 

ordres parmi tous les morts entasses ou disséminés dans la 
cour. 

— Avec votre permission, je crois que le voici, mon colo- 
nel, » dit un des soldats en approchant sa torche d'un corps 
enveloppé d'une longue robe noire et blanche. 

C'était en effet le malheureux dominicain, dont, par un 
juste retour des choses d'ici-bas , une balle de mousquet 
avait enlevé l'oreille; ce dont il ne fût pas mort sans doute, 
si une partie du crâne ne l'eût suivie. 

« Que Dieu ait son âme! dit le lieutenant catalan, quoi- 
que, pour lui emprunter une de ses dernières facéties, il soit 
mort en prêtant l'oreille à la mauvaise cause. » 

Après avoir fait en peu de mots l'oraison funèbre du domi- 
nicain, Veraegui jeta un coup d'œil mélancolique sur les ca- 
davres étendus devant lui , et parmi lesquels il était constant 
que ne se trouvaient ni Arroyo ni son associé. 

Les royalistes pensèrent donc que les deux chefs s'étaient 
réfugiés dans les bâtiments de l'hacienda, où il devenait plus 
dangereux de les poursuivre. 

« Allons ! s'écria don Rafaël en secouant par le bras le Ca- 
talan toujours absorbé dans sa contemplation, il faut en finir 
avec tous ces brigands, et surtout avec leurs chefs; ce n'est 
pas le moment de s'apitoyer. 

— Hélas ! reprît Veraegui avec un soupir de regret , je 
pense que notre provision de cordes neuves ne nous servira 
de rien : car ceux-ci sont bien morts, et, quant aux autres, 
il va nous falloir les brûler dans leur repaire ; c'est affli- 
geant. 

— N'en faites rien, seigneur colonel, dit le domestique de 
don Fernando d'un ton suppliant; mon pauvre maître n'est-il 
pas au pouvoir de ces bandits, et, s'il est vivant encore, 
faut-il qu'il soit brûlé comme eux? Tous ses gens en outre ne 
sont-ils pas prisonniers comme lui? 

— Au fait, répondit don Rafaël ému de pitié, nous ne pou- 



390 COSTAL L'INDIEN. 

von s songer à envelopper dans un sort commun les victimes 
et les bourreaux, ni à faire grâce à ces misérables; forcer 
ces vipères dans leur nid , c'est nous exposer à perdre bien 
du monde. 

— C'est embarrassant , en effet , dit le lieutenant ; je ne 
vois qu'un moyen pour obtenir d'eux qu'ils nous rendent 
leurs prisonniers, c'est de leur proposer l'amnistie; je veux 
dire par là leur offrir de les pendre de la manière la plus 
vulgaire. Eh ! mon Dieu oui , de les pendre par la tête : les 
coquins y gagneront encore. 

— Il est douteux toutefois que votre offre les séduise, mon 
cher lieutenant, reprit don Rafaël. 

— Cependant.... 

— Si j'osais donner un avis, interrompit le domestique, 
je proposerais un moyen terme qu'ils accepteraient peut- 
être. 

— Parlez, mon ami, dit le colonel. . . 

— Voyons donc votre moyen terme, qui vaut mieux que 
le marché que je propose, ajouta Veraegui d'un ton de sus- 
ceptibilité dédaigneuse. 

— La femme d' Arroyo est parmi ces misérables , reprit le 
fidèle serviteur de don Fernando, et, quoiqu'elle ne vaille 
guère mieux que le plus coquin d'entre eux, c'est une femme, 
après tout. On pourrait lui offrir sa grâce en cette qualité, si 
elle consent à nous amener mon pauvre maître. 

— C'est un pauvre moyen qui ne vaut pas le mien , s'écria 
le Catalan ; et , pour chacun de vos compagnons , faudra-t-il 
amnistier un bandit ? » 

Le moyen terme proposé était inacceptable en réalité; car 
les gens de don Fernando, prisonniers comme lui, étaient as- 
sez nombreux pour que ce qui restait de la bande, que le gou- 
verneur avait donné ordre d'anéantir, se trouvât ainsi épar- 
gné presque en totalité. Le domestique ne put rien répondre 
à cette objection. 



COSTAL L'INDIEN. 391 

Pour concilier l'humanité avec son devoir et son serment 
de vengeance contre Arroyo avec son désir d'épargner le sang 
de ses soldats , un seul parti se présentait à l'imagination de 
don Rafaël ; c'était de prendre les assiégés par la famine. Il 
était évident que les insurgés, hermétiquement bloqués dans 
l'hacienda , devraient ou se résoudre à faire une sortie 
désespérée ou renvoyer les bouches inutiles. Dans l'un 
comme dans l'autre cas, il y avait des chances pour que don 
Fernando et les siens sortissent sains et saufs des mains des 
assiégés. 

Jusqu'au lever du soleil , il n'y avait nul inconvénient à 
adopter ce parti , et don Rafaël donna ses ordres de blocus 
en conséquence. Quand toutes les mesures furent prises pour 
que nul ne pût s'échapper pendant l'obscurité, il se souvint 
que la sœur de Gertrudis errait sans doute dans les envi- 
rons, sans guide et sans protecteur, et il résolut de se mettre 
lui-même à sa recherche avec une demi-douzaine de ses ca- 
valiers les mieux montés. 

Le lieutenant catalan resta chargé du commandement. 

Il y avait à peine une demi-heure que le colonel s'était 
éloigné, quand les sentinelles royalistes signalèrent deux 
hommes qui accouraient à perdre haleine. 

« Que voulez-vous? leur demanda le lieutenant, devant 
lequel on les conduisit. Eh! mais ce sont mes deux drôles 
de cette nuit, ajouta-t-il en les reconnaissant. Qui donc les 
a mis en liberté? 

— Notre gardien, répondit Juan elZapote, qui, touché de 
notre profond dévouement pour le colonel Très Villas, nous 
a permis de le rejoindre, car nous allons pouvoir lui parler 
à la fin. » 

En disant ces mots, el Zapote, peut-être pour dissimuler 
sa physionomie militaire, peut-être aussi parce qu'il était 
en nage, s'essuyait continuellement la figure avec son mou- 
•choir. 



392 COSTAL L'INDIEN. 

« Le colonel est parti, dit Yeraegui. 

— Parti! Garamba! c'est donc un sort! s'écria le Zapote 
stupéfait; et où est-il? 

— A une demi-lieue d'ici à peu près et dans cette direc- 
tion. » 

Le lieutenant, après leur avoir désigné du doigt le côté de 
la campagne plongé dans de profondes ténèbres vers lequel 
don Rafaël s'était dirigé , tourna le dos aux deux messagers 
désappointés. Ceux-ci, trop heureux d'échapper au redou- 
table Catalan, n'eurent pas besoin de se consulter long- 
temps pour reprendre à toutes jambes leur poursuite après 
le colonel, qu'un hasard obstiné semblait toujours dérober à 
leur tendresse. 



CHAPITRE VIII. 

La colline enchantée. 

Nous touchons au dénoùment de ce drame, et le moment 
est venu de tirer le rideau de devant le dernier tableau que 
nous ferons passer sous les yeux du lecteur. 

Les constellations marquent environ dix heures, et un ciel 
étoile couvre une vaste étendue de terrain, tour à tour boisé, 
découvert et fangeux, ou sillonné de mornes pelés sembla- 
bles à des dunes; un lac, ou plutôt un étang immense, en 
occupe à peu près le centre : c'est le lac d'Ostuta. 

La lagune a cette apparence morne et désolée, que, au 
dire des voyageurs, présente la mer Morte, depuis que la 
colère de Dieu l'a maudite. 

Ses eaux, épaisses et noires, ne réfléchissent aucune 



COSTAL L'INDIEN. 393 

étoile; elles battent tristement, sous le souffle du vent qui 
semble se plaindre, une plage marécageuse couverte de 
roseaux aux tiges grêles et aux panaches flétris. 

Au nord , des collines prolongées à perte de vue ; au sud , 
un bois touffu marquant de deux côtés l'enceinte de l'étang; 
à l'est , la plaine qui se déroule et sous laquelle filtrent les 
eaux dont le lac s'alimente; et enfin, à l'ouest, un épais ri- 
deau de cèdres au feuillage sombre, cachant leurs cimes 
dans l'épaisseur de la brume. 

Au milieu de ce lac s'élève une colline dont la masse , d'un 
noir verdàtre, ressemble plutôt à un écueil immense qu'à 
une île. 

D'épaisses vapeurs, qui se dégagent de l'eau et que la 
fraîcheur de la nuit condense , forment un voile de nuages 
autour de son sommet. Aux innombrables fissures qui sil- 
lonnent ses flancs, on dirait que ce n'est qu'un amas confus 
de décombres et de débris de lave, vomi jadis par quelque 
volcan. Pendant la nuit, les rayons de la lune, frappant 
obliquement les couches superposées dont se compose cette 
colline, leur donnent une vague ressemblance avec les écail- 
les qui couvrent la hideuse carapace de l'alligator. En même 
temps, sur la rive déserte, on entend le monstrueux reptile 
se vautrer dans le limon fangeux du lac, et les roseaux cra- 
quer sous le poids de son corps. 

L'aspect lugubre du lac, le ton terne et livide du paysage 
qui l'entoure presque de tous côtés, le silence éternel qui 
règne alentour, tout dans ces lieux inspire un sentiment pé- 
nible et justifie amplement le choix qu'en avaient fait les 
anciens sacrificateurs indiens pour y fixer la demeure de 
leurs dieux sanguinaires; et telle est la puissance de la tra- 
dition, que de nos jours le lac d'Ostuta et le Monapostiac ' 
conservent encore leur ancien prestige et sont pour la popu- 

\ . Mot indien signifiant en français : la colline enchantée. 



394 COSTAL L'INDIEN. 

lation ignorante de la contrée un objet de crainte vague et 
superstitieuse. 

Sûr de trouver dans cette solitude une retraite à l'abri de 
tout danger, le domestique de don Mariano, qui lui servait 
de guide, y avait fait faire halte pendant la nuit, et les 
voyageurs s'étaient arrêtés sur la lisière du bois qui borde 
le lac au sud. 

Pour écarter de l'esprit de sa jeune fille les idées sombres 
qui l'accablaient, l'hacendero voulut qu'elle fût placée dans 
l'endroit le plus riant de la foret. Il se chargea lui-même 
d'en faire choix, et ce fut avec une sollicitude que n'aurait 
pu dépasser celle de don Rafaël lui-même. 

Au milieu d'un groupe épais d'arbres de toute espèce était 
une étroite clairière, boudoir délicieux formé par la main 
de la nature: une mousse odorante et flexible en était le 
tapis; mille et mille lianes, qui serpentaient jusqu'à la cime 
des plus hauts palmiers et dont les feuilles et les fleurs 
s'enroulaient sur elles-mêmes en gracieux contours, en for- 
maient les tentures. Un magnifique plafond se déployait 
somptueusement au-dessus : c'était un pan du ciel parsemé 
d'innombrables étoiles, qui se montrait à travers le vide de 
la clairière. 

C'est là qu'avait été déposée Gertrudis, et, au moment où 
nous la retrouvons, elle dormait d'un court et léger som- 
meil sous la toile de sa litière, dont les rideaux entr'ouverts 
laissaient yoir son pâle et doux visage sur les dentelles de 
ses oreillers. 

La nature avait déjà presque réparé l'outrage volontaire 
fait à sa chevelure, mais la vie semblait s'être épuisée dans 
son sein. Gertrudis, dans son sommeil, était l'image d'une 
des blanches fleurs de la Passion qui s'épanouissaient autour 
d'elle; mais ce n'était que l'image de la fleur arrachée à la 
tige où naguère elle puisait sa vie et sa fraîcheur. 

Don Mariano jetait sur elle des regards pleins de tendresse 



COSTAL L'INDIEN. 393 

et faisait de vains efforts pour repousser cette ressemblance 
qui lui déchirait l'âme; car il ne pouvait se dissimuler que 
la fleur, dès qu'elle est cueillie, est irrévocablement des- 
tinée à mourir. 

A quelque distance du père et de la fille, plus près du lac, 
trois des domestiques de don Mariano, assis et faisant le 
guet, essayaient en causant de tromper la longueur d'une 
nuit sans sommeil. 

Le quatrième domestique s'était éloigné pour chercher le 
gué qu'il avait promis de trouver; ses compagnons atten- 
daient son retour. 

A travers les derniers arbres de la lisière du bois , la col- 
line enchantée laissait voir sa sombre et morne silhouette. 

Dans quelque pays que ce soit, tout ce qui semble échap- 
per aux lois ordinaires de la nature ne manque pas d'agir 
puissamment sur l'imagination du vulgaire; les gens de don 
Mariano étaient loin de faire exception à cette règle. 

« J'ai cependant entendu affirmer, dit l'un d'eux, que 
les eaux épaisses et fangeuses de ce lac étaient jadis, il y a 
bien longtemps de cela, d'une limpidité merveilleuse, et que 
ce n'est que depuis qu'il a été consacré au démon qu'elles 
ont changé de nature. 

— Au démon! interrompit un autre; alors pourquoi Cas- 
trillo a-t-il choisi cet endroit maudit pour un lieu de halte? 

— Parce que les bandits d'Arroyo n'oseraient pas s'aven- 
turer par ici, sans doute, répliqua le troisième. 

— C'est cela même , reprit le premier, qui semblait en 
savoir plus long que ses camarades; on dit qu'il s'est passé 
de terribles choses sur cette montagne verdàtre , et que 
c'est pour voiler aux yeux celles qui s'y passent encore, que 
le Dieu des anciens Indiens, qui n'est que Satan lui-même. 
a étendu ce voile de brouillard à son sommet. 

— Mais alors, si on ne court pas de risques ici de la part 
des hommes, n'y a-t-il pas d'autres dangers dont un chré- 



306 COSTAL L'INDIEN. 

lien doive s'effrayer? Que s'est-il donc passé au sommet de 
cette montagne, dont la forme et la couleur ne ressemblent 
à aucune de celles que j'ai vues? 

— D'abord, répondit le narrateur, à certains jours de 
Tannée, les prêtres indiens y sacrifiaient en si grand nombre 
fies victimes humaines, auxquelles ils arrachaient le cœur, 
que le sang, coulait parfois le long des fissures du roc. 
comme l'eau de la pluie après une averse. Puis ensuite on 
raconte que l'un de ces malheureux, à qui on avait enlevé le 
cœur.... Mais à quoi bon vous effrayer.... et m'effrayer aussi, 
ma foi! par le récit que j'ai ouï faire? 

— Dites toujours! s'écrièrent les deux compagnons du 
domestique, tout en frémissant malgré eux, car au même 
instant un son étrange venait de sortir des roseaux; avez- 
vous entendu ce bruit? 

— Oui; c'est un caïman qui fait claquer ses mâchoires 
l'une contre l'autre. Eh bien! puisque vous le désirez, con- 
tinua le conteur, il paraît qu'un jour on venait d'ouvrir la 
poitrine de l'un de ces malheureux, et, au moment où le 
sacrificateur en arrachait le cœur, il le saisit vivement lui- 
même dans la main du prêtre stupéfait, se dressa sur ses 
jambes et essaya de le replacer dans sa poitrine; mais sa 
main tremblait , son cœur lui échappa et roula dans le lac. 
La victime poussa un cri terrible et s'élança dans l'eau pour 
le rattraper. Un pareil homme ne devait pas mourir, ainsi 
que vous le pensez bien, et, depuis près de cinq cents ans, 
l'Indien erre sur ces bords désolés, la poitrine ouverte et 
cherchant vainement le cœur qu'il veut y renfermer de nou- 
veau. Il n'y a pas plus d'un an qu'on l'a vu plongeant clans 
le lac , à ce qu'on m'a dit. » 

Le domestique se tut, et ses auditeurs effrayés jetèrent 
un regard involontaire et mal assuré sur la colline que le 
sang humain n'avait que trop réellement rougi jadis, et au- 
dessus de laquelle se balançait son chapiteau de brouillards. 



COSTAL L'INDIEN. 397 

« C'est peut-être sous cet amas de vapeurs que se cache 
l'Indien qui cherche son cœur, reprit-il; car on ne m'a pas 
dit ce qui s'y passe. 

— Il est plus probable, cependant, qu'au lieu de se blottir 
là-haut la nuit, il doit continuer ses recherches.... Pourvu 
toutefois que nous ne le voyions pas! Ah! du diable soit de 
Castrillo, qui nous a conduits ici! 

— Ne parlez pas du diable dans sa maison , » ajouta le 
second des auditeurs à voix basse. 

Un craquement soudain dans les broussailles arracha un 
geste d'effroi simultané aux trois domestiques; mais il ne 
fut que de courte durée. C'était Castrillo qui revenait de son 
excursion. 

Castrillo ne paraissait pas rassuré lui-même. 

« Eh bien! qu'avez-vous vu? lui demandèrent ses compa- 
gnons. 

— J'ai été presque jusqu'à San Carlos, dit-il; les abords 
en paraissent libres, et il n'y a plus de feu sur les rives du 
fleuve; je me serais hasardé à pénétrer dans la maison, mais 
j'ai vu des lueurs si étranges briller derrière les carreaux des 
fenêtres, que, ma foi! le cœur m'a manqué. 

— Qu'était-ce donc? 

— Des lueurs rouges, violettes et bleues, comme doivent 
être les flammes qui ne s'éteignent jamais, reprit Castrillo 
d'un ton solennel; et cependant j'hésitais encore, car enfin 
don Fernando Lacarra est bon chrétien ; mais , comme je me 
consultais, j'ai vu un fantôme blanc se glisser sous les 
arbres, et j'ai pris le galop jusqu'ici, remettant au jour de 
demain à m'expliquer ces mystères des ténèbres. » 

Le rapport de l'éclaireur n'était pas de nature à dissi- 
per les craintes superstitieuses de ceux qu'il venait de re- 
joindre. 

« Et, par ici, vous n'avez rien vu de capable de vous 
alarmer? 



398 COSTAL L'INDIEN. 

— Non, tout est désert, et à l'exception d'un Indien qui 
cherche.... 

— Son cœur? s'écria l'un des domestiques. 

— Son cœur? vous êtes fou! non, son âne. A l'exception 
de cet homme, je n'ai rien vu, continua Castrillo. 

— Caramba ! vous nous aviez fait peur avec votre Indien , 
depuis que Zefirino nous a raconté l'histoire de celui qui 
plonge dans ce lac depuis cinq cents ans, dit l'un des audi- 
teurs du conte si effrayant de l'homme sans cœur. 

— Cela ne veut pas dire que nous ne le verrons pas , re- 
prit l'autre, et j'avoue que ces flammes et ce fantôme ne me 
paraissent rien présager de bon. » 

Castrillo laissa ses camarades former à loisir leurs conjec- 
tures sur l'étrange conte qu'ils venaient de lui faire, et fut 
rapporter à son maître ce qu'il avait vu. 

Don Mariano , en l'entendant s'approcher, laissa retomber 
les rideaux de la litière de Gertrudis pour la dérober à tout 
regard indiscret. 

« Parlez doucement, dit-il; ma fille dort. » 

Le domestique commença son récit à voix basse, et allait 
l'achever, quand don Mariano l'interrompit. 

c La peur vous a troublé le jugement, s'écria-t-il; ces 
flammes n'existaient probablement que dans vos yeux. 

— Oh! seigneur maître! elles n'étaient que trop réelles, 
et si vous les aviez vues comme moi grandir, se rapetisser et 
changer à chaque instant de couleurs, vous n'auriez pu dou- 
ter ni de vos yeux ni de votre jugement. Plaise à Dieu, du 
reste, que je me sois trompé ! » 

Il y avait tant de conviction dans l'accent de son domes- 
tique , que don Mariano ne put s'empêcher de se sentir trou- 
blé, non pas par une superstitieuse terreur, mais par un 
secret pressentiment de quelque grand malheur, que sa 
raison combattait en vain et que Castrillo venait de réveiller 
en lui. 



COSTAL L'INDIEN. 399 

<r Et vous dites que les abords du gué sont libres à pré- 
sent? reprit-il. 

— Les abords du fleuve sont déserts, et cependant je n'o- 
serai conseiller à Votre Seigneurie de se mettre en marche 
avant le jour. 

— J'y penserai, » répondit don Mariano en congédiant 
son domestique. 

Et il resta seul, livré à d'affligeantes pensées, près de 
sa fille endormie , et ne repoussant qu'à peine l'idée qu'un 
terrible danger menaçait , loin de lui , la sœur de Ger- 
trudis. 

Les rideaux de la litière s'ouvrirent tout à coup et inter- 
rompirent pour un moment ses douloureuses réflexions. 

« Le sommeil m'a soulagée, dit sa fille en s'accoudant sur 
son oreiller; ne pourrions-nous nous remettre en marche? 
Le jour va bientôt venir, sans doute? 

— Il n'est pas minuit, répondit don Mariano; le jour est 
loin encore. 

— Alors pourquoi ne dormez-vous pas, mon père? Nous 
sommes en sûreté, ce me semble, ici? 

— J'en conviens; mais je n'ai pas sommeil, je ne veux 
dormir que sous le toit où vous serez réunies toutes deux , 
Marianita et toi. 

— Elle est bien heureuse , Marianita ; la vie n'a été pour 
elle jusqu'ici que comme l'un de ces sentiers fleuris que 
nous avons traversés dans les bois, » ajouta Gertrudis en 
souriant à l'idée du bonheur de sa sœur. 

Don Mariano soupira et répondit : 

« Le bonheur viendra aussi pour toi, Gertrudis. Tu ne tar- 
i deras pas à voir don Rafaël arriver en toute hâte. 

— Oui , parce qu'il a juré sur son honneur qu'il revien- 
drait à l'appel convenu; mais voilà tout, répliqua Gertrudis 

i avec un douloureux sourire. 

— Il n'a pas cessé de t'aimer, mon enfant! s'écria don 



400 COSTAL L'INDIEN. 

Mariano en affichant une conviction qu'il n'avait pas ; il n'y 
a entre vous qu'un malentendu. 

— Un malentendu dont on meurt , mon père ! » 

Et Gertrudis essaya de cacher ses pleurs en laissant re- 
tomber sa tête alourdie sur ses oreillers. 

Il y eut un moment de silence. 

Puis tout à coup, par une de ces réactions soudaines d'une 
âme malade , Gertrudis parut accueillir quelque espoir. 

« Pensez-vous que le messager ait eu le temps de trouver 
don Rafaël? demanda-t-elle. 

— Il faut trois jours pour aller de Oajaca à l'hacienda del 
Valle ; il y en a bientôt quatre qu'il est parti. Si, comme on 
nous l'a dit, don Rafaël se trouvait devant Huajapam , c'est 
là que notre messager le joindra demain, sans doute. Dans 
trois jours , quatre au plus , le colonel pourra être à San 
Carlos , où il sait que nous nous rendons. 

— Quatre jours , c'est bien long! » 

Gertrudis n'osa pas dire qu'à peine ses forces dureraient 
ce laps de temps. Elle reprit après un instant de silence : 

« Et cependant, quand, la rougeur sur le front et les yeux 
baissés, j'entendrai la voix de don Rafaël qui me dira : « Vous 
« m'avez appelé, Gertrudis, me voici ; » que lui répondrai-je ? 
Je mourrai de honte et de douleur, car lui ne m'aime plus : 
en me voyant si défaite, en ne retrouvant que l'ombre de 
celle qu'il a laissée brillante de santé et de fraîcheur, peut- 
être , par générosité , condescendra-t-il à feindre un amour 
qu'il n'éprouvera plus, et moi je ne pourrai le croire : quelle 
preuve me donnera-t-il qu'il ne ment pas par compassion 
pour moi ? 

— Qui sait ? répondit don Mariano : peut-être te donnera- 
t-il une preuve de sincérité que tu ne pourras révoquer en 
doute. 

— Ne le désirez pas , si vous m'aimez ! s'écria Gertrudis ; 
car , si cette preuve était de celles qu'on ne saurait récuser, 



COSTAL L'INDIEN. 401 

j'en mourrais de bonheur! Pauvre père! ajouta-t-elle avec 
un sanglot et en jetant ses bras autour du cou de don Ma- 
riano ; pauvre père ! qui, de toute façon, ne vas bientôt avoir 
qu'un seul enfant. » 

A cette douloureuse exclamation , don Mariano sentit son 
cœur se briser , et il ne put que mêler de sourds gémisse- 
ments et d'abondantes larmes à celles de sa fille. Non loin 
d'eux, le centzontlé 1 répétait leurs sanglots d'une voix mé- 
lancolique. 

En ce moment, la lune, dégagée du voile de nuages qui 
la couvrait , se montrait pleine et radieuse , et tout semblait 
se ranimer sous le flot de lumière blanche qu'elle lançait sur 
la solitude. La forêt devenait moins sombre; des flancs aigus 
du Monapostiac s'échappaient des lueurs transparentes et 
verdàtres comme les vagues d'une mer agitée. La surface du 
lac se colorait de teintes blafardes ; des formes noires et hi- 
deuses , semblables à celles des alligators 2 , s'allongeaient 
dans les roseaux, puis une rumeur sourde et vague se fit 
entendre dans les fourrés voisins. 

Un frisson de terreur passa sur le corps des quatre do- 
mestiques , immobiles et les yeux fixés devant eux sur 
le lac. 

« N'avez-vous rien entendu? » dit Zefirino à voix basse. 

Tous écoutèrent en pâlissant. On eût dit, en effet , qu'une 
voix humaine, quoique indistincte, s'élevait du fond des 
roseaux en bizarres et lointaines cadences. 

Mais la voix se tut assez tôt pour que chacun crût s'être 
trompé et avoir pris pour la voix de l'homme les rumeurs 
vagues du bois. 

« C'est égal, dit l'un des domestiques, je voudrais bien 
que cette nuit fût achevée ; mais il y a encore au moins cinq 
heures d'ici au jour. 

I. L'oiseau moqueur. — 2. Cum.ans. 

20) aa 



402 COSTAL L'INDIEN. 

— D'autant plus, reprit le second, que trop de signes 
annoncent qu'elle ne se passera pas sans qu'il arrive quelque 
malheur. Je ne parle pas des flammes et du fantôme qu'a 
vus Castrillo , je ne songe qu'aux sanglots que nous avons 
entendu notre pauvre jeune maîtresse pousser tout à l'heure. 

— Il ne manquerait plus à tous ces présages que d'en- 
tendre maintenant le cri d'une chouette sur le sommet de 
l'un de ces arbres , à notre gauche ; alors on pourrait prier 
pour l'âme de doha Gertrudis. » 

Castrillo et Zefirino , qui, sans être plus esprits forts que 
leurs camarades , semblaient moins accessibles qu'eux à la 
crainte des présages, partageaient cependant leurs appréhen- 
sions au sujet de leur jeune maîtresse. Sa faiblesse leur pa- 
raissait avoir doublé depuis le jour du départ de Oajaca. 
Tous deux gardaient le silence en pensant que , en effet , ce 
n'était point une nuit ordinaire que celle-là , dans le voisi- 
nage d'un endroit redouté que Castrillo lui-même s'étonnait 
d'avoir choisi , et avec ces étranges apparitions de flammes 
qu'il venait de voir à l'hacienda de San Carlos. 

« Dona Gertrudis repose maintenant , dit Zefirino; car je 
n'entends plus rien. Nous ne ferions peut-être pas mal de 
dormir aussi une couple d'heures, et deux par deux, à tour 
de rôle. 

— Nous pourrons dormir ainsi à peu près trois heures 
chacun, ajouta Castrillo; j'adopte cet avis. Quels sont ceux 
qui veilleront les premiers ? 

— Le sort en décidera , dit Zefirino. 

— Si Ambrosio n'a pas plus envie de dormir que moi, re- 
prit le troisième domestique, vous pouvez commencer tous 
les deux. Nous ferons le guet pendant votre sommeil. 

— Va pour veiller , » répondit Ambrosio. 

Castrillo et Zefirino s'étendirent tous deux sur l'herbe en 
s'enveloppant de leurs manteaux , et bientôt il ne resta plus 
d'éveillé dans ce bois , en apparence du moins, que les deux 



COSTAL L'INDIEN. 403 

sentinelles et don Mariano , dont l'inquiétude bannissait le 
sommeil de ses yeux.. 

Quant à Gertrudis , outre qu'elle était à l'âge où la jeu- 
nesse a encore, comme F enfance , le privilège de s'endor- 
mir en pleurant , son état de faiblesse avait eu raison des 
chagrins de son cœur. 

Le silence de la nuit était profond , et les deux veilleurs . 
les yeux fixés sur le sommet nuageux de la colline enchan- 
tée , se demandaient quels mystères pouvait cacher ce dais 
de brouillards qui, au dire de Zefirino , le couvrait sans 
cesse , quand tout à coup ils furent glacés d'effroi par une 
voix humaine qui fit entendre , dans la direction du lac , les 
mêmes cadences bizarres qu'ils avaient cru déjà distinguer. 

Seulement il était impossible de comprendre ce que chan- 
tait la voix. C'était un langage inconnu, comme celui que, 
trois siècles auparavant , les prêtres indiens devaient parler 
à leurs divinités. 

Tous deux se signèrent en échangeant un regard effrayé. 

« C'est, peut-être l'Indien qui cherche son cœur , » dit Am- 
brosio d'une voix à peine articulée. 

Son compagnon ne put faire qu'un signe de tète pour ex- 
primer que telle était aussi sa pensée. 

Puis , un instant plus tard , il secoua l'un des dormeurs 
d'un bras convulsif. 

« Qu'est-ce? » demanda Zefirino en s'éveillant en sursaut. 

Le domestique ne répondit pas, mais il montrait du doigt, 
en tremblant , un objet étrange qui battait les roseaux du 
lac. 

Zefirino ne tarda pas à se rendre compte de ce qui effrayait 
si fort son camarade , et lui expliqua ce qui se passait sous 
leurs yeux. 

C'était un homme dont les rayons de la lune éclairaient 
la peau rouge comme du cuivre , car il était complète- 
ment nu. 



404 COSTAL L'INDIEN. 

L'Indien , qu'on ne pouvait méconnaître à sa couleur, sem- 
blait chercher quelque chose dans les roseaux, qu'il frappait 
de ses mains tout autour de lui. 

Les deux domestiques le virent bientôt se mettre à la 
nage . fendre les eaux épaisses du lac et disparaître sous peu 
dans l'ombre que projetait la colline enchantée , du côté 
opposé à la lune. 

« Dieu du ciel ! dit Zefirino à voix basse, on n'en saurait 
douter : c'est l'Indien qui cherche son cœur. » 



CHAPITRE IX. 



La divinité des eaux. 



À peine le capitaine don Cornelio Lantejas fut-il en plein 
air avec ses deux compagnons et à quelques pas de l'hacienda 
qui avait manqué de lui devenir si fatale, qu'il se sentit en 
proie à l'espèce de défaillance nerveuse dont il était toujours 
atteint après ses accès intermittents d'héroïsme. 

Il suivit donc à peu près machinalement l'Indien, qui se 
dirigeait, en repassant.le fleuve, vers le lac d'Ostuta, où un 
moment il avait désespéré de pouvoir se rendre, et qu'il disait 
ne pas être éloigné de plus d'une lieue. 

A mesure cependant que don Cornelio s'écartait du repaire 
d'Arroyo, il reprenait son sang-froid, et il désira savoir com- 
ment l'Indien était parvenu à s'échapper et à reconquérir les 
papiers auxquels ils étaient redevables tous trois de la liberté 
et de la vie. 

Costal le satisfit en quelques mots, car toutes ses pensées 
étaient absorbées par le voisinage du lac merveilleux dans 



COSTAL L'INDIEN. 405 

lequel il espérait enfin trouver la divinité des eaux, objet de 
ses vœux les plus ardents. 

Sans se douter du moindre danger, il était tombe, ainsi 
que le nègre après lui, dans un poste de vedettes d'Arroyo, 
et de là il avait été conduit à l'hacienda , interrogé et soup- 
çonné d'espionnage ; car le guérillero avait la manie de voir 
des espions dans tous ceux que le hasard livrait entre ses 
mains. 

Occupé pour le moment à faire visiter partout dans l'hacienda 
et à en torturer le maître pour lui faire déclarer ce qu'il dé- 
sirait savoir, Arroyo avait remis à un peu plus tard à décider 
du sort de l'Indien. Préalablement, on l'avait laissé au milieu 
des soldats qui bivouaquaient dans la cour. 

Arrêté au moment même où il croyait voir tous ses vœux 
comblés, l'Indien, pendant la première heure de sa captivité, 
avait été en proie à un accès de rage et de désespoir qu'il 
serait impossible de décrire; peu à peu cependant son calme 
ordinaire revint, et il en avait employé toutes les ressources 

, pour s'échapper, mais en vain. 

Le seul espoir qui lui restât désormais était que , si 
don Cornelio tombait dans la même embuscade que lui, 

1 les lettres de créance dont il était porteur serviraient non- 
seulement à la délivrance du capitaine , mais encore à la 

• sienne. 

Costal calculait avec angoisse le temps qui s'écoulait, lors- 

i que le Gaspacho, prêt à se mettre en selle pour un point assez 

i éloigné de San Carlos, se mit à raconter de quelle façon il 
s'était emparé d'un dolman qu'il avait déjà convoité sur les 

i épaules de son possesseur, et qui lui venait bien à point pour 

i remplacer sa veste en lambeaux. 

L'Indien, à ce récit, avait reconnu que le capitaine était 

| prisonnier comme lui , quoiqu'il ne l'eût pas vu entrer. Ses 
gardiens, loin de soupçonner sa force et son intrépidité , l'a- 
vaient laissé libre de ses mouvements: alors Costal s'était 



406 COSTAL L'INDIEN. 

approché du bandit en réclamant le dolman comme apparte- 
nant à l'officier qu'il accompagnait. Le Gaspacho refusait 
tout naturellement de le restituer, et il le remettait sur ses 
épaules après ravoir fait admirer à ses compagnons. Il avait 
déjà passé un bras dans une manche quand, du poignard 
caché dans sa ceinture, l'Indien frappa le bandit et lui arra- 
cha le précieux vêtement. . 

Dès qu'il l'eut en sa possession, il le roula autour de son 
bras, se fit du corps du Gaspacho un bouclier encore vivant, 
et. le rejetant avec une vigueur prodigieuse à ses ennemis 
stupéfaits ,. il gagna la salle où il venait d'apprendre qu'on 
avait amené le capitaine. On sait le reste. 

L'indien et le nègre délivrés à temps pouvaient gagner le 
lac avant le lever de la lune, et, dès qu'elle paraîtrait,, com- 
mencer leurs incantations aux divinités des eaux et des mon- 
tagnes, Matlacuezc et Tlaloc. Toutefois il y avait un point 
délicat à régler entre le Zapotèque et le capitaine. 

Essayer de détourner l'Indien de se livrer à ses absurdes 
et superstitieuses pratiques eût été peine perdue, et don Cor- 
nelio connaissait trop bien Costal pour l'entreprendre; pro- 
poser de l'accompagner n'était guère plus convenable. Les 
croyants, à quelque religion qu'ils appartiennent, se trouvent 
gênés dans l'exercice de leur culte par le voisinage des in- 
crédules. 

Don Cornelio pensait bien qu'au cas où l'Indien eût admis 
sa présence, il n'eût pas hésité à n'attribuer qu'à elle seule 
la cruelle déception à laquelle il ne pouvait échapper. 

Il fallait donc que le capitaine restât seul, et c'était ce qui 
lui souriait le moins , si près encore du repaire des bandits 
d'Arroyo, Comme il allait cependant s'assurer des intentions 
de Costal, celui-ci le prévint. 

« Il est peu probable , dit-il , que Votre Seigneurie puisse 
rencontrer une cabane encore habitée si près de ce nid 
de brigands ; la moindre hutte doit être déserte ; mais je 






COSTAL L'INDIEN. 407 

présume que, pourvu que vous trouviez un toit pour vous 
abriter.... 

— Vous ne désirez donc pas que je sois admis, comme 
vous , à présenter mes respectueux hommages à Tlaloc ou à 
sa compagne? répondit le capitaine. 

— J'aimerais' autant beaucoup mieux même, reprit 

l'Indien en hésitant , car il n'osait avouer que la présence 
de Lantejas lui était à charge , que Votre Seigneurie.... fût 
ailleurs.... qu'auprès de nous ; et puis d'ailleurs, ajouta-t-il 
vivement , c'est une affaire sérieuse que celle de converser 
avec les esprits du monde supérieur; tenez, voilà le brave 
Clara qui pâlit à cette seule pensée. (Le visage du nègre 
présentait en effet une espèce de teinte gris de fer. ) 
Voyons , Clara , il est encore temps de reculer si vous avez 
peur. 

— C'est la lune qui me rend pâle, parbleu ! s'écria le nègre 
en s'affermissant sur ses étriers sans penser que la lune ne 
brillait pas encore. Je ne reculerai pas d'un pouce devant le 
génie des placers d'or. » 

Le capitaine mit fin à la discussion en disant à l'Indien 
qu'il concevait sa répugnance à admettre des témoins à ses 
pratiques superstitieuses , et que, de son côté , il était trop 
bon chrétien pour vouloir assister à un acte que ses prin- 
cipes religieux réprouvaient , et qu'à défaut d'une cabane 
habitée ou non , la nuit était assez chaude pour qu'il pût les 
attendre à la belle étoile. 

« Eh bien! acheva Costal, si d'ici à un quart d'heure nous 
ne trouvons pas l'abri que nous cherchons pour vous, nous 
devrons nous séparer, car déjà le vent qui fraîchit m'an- 
nonce le voisinage du lac. » 

Les voyageurs continuèrent leur route en silence ; mais 
l'aspect du paysage qui devenait de plus en plus sauvage ne 
laissait que peu d'espoir de rencontrer une habitation, quel- 
que modeste qu'elle fût. 



408 COSTAL L'INDIEN. 

Les trois compagnons ne tardèrent pas à arriver sur la li- 
sière d'une vaste et verte savane. Quelques flaques d'eau 
éparses çà et là y brillaient comme des miroirs, et un bou- 
quet de palmiers entouré d'une végétation touffue en occu- 
pait le centre. 

« Votre Seigneurie sera là comme dans un fort; vous serez 
invisible derrière ces arbres , tout en voyant de loin autour 
de vous, » s'écria Costal. 

DonCornelio accepta cet abri à défaut d'autre, et se sépara 
pour la seconde fois de ses deux compagnons de route, qu'il 
suivit de l'œil aussi longtemps que l'éloignement ne les lui 
cacha pas. Quand ils eurent disparu , il se disposa à ga- 
gner le centre de la savane. Malheureusement il arriva ce 
qu'il aurait dû prévoir , c'est-à-dire que le sol de la savane 
était si humide ou plutôt si noyé, que, de quelque côté qu'il 
se dirigeât , son cheval enfonçait jusqu'aux genoux et refu- 
sait d'avancer. 

Après bien des tentatives inutiles , don Cornelio fut forcé 
de renoncer à pénétrer jusqu'au bouquet de palmiers , sur- 
tout lorsque la brise lui apporta la fétide odeur de musc 
qu'exhalaient les caïmans dans leurs fangeuses retraites. 

Cependant , pour ne pas s'éloigner davantage de ses deux 
compagnons, le capitaine s'avança dans la direction qu'ils 
venaient de suivre , et se mit à la recherche de quelque 
autre position aussi sure que celle qu'il venait d'être forcé de 
quitter. 

Don Cornelio craignait avec quelque raison que les bandits 
subalternes d'Arroyo, désireux de venger la mort du Gas- 
pacho , n'eussent pas pour l'envoyé de Morelos la même con- 
sidération que leur chef. 11 n'avait pas oublié que celui-ci 
avait ordonné qu'on se mît à la poursuite de la maîtresse de 
l'hacienda. 

Il crut en effet entendre des bruits vagues qui l'inquiétè- 
rent, et il accéléra le pas de son cheval. 



COSTAL L'INDIEN. 409 

Le noir et l'Indien s'étaient engagés dans un massif de 
grands arbres, et, quand le capitaine l'eut traversé, il entra 
dans une vaste plaine rase , au milieu de laquelle il se fût 
trouvé comme le cerf loin de ses fourrés, à la merci des 
hommes sanguinaires d'Arroyo. 

Une chaîne de montagnes pelées bornait la gauche de ces 
terrains découverts, et en face de lui, quand il eut marché 
un quart d'heure de plus, se dessina dans l'éloignement, puis 
bientôt s'étendit presque à ses pieds , une large nappe d'eau 
sombre et livide. 

A cet aspect lugubre, à la vue d'une colline couronnée 
de brouillards qui s'élevait au milieu de la nappe d'eau , 
don Cornelio , sans l'avoir jamais vu, reconnut le lac 
d'Ostuta. 

Le hasard l'avait fait arriver là malgré lui , et sa curio- 
sité , soudainement éveillée, devint si pressante, qu'il réso- 
lut de la satisfaire. Sa conscience de chrétien lui reprochait 
bien un peu celte curiosité; mais le capitaine finit par se 
persuader que , loin de commettre une faute en assistant 
pour ainsi dire à une cérémonie païenne , c'était au con- 
traire une œuvre méritoire d'assister à la confusion d'un 
infidèle. 

A peu de distance, un bois sombre et touffu, le même que 
celui où don Mariano était campé et au-dessus duquel il voyait 
s'élever le sommet de hauts palmiers, lui parut présenter le 
point d'observation le plus favorable. 

Il pouvait, en montant sur l'un des arbres qui formaient la 
lisière du bois, dominer l'étendue de la nappe d'eau, et un 
silence profond lui promettait une sécurité complète. 

Il choisit l'arbre au haut duquel il crut pouvoir le plus 
facilement grimper, attacha son cheval à ses branches 
basses, et, sa carabine en bandoulière, il grimpa résolu- 
ment jusqu'à l'endroit d'où sa vue pouvait s'étendre sans 
obstacle. 



410 COSTAL L'INDIEN. 

Peu de minutes après , la lune se montrait pleine et ra- 
dieuse. Où était Costal à cette heure solennelle tant attendue 
par lui? Voilà ce que se demandait le capitaine lorsqu'il crut 
s'apercevoir que , à la clarté répandue autour de lui , sem- 
blaient s'éveiller tout à coup et la surface du lac, et la col- 
line dont ses eaux baignaient la base , et le bois sombre au- 
dessus duquel il dominait. 

Des lueurs bizarres paraissaient s'échapper des flancs de 
la colline et des sons étranges venaient frapper son oreille. 

Le système nerveux était facile à ébranler chez l'ancien 
étudiant en théologie , et il commença , mais trop tard , à se 
repentir d'être venu dans ce lieu désert, où de singulières 
choses pouvaient se passer peut-être; car son aspect sau- 
vage portait , nous croyons l'avoir dit , une terreur involon- 
taire dans l'âme. 

Tout à coup il tressaillit, comme le faisaient au même in- 
stant les deux domestiques de don Mariano, à la vue d'un 
homme , d'un Indien, qui venait d'apparaître sur les bords 
du lac. Seulement, sa frayeur fut de plus courte durée; car, 
dans l'homme qui battait de ses mains les roseaux du lac, la 
clarté de la lune lui fit reconnaître Costal. 

De la position élevée où il se trouvait, il put voir plus loin, 
ce que les domestiques ne voyaient pas , un autre homme 
également nu. C'était le nègre, et ce ne fut pas là le trait le 
moins bizarre de ce singulier tableau, que celui de ces deux 
corps athlétiques , l'un rouge comme du bronze florentin , 
l'autre noir comme un bloc d'ébène. Puis l'un et l'autre se 
mirent à la nage et disparurent bientôt à ses yeux , comme 
à ceux des gens de don Mariano. 

Quoiqu'il éprouvât, à peu de chose près , le désappointe- 
ment d'un spectateur tout à coup frustré du spectacle com- 
mencé, comme la vue de ces deux hommes, qu'il savait lui 
être dévoués, avait suffi pour dissiper sa frayeur passagère, 
le capitaine réfléchit qu'il était plus en sûreté pendant leur 



COSTAL L'INDIEN. 411 

absence au sommet de son arbre que dans un lieu décou- 
vert, et il resta blotti dans son observatoire. 

L'intention de don Cornelio était d'y demeurer jusqu'au 
moment où il apercevrait de nouveau ses deux compagnons 
d'aventure. Il comptait leur laisser le temps de s'habiller 
et de remonter sur leurs chevaux ; descendant alors de son 
arbre et galopant après eux, il se proposait, en les rejoignant, 
de leur débiter quelque fable, qu'il se réservait d'inventer au 
moment même. 

Mais le temps s'écoulait, la lune continuait à monter dans 
le ciel, et Costal, pas plus que le nègre, n'apparaissait à la 
surface du lac. 

Pendant que les gens de don Mariano juraient que l'Indien 
qui cherchait son cœur depuis cinq cents ans leur était ap- 
paru et qu'ils ne devaient plus le revoir, le capitaine, avec 
plus de raison, s'imaginait que les deux aventuriers avaient 
pris pied sur la colline jadis consacrée à Tlaloc, le dieu des 
montagnes. 

Bientôt, quelques détonations sourdes et lointaines, que le 
silence de la nuit permettait d'entendre, vinrent donner un 
autre cours aux pensées de don Cornelio , quoiqu'il fît de 
vains efforts pour en deviner la cause ; car il était loin de 
soupçonner la chaude attaque dirigée par don Rafaël, et sur- 
tout que la porte de l'hacienda venait de tomber sous le 
canon dont il entendait au loin le grondement. 

Le capitaine ne se tourmenta pas longtemps l'esprit à ce 
sujet , et , une fois sa première frayeur passée, rassuré par 
l'idée qu'il était à proximité de ses deux fidèles serviteurs, 
il ne tarda pas à éprouver, comme cela était arrivé au colo- 
nel la nuit précédente, une forte envie de se laisser aller au 
sommeil ; ses paupières s'alourdissaient à mesure que son 
imagination devenait plus calme. 

Comme le colonel Très Villas, il compta sur le hasard, 
dont il était l'hôte pour ainsi dire, et, ainsi que l'avait fait 



iJ2 COSTAL L'INDIEN. 

don Rafaël , il s'attacha à l'arbre qui lui servait d'asile et 
s'endormit d'un rapide et tranquille sommeil, dont la pre- 
mière heure ne fut pas troublée. 

Il n'en devait pas être de même de la seconde, qui lui 
ménageait un réveil aussi imprévu que terrible. 

Don Cornelio n'était pas si profondément endormi qu'un 
bruit inexplicable au milieu de la solitude ne vint frapper 
ses oreilles. Il se réveilla en sursaut, car il avait cru enten- 
dre le son bien distinct d'une cloche traverser l'air et venir 
jusqu'à lui. 

Le capitaine écouta, en souriant d'avoir rêvé sur son ar- 
bre du clocher de son village natal; mais ce n'était pas un 
rêve. Le même son se reproduisit, et, à sa grande surprise, 
il compta jusqu'à douze coups nets et clairs, comme ceux 
que frappe le marteau d'une horloge à minuit. 

Ce pouvait être en effet l'heure que marquait la lune , et 
don Cornelio ne put se défendre d'un second accès de frayeur : 
car, au milieu du muet et sombre paysage qui l'entourait , 
il ne voyait que le sommet dépouillé des mornes, puis des 
plaines unies au-dessus desquelles ne s'élevait aucun clocher 
d'hacienda ou de village. 

Les vibrations de la cloche frémissaient encore dans l'air, 
et c'était bien du sein du lac , des flancs vitreux de la col- 
line enchantée, qu'elles s'étaient élevées. 

Ce fut comme un signal auquel on eût dit que les divinités 
indiennes s'éveillaient de leur sommeil séculaire. 

La lune montait toujours et les flots de lumière qu'elle ver- 
sait sur le lac pénétraient jusqu'au fond de ses roseaux. 

Des rumeurs vagues, que don Cornelio avait cru entendre 
pendant son court sommeil , ne tardèrent pas à grossir quand 
il fut éveillé, puis à se convertir en hurlements prolongés, 
tels que de sa vie il n'en avait entendus. 

Dans une nuit à peu près pareille à celle-là, les tigres 
avaient rugi sur sa tète; mais les hurlements des jaguars, 



COSTAL L'INDIEN. 41 3 

ceux du lion ou les mugissements des plus forts taureaux 
n'avaient pas la puissance effrayante des sons qui frappaient 
ses oreilles. 

Ils paraissaient sortir des vastes poumons de quelque ani- 
mal d'une race inconnue et gigantesque. 

Cette fois , le capitaine trembla de tous ses membres , et , 
s'il n'eût été solidement attaché, il serait certainement tombé 
du haut de son arbre à terre. 

Le cheval du capitaine partagea sa terreur ; il fit craquer 
les buissons autour de lui , rompit violemment sa bride , et 
don Cornelio le vit s'élancer au grand galop hors du bois qui 
semblait abriter de si terribles hôtes. Il suivit d'un œil effrayé 
l'animal , qui ne s'arrêta que lorsqu'il fut réuni aux chevaux 
de l'Indien et du nègre. 

Quant à don Cornelio , ces hurlements , ces sons d'horloge 
dans le désert , commencèrent à ébranler ses croyances , et 
il y eut un moment où il n'hésita pas à croire qu'il entendait 
la voix du génie qu'osait évoquer Costal. 

Le capitaine Lantejas n'était pas le seul à s'épouvanter. 
Réunis en un groupe serré , à deux portées de carabine de 
lui et cachés à ses yeux par le feuillage des arbres, les gens 
de don Mariano avaient compté , avec une égale surprise et 
une terreur non moins grande, les douze coups que venait de 
frapper l'horloge invisible. 

Leur maître, de son côté, cherchait en vain à s'expliquer 
j! tout ce qui se passait autour de lui. 

Gertrudis s'éveilla en poussant un cri d'effroi , quand les 
I hurlements épouvantables dont le bois et le lac retentissaient 
} vinrent frapper ses oreilles. 

Les Sept Donnants eux-mêmes eussent été éveillés de leur 
éternel sommeil par cet horrible fracas. 

Gastrillo apparut tout à coup dans la clairière où étaient 
don Mariano et sa fille. Le découragement et la terreur se 
peignaient sur sa figure. 



444 COSTAL L'INDIEN. 

« Quel malheur venez-vous nous annoncer? s'écria don 
Mariano , frappé de la pâleur de son visage. 

— Aucun, sei neur don Mariano, aucun, si ce n'est que 
nous sommes dans un lieu maudit que nous devons fuir au 
plus vite, répondit Castrillo. 

— Apprêtez plutôt vos armes, car des jaguars hurlent près 
d'ici. 

— Jamais tigre n'a hurlé ainsi , dit le domestique en se- 
couant la tête , et les armes de guerre sont inutiles quand la 
voix de l'esprit des ténèbres se fait entendre.... Écoutez! » 

Ces hurlements , nous l'avons dit , n'avaient d'analogie 
avec aucun de ceux que poussent les animaux des bois ou des 
savanes. 

<r Trop de signes étranges ont marqué le cours de cette 
nuit, reprit Castrillo , pour qu'il n'y ait pas folie à rester dans 
un endroit où toutes les lois de la nature semblent renver- 
sées , où les morts sortent du tombeau , où des cloches re- 
tentissent loin de toute habitation , où enfin le démon hurle 
dans les ténèbres. Fuyons, seigneur don Mariano, tandis 
qu'il en est encore temps. 

— Et où fuir? s'écria don Mariano avec angoisse; cette 
pauvre enfant est-elle capable de supporter la marche? 

— Pendant que vous prierez Dieu d'écarter le danger qui 
nous menace , nous chargerons promptement la litière sur les 
mules, répliqua le domestique; mais hâtons-nous, il n'y a 
pas un instant à perdre , car je ne pourrai empêcher mes 
compagnons de fuir, et moi-même.... 

— Rester seuls ici ! interrompit à son tour Gertrudis fré- 
missante; non, non, fût-ce à pied, je me sens la force de 
fuir aussi. 

— Eh bien donc , qu'il soit fait comme vous le désirez , 
répondit don Mariano ; nous essayerons de gagner San Carlos. » 

Castrillo s'empressa d'aller rejoindre ses compagnons; 
mais , quand il s'agit d'aller chercher les mules et les che- 



COSTAL L'INDIEN. 41 S 

vaux parqués dans un autre endroit du bois , aucun d'entre 
eux n'osa s'y aventurer. 

« Allons-y tous quatre, » dit Castrillo. 

Et ses compagnons , tout tremblants , le suivirent en se 
signant avec une rapidité presque frénétique, comme s'ils 
eussent voulu conjurer une légion entière de démons. 

Ce qu'allaient tenter don Mariano et ses gens, c'est-à-dire 
la fuite à travers les ténèbres , le capitaine Lantejas n'eût 
pas osé l'entreprendre pour tous les filons d'or de la terre. 

Cloué par la frayeur au sommet de son arbre, maudissant 
de nouveau la folle curiosité à laquelle il avait cédé , il con- 
tinuait de prêter l'oreille à ce qu'il croyait être un épouvan- 
table dialogue entre la divinité indienne et son intrépide 
adorateur , quand les hurlements cessèrent brusquement. 

A cet horrible fracas succéda tout à coup un morne et 
effrayant silence; on eût dit que l'épouvante avait fait taire 
toutes les voix de la nature. 

Mais , peu de temps après , ce silence fut interrompu par 
des sons vagues et confus , semblables à des voix humaines 
qu'on entendait au loin, et qui semblaient sortir de der- 
rière la chaîne de petites collines qui bordait le lac du côté 
du nord. 

Don Cornelio ne douta pas que ce ne fussent les voix de 
Costal et de Clara, qui s'en revenaient après la réussite de 
leur tentative, car les hurlements qu'il avait entendus ne 
pouvaient être que ceux de Tlaloc ou de Matlacuezc vaincus. 

Le capitaine ne tarda pas cependant à se détromper. 

Dans la direction de la route qu'il avait suivie pour venir, 
il aperçut des lumières qui s'avançaient vers le lac. 

A en juger par la rapidité avec laquelle ces lumières chan- 
geaient de place , elles devaient être portées par des gens à 
cheval. Le capitaine apercevait distinctement , à une demi- 
portée de carabine de l'arbre qu'il occupait, le groupe effrayé 
que formaient les deux chevaux de Costal et de Clara avec 



4IG COSTAL L'INDIEN. 

le sien; ce ne pouvait donc être ni l'Indien ni le nègre qui 
portaient ces lumières. 

Il n'y avait pas à douter malheureusement que ce ne fus- 
sent Arroyo et ses terribles bandits. 

Peu de temps après, en effet, une troupe de cavaliers, 
parmi lesquels don Cornelio reconnut Arroyo et son asso- 
cié Bocardo, apparut sur le bord du lac, des torches à la 
main. 

Les bandits se dirigeaient tantôt d'un côté, tantôt de 
l'autre, et, quand ces allées et venues furent terminées, il 
les vit marcher vers la partie opposée à celle où se tenaient 
les trois chevaux et explorer curieusement des yeux la nappe 
d'eau et les roseaux de la rive. 

A un signal donné, les torches s'éteignirent et tout rentra 
dans une obscurité momentanée aux yeux de don Cornelio, 
car la lumière de la lune ne semblait que bien terne après 
l'éclat des torches. 

Le capitaine aurait bien voulu pouvoir avertir ses deux 
compagnons du danger que pouvait leur faire courir la 
présence des bandits d'Arroyo; mais comment la leur faire 
savoir? 

De leur côté, les gens de don Mariano, à la vue de ces 
hommes armés, parmi lesquels don Mariano et sa fille recon- 
nurent aussi leurs deux anciens vaqueros, se tenaient immo- 
biles, la litière de Gertrudis déjà chargée et prête à partir. 

Don Cornelio suivait tous les mouvements d'Arroyo d'un 
regard plein d'inquiétude, et son cœur fut soulagé en le 
voyant avec ses cavaliers tourner le lac et s'éloigner. 

Grâce à la clarté de la lune, la vue du capitaine pouvait 
presque plonger jusqu'au fond des roseaux. Les bords du 
lac étaient redevenus déserts, ses eaux étaient silencieuses 
et tranquilles. Tout à cou]», don Cornelio crut voir une légère 
agitation parmi les plantes marécageuses qui croissaient le 
long des rives. 



COSTAL L'INDIEN. 417 

Au même instant, une ombre vague et indécise apparut au 
milieu des touffes vertes et des lames aiguës des glaïeuls, et 
cette ombre, en s'élevant insensiblement, prit la forme dis- 
tincte d'une femme. 

Elle était vêtue d'une robe blanche , et de longs cheveux 
épars et en désordre flottaient sur ses épaules. 

Une sueur froide ruissela sur le front de don Cornelio. Fas- 
ciné par cette étrange apparition , ses yeux égarés restaient 
fixés sur elle sans pouvoir s'en détacher : c'était, il n'en 
doutait pas, la compagne de Tlaloc, la terrible Matlacuezc, 
qui, sortie du palais humide qu'elle habite dans les profon- 
deurs du lacd'Ostuta, se rendait aux évocations du descen- 
dant des anciens caciques de Tehuantepec. 



CHAPITRE X. 

Le message. 

Depuis le moment où nous avons montré Costal et Clara 
battant les roseaux de la rive du lac pour en chasser les caï- 
mans, puis s'élançant dans ses eaux fangeuses, emportés 
tous deux par ce fatalisme aveugle de l'Indien, qui lui faisait 
braver les alligators avec autant de témérité qu'il avait jadis 
bravé les requins, le lecteur ignore complètement ce que 
sont devenus ces deux personnages. Nous allons les ramener 
sur la scène ; il est d'ailleurs nécessaire que nous les sui- 
vions pour quelques instants, afin d'expliquer comment 16 
fantastique a servi de prologue au drame réel dont le dé- 
nouaient ne tardera pas à avoir lieu. 

Quand les deux aventuriers eurent disparu dans l'ombre 
200 bb 



418 COSTAL L'INDIEN. 

que projetait la colline enchantée, ils ne tardèrent pas r 
comme l'avait pensé le capitaine, à prendre terre sur la col- 
line elle-même. 

Le Monapostiac n'est qu'un bloc immense d'obsidienne 
d'un vert noirâtre disposée en longues couches verticales et 
irrégulières, séparées les unes des autres. Telle est la cause 
des fissures qu'on voit dans ses flancs. Frappée des rayons 
du soleil ou de la lune, cette matière vitreuse prend une es- 
pèce de transparence terne qui, jointe au brouillard épais 
qui couvre le sommet de la colline, donne à l'ensemble un 
aspect étrange et mélancolique. 

Certaines parties de ce bloc, dont Costal avait une par- 
faite connaissance , sont d'une sonorité singulière et bizarre , 
semblable à celle du Cerro de la Campana dont nous avons 
parlé dans un précédent récit 1 . 

Tantôt absorbé dans ses méditations, tantôt récitant à 
voix basse des prières dans la langue de ses pères, le Zapo- 
tèque attendait, pour commencer ses incantations, que la 
lune se montrât au-dessus du rideau de cèdres qui terminait 
la plaine. 

Il serait long et fastidieux de décrire toutes les pratiques 
bizarres à l'aide desquelles l'Indien évoquait le puissant 
génie dont l'intervention devait enfin rendre au descendant 
des caciques de Tehuantepec la splendeur de son antique fa- 
mille. 

Certes, si la persévérance et le courage eussent dû obte- 
nir des divinités indiennes la faveur qu'il sollicitait, Costal 
l'eût amplement méritée. Quoique rien, jusqu'à ce moment r 
n'indiquât que Tlaloc ou Matlacuezc dussent apparaître à 
leur courageux adorateur, le front de Costal rayonnait de 
tant d'espoir, que le nègre n'eut pas un instant l'idée qu'il 
pût échouer dans cette dernière tentative. 

\ . Voyages et Aventures au Mexique. 



COSTAL L'INDIEN. 419 

Depuis le lever de la lune, si impatiemment attendu, plus 
d'une heure s'était passée en préparatifs de toute sorte, 
lorsque Costal rompit enfin le silence imposant qu'il avait 
gardé jusque-là à l'égard de Clara. 

« Clara , dit-il d'une voix grave , quand les dieux de mes 
pères , appelés par le fils des caciques qui a vu cinquante 
saisons des pluies , vont entendre les sons auxquels ils prê- 
taient l'oreille il y a plus de trois siècles, ils apparaîtront 
sans aucun doute. 

— Je l'espère bien ainsi, dit Clara. 

— Oui ; mais qui sait si ce sera Tlaloc ou sa compagne ? 

— Peu m'importe. 

— Matlacuezc, reprit l'indien, est vêtue de blanc aussi pur 
que celui de la fleur du iloripoudio ; quand ses cheveux ne 
sont pas tordus sur sa tête, ils flottent sur sa robe comme la 
mantille d'une senora de haut parage; ses yeux sont plus 
brillants que les étoiles,, et sa voix est plus douce que celle 
du moqueur lorsqu'il imite le rossignol : et cependant sa vue 
est terrible à soutenir. 

— Je la soutiendrai , dit le nègre. 

— Mais Tlaloc a la taille gigantesque; des serpents en- 
roulés sifflent dans sa chevelure, son œil est comme l'œil du 
jaguar, sa voix gronde comme celle de deux taureaux. Réilé- 
chissez-y, tandis qu'il en est temps encore. 

— Je vous l'ai dit, je veux de l'or, et peu m'importe que 
ce soit Tlaloc ou sa compagne qui me le donne ; de par tous 
les diables chrétiens ou païens! je ne suis pas venu jusqu'ici 
pour reculer. 

— Alors , continua Costal , je vais appeler mes dieux. » 
En disant ces mots , l'Indien ramassa une pierre près de 

lui, et, s'avançant vers la colline, il en frappa fortement 
un des angles; le coup retentit au loin semblable au bruit 
de l'airain. Onze ibis encore il renouvela sa terrible évoca- 
tion. 



420 COSTAL L'INDIEN. 

Des murmures vagues d'abord semblèrent répondre aux 
coups de la pierre sur le rocher; puis bientôt, comme si 
Costal eût en effet possédé le don de faire entendre la voix 
terrible de Tlaloc, des hurlements affreux éclatèrent au mi- 
lieu du silence; c'étaient ceux qui avaient si fort effrayé le 
capitaine et les gens de don Mariano. 

Clara fut en proie à la même terreur; mais ce ne fut que 
pour un moment, car il s'écria d'une voix ferme : 

« Sonnez encore, Costal, Tlaloc a répondu. « 

L'Indien jeta sur Clara un regard scrutateur. La lune lais- 
sait voir la teinte grisâtre de son visage ; il était évident que 
le noir parlait sérieusement. 

ce Eh quoi! dit le Zapotèque, êtes- vous donc assez peu fa- 
miliarisé avec les mystères de nos forêts , pour confondre la 
voix d'un vil animal avec celle du dieu des montagnes? 

— Un animal hurler ainsi! 

— Sans doute; cette voix est effrayante, mais elle ne l'est 
que pour ceux qui ne connaissent pas l'animal qui la fait 
entendre : c'est un singe ' que vous tueriez d'un coup de la 
cravache que vous avez laissée au pommeau de votre selle. 
Non, non, la voix de Tlaloc est autrement terrible. 

— Eh bien! j'en suis fâché, » répondit le nègre. 
Bientôt la vue des cavaliers qui exploraient les alentours 

du lac allait donner un autre cours à leurs idées. Les ban- 
dits d'Arroyo venaient à peine de disparaître derrière les ro- 
seaux, que, du plus épais des fourrés, on vit surgir la 
blanche apparition que le capitaine contemplait encore en 
frémissant. 

A l'aspect de cette soudaine vision , l'œil de l'intrépide 
Costal brilla d'un éclair de triomphe. Il saisit d'une main le 
bras de son compagnon. 

« Les temps sont venus, dit-il, la gloire des caciques de 
Tehuantepec va renaître : voyez ! » 

\ . Le stentor ursinus. 






COSTAL L'INDIEN. 421 

Il montrait de l'autre main la chevelure noire flottant 
comme une mantille sur la robe couleur de iloripondio , que 
la lune éclairait au milieu des roseaux. 

« C'est Malacuezc, » répondit le nègre à voix basse 

Et , quoique son cœur battît à coups redoublés dans sa 
poitrine , Clara ne laissa pas deviner la terreur secrète qu'il 
éprouvait en face de la divinité des eaux qui se montrait 
enfin à lui. 

Tous deux descendirent doucement des flancs du rocher 
dans l'eau et se mirent à la nage. 

A ce moment, la blanche apparition disparut, et les deux 
aventuriers la perdirent de vue , quoique le capitaine , du 
haut de l'arbre qu'il occupait, continuât à l'apercevoir tapie 
derrière la frange verte des glaïeuls du lac. 

Mais l'Indien savait où se diriger, et son bras vigoureux 
fendait les eaux si rapidement , que le nègre , quelques ef- 
forts qu'il fît, restait à dix nagées derrière lui. 

Bientôt le capitaine Lantejas, tout en frémissant du cou- 
rage surhumain de Costal, le vit étendre les mains pour 
saisir la déesse des eaux, quand une voix s'écria : 

« Pas au nègre ! au meurtrier du Gaspacho d'abord ! » 

Un coup de feu sillonna le lac. Don Cornelio perdit de vue 
le nègre et l'Indien qui venaient de plonger; mais, à la place 
qu'abandonnait Costal, il vit les roseaux frémir et s'agiter. 
Il entendit comme un léger cri d'agonie ; les glaïeuls cessè- 
rent de bruire et le cri s'éteignit. 

La vision à la robe blanche et aux cheveux flottants avait 
disparu, le lac demeurait désert, mais ce ne fut que pour un 
instant. Costal et Clara reparurent à sa surface et ne tardè- 
rent pas à prendre terre sur la rive, à une portée de fusil du 
capitaine. 

Le drame réel se mêlait si étroitement à de fantastiques 
apparences, que don Cornelio resta un instant l'esprit trou- 
blé et l'œil voilé d'un nuage. 



422 COSTAL L'INDIEN. 

La vue du danger que couraient ses deux fidèles compa- 
gnons put seule le rappeler à lui et l'avertir que ce qui se 
passait sous ses yeux n'était pas un rêve. 

Subitement sortis de derrière les roseaux , à peu de dis- 
tance de l'endroit où l'apparition s'était un instant montrée, 
deux des hommes d'Arroyo poursuivaient le nègre et Costal 
le sabre à la main. Dès lors le capitaine reprit complètement 
ses sens, et, appuyant le canon de sa carabine sur l'une 
des branches de son arbre, il fit feu : un des bandits tomba, 
et l'autre s'arrêta effrayé de ce coup inattendu. 

Ce délai donna le temps aux deux aventuriers d'arriver 
jusqu'à leurs chevaux et de sauter en selle comme deux 
fantômes tout ruisselants de l'eau du lac. 

De son côté , le capitaine descendit précipitamment à terre 
en se nommant et en appelant ses deux compagnons de leur 
nom. 

« Ah ! s'écria Costal, j'avais craint, en reconnaissant votre 
cheval avec les nôtres , qu'il ne vous fût arrivé malheur. » 

Pendant ce temps, le bandit resté seul s'enfuyait à son 
tour vers son cheval , qu'il avait laissé à la garde de ses 
compagnons derrière les collines. Mais, poursuivi bientôt 
par l'Indien, qui en quelques bonds l'eut rattrapé, il fut 
terrassé sous les pieds de son cheval, et le Zapotèque le 
cloua par terre d'un coup de rapière sans quitter sa selle. 

« Vite au lac maintenant ! reprit vivement Costal en s'a- 
dressant au nègre. Allez nous attendre dans le bois, sei- 
gneur don Cornelio , nous avons besoin d'être seuls. » 

Comme il mettait pied à terre en prononçant ces mots , un 
nouvel incident venait de changer la face des choses. 

Cinq cavaliers et une litière portée par deux mules appa- 
rurent tout à coup sur le bord du lac et presque à l'extré- 
mité du. bois : c'était don Mariano à côté de la litière de sa 
fille, accompagné de ses quatre domestiques. 

L'hacendero avait entendu le capitaine Lantejas se nom- 



COSTAL L'INDIEN. 423 

mer en appelant de leur nom Costal et Clara, et, plein d'es- 
poir dans le renfort inattendu que le ciel lui envoyait , il se 
hâtait de le joindre. 

De l'autre côté de l'Ostuta, derrière le rideau de cèdres, 
déboucha au même moment une seconde troupe à cheval, 
composée d'une demi-douzaine d'hommes poursuivis, selon 
toute apparence, par un nombre égal de cavaliers qui se 
montrèrent à leur tour le sabre au poing. 

ce Qu'est-ce encore, s'écria Costal en jurant comme un 
païen qu'il était, que ces intrus qui viennent troubler les 
adorateurs de Tlaloc? » 

Le nègre , qui au même instant entendit qu'on l'appelait 
ainsi que Costal, se frappait la poitrine de désespoir en pen- 
sant à l'occasion unique que lui faisait perdre cette inva- 
sion subite du lac, si désert jusqu'alors. C'était la voix de 
don Mariano qu'on venait d'entendre; il se faisait connaître 
et appelait aussi par son nom le capitaine Lantejas , tout en 
ignorant si c'était le même qui portait le prénom de Corne- 
lio, l'ancien hôte de las Palmas. 

« C'est bien moi, vive Dieu ! » répondit le capitaine, surpris 
au dernier point de se trouver en pays de connaissance au 
milieu de cette solitude si morne jusqu'à ce moment. 

Au milieu de ces divers incidents, les fuyards qui ve- 
naient d'apparaître semblèrent indécis sur la direction qu'ils 
•avaient à prendre; mais bientôt, n'apercevant peut-être pas 
le groupe réuni sur la lisière du bois , ils se dirigèrent de ce 
même côté. 

Lantejas et ses deux compagnons, don Mariano et ses 
gens, n'eurent que le temps de se jeter précipitamment 
derrière les arbres , pour éviter d'être renversés par le 
galon impétueux des chevaux, lancés à toute bride par leurs 
•cavaliers, qui passèrent comme un tourbillon devant eux. 

Cependant, malgré la rapidité de leur course, l'œil per- 
çant de Costal distingua, parmi ces fuyards, deux hommes 



424 COSTAL L'INDIEN. 

qu'il ne pouvait méconnaître , car ils avaient été , comme 
lui , les serviteurs de don Mariano. 

« Nous sommes en pays ennemi, dit-il à voix basse à 
Clara ; voici Arroyo et Bocardo, poursuivis sans doute par 
les royalistes. » 

11 achevait à peine, qu'emportés par un galop non moins 
furieux, les six cavaliers lancés à la poursuite d'Arroyo 
passèrent à leur tour aussi rapidement que l'éclair. 

L'un d'eux, de haute taille, autant qu'on en pouvait juger, 
précédait ses cinq compagnons; courbé sur le cou de son 
cheval, qui semblait plutôt voler que galoper, il ne cessait 
néanmoins de lui presser les flancs de ses éperons. 

Saisissant convulsivement son feutre noir à larges bords y 
un instant presque enlevé de sa tête dans la rapidité de sa 
course, il le renfonça tellement, que sa figure, déjà à moitié 
cachée par la crinière de son cheval , paraissait à peine. Le 
coursier , en même temps , effrayé soit par la masse sombre 
de la litière de Gertrudis , soit par la vue d'un autre objet , 
fit un saut de côté en laissant échapper de ses naseaux un 
souffle étrange et rauque , auquel répondit un faible cri parti 
de dessous les rideaux de la litière. 

Ce cri passa inaperçu pour le cavalier , qui ne tourna pas 
la tête. 

Gertrudis ne fut pas la seule qui tressaillit en entendant 
ce souffle si reconnaissable; don Cornelio se rappela aussi 
qu'il l'avait ouï résonner d'une manière terrible à ses oreil- 
les, sur le champ de bataille de Huajapam, quelques instants 
avant qu'il se sentît enlever de sa selle par le bras vigou- 
reux du colonel Très Villas. 

Don Mariano n'avait pu méconnaître non plus cette parti- 
cularité d'un cheval si longtemps nourri dans ses écuries. 
Le cavalier avait bien la haute taille de don Rafaël ; était-ce 
toutefois lui, qu'on supposait au siège de Huajapam? Il était 
permis d'en douter. 



COSTAL L'INDIEN. 425 

Remettant aune heure plus favorable, caria nuit était 
encore loin de toucher à sa fin , à continuer leurs invocations 
aux divinités zapotèques , Costal et Clara , pour être prêts à 
tout événement , s'étaient hâtés d'aller reprendre leurs armes 
à feu avec leurs vêtements , et don Cornelio resta seul avec 
l'hacendero et Gertrudis. 

Incertains les uns et les autres de ce qu'ils devaient faire, 
tous attendaient avec une vive anxiété la fin de l'action qui 
se passait presque sous leurs yeux , mais dont les détails 
devaient leur échapper dans l'éloignement, malgré les clar- 
tés que la lune jetait sur le lac, dont les bords étaient le 
théâtre où le dénoûment allait avoir lieu. 

Don Rafaël qui , de proche en proche , depuis le moment où 
nous l'avons vu quitter l'hacienda de San Carlos , était arrivé 
près du lac d'Ostuta, continuait toujours sa poursuite acharnée. 

De moment en moment, l'espace qui le séparait d'Arroyo 
se rapetissait, et le bandit, qui, malgré sa bravoure habi- 
tuelle, semblait frappé d'une folle terreur devant l'ennemi 
implacable et redouté qu'il fuyait, ne pouvait se dissimuler 
que son terrible bras allait l'atteindre. 

Il eut un moment d'espoir, néanmoins; car les soldats de 
la suite du colonel n'étaient pas aussi bien montés que leur 
chef, qui les précédait de cinq ou six longueurs de cheval. 
Le bandit pouvait ordonner à sa troupe de faire volte-face 
et d'envelopper don Rafaël, avant que ses cavaliers eussent 
pu le rejoindre; mais le cœur lui fit défaut, et cette der- 
nière chance de salut lui échappa. La force indomptable du 
colonel et son courage aveugle lui étaient trop connus pour 
qu'il espérât le terrasser dans le court instant qui suffirait à 
ses gens pour lui venir en aide. 

Arroyo était arrivé à l'extrémité orientale du lac ; à peu 
de distance s'étendaient devant lui les plaines immenses, 
dans lesquelles il se flattait de se dérober à la poursuite de 
son ennemi. 



426 COSTAL L'INDIEN. 

Il continua donc sa course , résolu à n'user qu'à la der- 
nière extrémité de la périlleuse ressource que lui fournissait 
l'avance du colonel. 

Mais don Rafaël, en dépit des passions fougueuses qui l'a- 
gitaient, suivait d'un œil attentif toutes les manœuvres du 
bandit, et il sembla deviner son intention, car, depuis quel- 
ques secondes déjà , il s'écartait de la courbe du lac pour lui 
couper tout espoir de retraite à sa droite, et lorsque Àrroyo, 
que Bocardo suivait de près, fit un écart brusque en s'éloi- 
gnant du rivage, il n'était plus temps. 

Le cheval au souffle rauque et son cavalier bondissaient 
en ligne parallèle aux deux bandits, en jetant une ombre- 
formidable jusqu'aux jambes du cheval d'Arroyo. Celui-ci 
se porta rapidement sur la gauche : c'était ce que voulait 
don Rafaël, qui semblait dans l'intention d'agir avec lui 
comme on agit avec le cerf, qui, pressé par le chasseur, 
n'a plus pour dernier moyen de salut que l'étang contre le- 
quel il est acculé. 

« Gare à vous! » s'écria Bocardo à son complice, à l'aspect 
du colonel qui venait , par un effort] soudain , de le dépasser, 
et qui s'élançait sur lui. 

Arroyo déchargea le pistolet qu'il avait à la main, en re- 
tenant involontairement la bride de sa monture; le coup, 
mal dirigé , n'atteignit pas don Rafaël , dont le cheval , heur- 
tant du poitrail le flanc de celui d'Arroyo, le renversa sur le 
côté. 

Bocardo se jeta au travers pour donner à son associé le 
temps de se relever. 

<c Arrière, immonde putois ! » s'écria le^ colonel en lui 
faisant vider les arçons d'un coup de la poignée de son 
sabre. 

Arroyo , froissé , meurtri , les éperons engagés sous la 
selle, essayait vainement de se relever, que déjà le colonel 
•d'un côté et ses gens de l'autre l'entouraient, le sabre haut, 



COSTAL L'INDIEN. 427 

tandis que les quatre cavaliers insurgés continuaient à s'en- 
fuir à toute bride , et que Bocardo , les côtes brisées , gisait 
immobile sur le sable. 

De l'endroit où ils étaient postés, les spectateurs avaient 
vu de loin cette double chute, mais sans deviner de quel 
côté demeurait l'avantage. 

Pourvu que les bords du lac redevinssent solitaires , peu 
importait à Costal et à son compagnon d'aventures; mais il 
n'en était pas de même de don Mariano. 

Frappé de l'idée que l'un des acteurs de cette lutte san- 
glante pouvait être le colonel Très Villas, dont la vie lui 
était si précieuse depuis que celle de sa fille y était pour 
ainsi dire attachée, il était absorbé dans sa douloureuse in- 
certitude, et, depuis le commencement de la terrible scène 
qui se passait sous ses yeux , il avait gardé le plus profond 
silence. 

Un vif sentiment de curiosité avait également rendu 
muets don Cornelio et ses deux compagnons. Don Mariano 
ignorait donc encore que l'hacienda de San Carlos eût été 
prise et pillée par la bande d'Arroyo; de son côté, Gertru- 
dis, dont l'oreille avait avidement saisi au passage le souffle 
échappé aux naseaux du Roncador , était silencieusement 
livrée à ses mortelles angoisses sous les rideaux de sa litière. 

Costal fut le premier à rompre ce long silence, par suite 
du désir qu'il éprouvait de se retrouver seul avec Clara sur 
les bords du lac. 

« Quoi qu'il en soit , dit-il , la route est libre maintenant , 
et le seigneur don Mariano peut reprendre son chemin , si 
c'est à las Palmas qu'il se rend. 

— Nous n'allons pas à las Palmas, reprit l'hacendero avec 
distraction et en s'avançant de quelques pas pour essayer 
de se rendre compte de ce qui se passait , sans néanmoins 
que le bruit de voix confuses qu'il entendait à quelque dis- 
tance pût éclaircir ses doutes. 



428 COSTAL L'INDIEN. 

— ■ A votre place, je n'hésiterais pas à poursuivre mon 
chemin, reprit Costal , les moments sont précieux , et.... Par 
les serpents de la chevelure de Tlaloc ! s'écria-t-il avec une 
surprise mêlée de colère, il y a encore quelqu'un dans ces 
bois. » 

On put entendre , en effet , tout près de là , le craquement 
des broussailles et des lianes; puis ces mots furent distincte- 
ment prononcés : 

« Par ici , compadre , par ici ! J'entends là-bas la voix de 
l'homme que nous cherchons. Vite, de par tous les diables ! 
ne le manquons plus cette fois. » 

Cette voix n'était connue d'aucun de ceux qui venaient de 
l'entendre. L'homme à qui les paroles s'adressaient n'avait 
pas répondu. Le bruit des pas, à travers les halliers, s'af- 
faiblit peu à peu et se perdit dans le lointain. 

Costal et Clara échangèrent un regard de désappointe- 
ment , tandis que l'hacendero , toujours attentif à ce qui se 
passait autour de lui , faisait de .vains efforts pour en trouver 
la solution. 

La lune, qui allait bientôt disparaître derrière les collines, 
éclairait encore de ses rayons obliques un groupe d'hommes 
et de chevaux dont les ombres s'allongeaient démesurément 
sur le sable blanc de la plaine. Mais que se passait-il au 
milieu de ce groupe ? Une scène terrible , sans doute , à en 
juger par un effroyable cri qui se fit entendre, et dont l'ha- 
cendero frémit jusqu'au fond du cœur. 

Était-ce don Rafaël vaincu qui le poussait , ou exerçait-il 
lui-même un acte d'impitoyable justice contre le meurtrier 
de son père ? 

Au moment où Arroyo se débattait sous le poids de son 
cheval , le colonel s'était jeté à bas du sien , et , le poignard 
aux dents , ses deux mains de fer saisirent celles du bandit , 
dont les muscles brisés s'agitaient en vain sous sa terrible 
étreinte. Il pesa sur sa poitrine de tout le poids de son ge- 



1 



COSTAL L'INDIEN. 429 

non , lourd comme un bloc de rocher qui serait tombé du Mo- 
napostiac. Arroyo, les bras en croix, succombant à la dou- 
leur, restait immobile, et la rage et la terreur se peignaient 
tour à tour sur tous ses traits. 

« Qu'on garrotte cet homme ! » dit don Rafaël. 

En un clin d'œil , le lazo de l'un des cavaliers se replia dix 
fois autour des jambes et des bras du bandit terrassé. 

« Bien , dit le colonel lorsque Arroyo n'eut plus la liberté 
de faire un mouvement, qu'on l'attache à la queue du Ron- 
cador. » 

Quelque habitués que fussent les soldats espagnols aux 
terribles actes de vengeance qui suivaient presque toujours 
la victoire d'un côté comme de l'autre, ce ne fut qu'au milieu 
d'un profond silence qu'ils exécutèrent cet ordre. 

Lorsque l'extrémité du lazo qui liait le bandit fut forte- 
ment attachée à la naissance de la queue du Roncador, qui 
semblait aussi refuser la sanglante besogne dont on le char- 
geait, le colonel se mit en selle. 

Il jeta par derrière un regard de haine sur l'assassin de 
son père , et un sourire dédaigneux répondit aux cris de grâce 
d' Arroyo. 

« A quoi bon? lui dit-il. Antonio Valdez est mort ainsi; 
vous mourrez comme lui, je vous l'ai dit à l'hacienda de las 
Palmas. » 

Les éperons du colonel retentirent avec un bruit sinistre 
contre les flancs du Roncador effrayé ; l'animal se cabra vio- 
lemment à l'irrstant où le bandit poussa le cri d'angoisse et 
de douleur qui venait d'agiter si fortement don Mariano. 

Sous un second coup d'éperon le Roncador poussa un 
hennissement rauque , fit un bond en avant , puis resta im- 
mobile et frémissant. Arroyo , enlevé violemment du sol , re- 
tomba lourdement. 

En ce moment deux hommes accouraient à toutes jambes. 
La lune éclairait comme en plein jour la figure du colonel. 



430 COSTAL L'INDIEN. 

Arrivé près de lui , un des hommes s'écria : 

& Un instant , colonel ; au nom de Dieu ! ne vous en allez 
pas encore , nous avons eu trop de mal à vous trouver, mon 
compère et moi. » 

L'homme qui parlait ainsi se découvrit et montra la phy- 
sionomie militaire de Juan el Zapote, tandis que l'honnête 
Gaspar le rejoignait tout essoufflé. 

Le colonel ne put méconnaître les deux compagnons de 
ses dangers dans les bois des bords du fleuve, ni oublier que 
l'un d'eux lui avait donné un avis salutaire en lui indiquant 
l'endroit où il avait trouvé un refuge. 

« Que voulez-vous? leur dit-il; ne voyez-vous pas que je 
ne puis vous écouter ? 

— Oui. sans doute, nous sommes indiscrets.... Eh! tiens! 
c'est du seigneur Arroyo que vous vous occupez?... Mais 
depuis vingt-quatre heures nous courons après vous et vous 
nous échappez toujours.... J'ai un message de vie ou de 
mort à vous délivrer. 

— Grâce ! grâce ! seigneur colonel , criait Arroyo d'une 
voix lamentable. 

— Chut donc ! vous nous empêchez de causer, fit le Za- 
pote. 

— Un message ! s'écria le colonel, dont le cœur tressaillit 
d'espoir; un message , et de quelle part? 

— Faites éloigner vos hommes, dit le Zapote, c'est un 
message confidentiel.... un message d'amour, y> acheva-t-il 
tout bas. 

Sur un geste impérieux du colonel, car la voix lui manqua 
tout à coup, ses cavaliers s'écartèrent de façon à ne pouvoir 
rien entendre ; cependant, comme si cette précaution ne lui 
suffisait pas , il inclina la tête vers le messager. 

Que lui dit le Zapote, qui, après s'être si adroitement sub- 
stitué a Gaspar, jouait seul le rôle du messager véritable? 
nous pouvons nous dispenser de le traduire. L'attitude seule 



COSTAL L'INDIEN. 431 

du colonel révélait assez le sens des paroles qu'il venait 
d'entendre. 

Soutenu d'une main à la longue crinière du Roncador, 
comme à un point d'appui dont il avait besoin pour se main- 
tenir en selle , le colonel Très Villas étouffa un cri de bon- 
heur; puis il cacha vivement dans sa poitrine un objet que 
lui remit le messager , qui , à son tour , sur un mot de don 
Rafaël, fit un saut prodigieux en témoignage de la joie folle 
qu'il éprouvait. 

Alors le colonel tira son poignard, et ses cavaliers purent 
l'entendre dire à demi-voix au Zapote : 

« Dieu ne voulait donc pas que cet homme mourût , puis- 
que c'est à présent qu'il vous envoie vers moi ? » 

Et, oubliant qu'il tenait enfin en sa puissance son plus 
i mortel ennemi et le meurtrier de son père , oubliant son ser- 
i ment de haine pour ne plus se rappeler, au milieu des sen- 
sations délicieuses dont son cœur était plein, que le serment 
de clémence fait à Gertrudis elle-même , don Rafaël se pen- 
cha sur la croupe de son cheval et trancha le lien qui atta- 
chait le misérable auquel l'arrivée inespérée du Zapote 
venait de sauver la vie. 

Le colonel , dédaignant d'écouter les actions de grâces que 
I lui adressait le bandit immobile sur le sable, se retourna 
>vers le messager. 

« Où est celle qui vous envoie? demanda-t-il. 
— Là , » répondit le Zapote en montrant du doigt une li- 
! tière qui se remettait en marche, escortée de cinq cavaliers. 
Débarrassé du corps humain qui l'épouvantait , le Ronca- 
i dor ne refusa plus, cette fois, de bondir dans la direction où 
1 les rideaux de la litière de Gertrudis ondoyaient aux der- 
i niers rayons de la lune. 



432 COSTAL L'INDIEN. 



CHAPITRE XL 

Le fantastique et la réalité. 

Cependant , comme si les alentours du lac d'Ostuta , si dé- 
serts jusqu'alors , fussent tout d'un coup devenus le lieu d'un 
rendez-vous général, des lumières brillèrent au loin, et, 
dans une direction différente de celle que suivait la litière de 
Gertrudis, une autre litière se montra; mais celle-là était à 
bras, et on la portait^ 

Une demi-douzaine d'Indiens la précédaient, en éclairant 
sa marche à l'aide de branches enflammées d'ocote ' , qu'ils 
tenaient à la main. 

A la voix de don Rafaël, l'escorte de Gertrudis avait fait 
halte, et au même moment le brancard , arrivé au bord du 
lac, s'arrêta également. Les Indiens qui l'accompagnaient se 
mirent alors, armés de leurs torches, à fouiller les roseaux. 

Une distance de deux ou trois cents pas séparait les 
groupes formés autour des deux litières. 

Furieux de voir les bords du lac occupés de nouveau , 
Costal s'était élancé de ce côté, et, arrachant à l'un des In- 
diens la torche qu'il portait, poussa vivement son cheval 
vers le brancard. 

A la vue d'un cavalier qui arrivait sur eux , la figure en- 
flammée de colère , la bride entre les dents , tenant d'une 
main une torche et de l'autre une épée encore toute san- 
glante, les porteurs du brancard, épouvantés, le laissèrent 



i . Pi nu s picea. 






COSTAL L'INDIEN. 433 

brusquement tomber par terre et s'enfuirent à toutes jam- 
bes. Un cri étouffé se fit entendre du fond de la litière, 
dont le capitaine , qui avait suivit Costal , s'empressa d'écar- 
ter les rideaux. A la lueur de la torche du Zapotèque, ap- 
parut une figure pâle et souillée de sang. Don Cornelio re- 
connut aussitôt le jeune Espagnol , victime de la férocité 
d'Arroyo et de la cupidité de son lâche associé. Le mou- 
rant, en voyant Costal, tressaillit, et d'une voix presque 
éteinte : 

« Oh! ne me faites pas de mal, dit-il; j'ai si peu de temps 
à vivre ! » 

Lantejas fit signe à Costal de s'éloigner, et par des pa- 
roles affectueuses calma les craintes du malheureux jeune 
homme. 

« Merci, merci! » lui dit celui-ci; puis, tournant vers lui 
des regards suppliants : « Nel'avez-vous pas vue? » ajouta-t-il. 

Ces mots furent un trait de lumière pour don Cornelio ; le 
fantôme fuyant de l'hacienda de San Carlos et la blanche ap- 
parition dans les roseaux du lac ne furent plus à ses yeux 
qu'une seule et même malheureuse créature; deux fois il 
avait vu, vivante encore, celle que l'Espagnol ne devait plus 
revoir sans doute que morte. L'esprit tout troublé des récents 
événements de la nuit , craignant d'ailleurs de rendre plus 
amers les derniers moments du moribond , don Cornelio ne 
savait que répondre. 

« Je ne sais, dit-il en hésitant; je n'ai vu personne... que 
des brigands , dont deux sont restés sur le carreau. 

— Cherchez-la, pour l'amour de Dieu, reprit l'Espagnol; 
elle ne doit pas être loin... Je parle de ma femme... nous 
avons trouvé près d'ici ce mouchoir de soie... plus près en- 
core, ce soulier. Ah ! si je pouvais seulement embrasser Ma- 
rianita avant de mourir ! » 

En parlant ainsi , le jeune homme, plein d'angoisses et 
d'un air déchirant, montrait les deux objets appartenant à 
200 ce 



434 COSTAL L'INDIEN. 

celle que les roseaux du lac allaient probablement lui rendre 
sans vie. 

Le capitaine laissa retomber les rideaux de la litière et re- 
joignit Costal , qui continuait à exhaler toute la fureur qu'a- 
vait excitée chez lui le cruel désappointement qu'il venait 
d'éprouver. 

Don Cornelio voulut lui faire part de ses craintes au sujet 
de la jeune femme... 

« Vous êtes fou ! lui dit l'Indien d'un ton de mauvaise 
humeur; la femme que vous avez vue dans les roseaux, 
c'est Matlacuezc... et j'allais l'enlacer dans mes bras quand 
cet infâme bandit est venu la faire disparaître ! ajouta-t-il 
avec rage. 

— Le fou, c'est vous, malheureux païen! la pauvre créature 
qu'a sans doute frappée la balle qui vous était destinée n'est 
autre que la femme de cet infortuné jeune homme. » 

Pendant que, les yeux toujours fixés sur la litière, le ca- 
pitaine cherchait à dissiper les illusions dont se repaissait 
Costal , les porteurs de torches et ceux du brancard , reve- 
nus de leur frayeur, avaient repris leurs recherches sur les 
bords du lac. 

Tout à coup un d'entre eux jeta un cri horrible. 

« La voilà 1 » s'écria-t-il ; puis ce cri fut suivi d'un hurle- 
ment funèbre à la mode indienne. Ce hurlement apprit à 
l'Espagnol le malheur qu'on aurait voulu lui cacher. 

Le capitaine entendit qu'il l'appelait, et courut vers lui; 
il était sur son séant, les yeux égarés, la bouche béante. 

« Morte! morte!... s'écria-t-il. 

— Espérez ; cet homme se trompe peut-être , dit le capi- 
taine.... 

— Morte! » vous dis-je; et, après une courte pause, sa fi- 
gure redevenant calme : « Que puis-je d'ailleurs espérer de 
mieux? ajouta-t-il ; elle a échappé aux outrages , et je vais 
mourir aussi. Allez , mon ami , la mort est pour moi plus 



COSTAL L'INDIEN. 435 

douce que la vie; elle va me réunir à celle que j' aimais plus 
que moi-même. » 

Et, comme ces moribonds qui s'arrangent pour mourir, le 
jeune homme reposa doucement sa tête sur son oreiller et 
ramena d'une main jusqu'à ses yeux la couverture qui l'en- 
veloppait; puis son autre main arrangeait avec soin une place 
à côté de lui, comme s'il eut voulu préparer la couche fu- 
nèbre de celle qu'il ne devait plus revoir. 

Don Cornelio courut rejoindre Costal, et l'entraînant vers 
le lac : 

a Venez! lui dit-il, et vous verrez! » 

Tout deux se rendirent à l'endroit d'où était parti le cri. 

Une robe blanche, déchirée par les ronces, souillée de 
sang et d'un limon verdàtre , enveloppait comme un linceul 
le corps inanimé d'une jeune femme, que les Indiens avaient 
déposé sur un lit de roseaux; quelques feuilles vertes, qui 
débordaient sa tête comme une couronne funéraire, compo- 
saient sa dernière parure. 

« Elle est belle comme la déesse des eaux ! dit Costal. 
Pauvre don Mariano, acheva-t-il en reconnaissant la victime, 
il est là-bas bien loin de penser qu'il n'a plus qu'une fille! » 

Et il s'éloigna la tête baissée et tout rêveur; le capitaine 
le suivit. 

<c Eh bien ! lui demanda-t-il . croyez-vous toujours avoir 
vu l'épouse de Tlaloc? 

— Je crois ce que mes pères m'ont enseigné à croire, ré- 
pondit l'Indien d'un ton découragé. Je crois que le fils des 
caciques de Tehuantepec mourra sans avoir pu recouvrer 
l'ancienne splendeur de sa famille. Tlaloc, qui demeure là, ne 
l'a pas voulu. » 

On s'expliquera facilement comment, l'esprit troublé jus- 
qu'au vertige par la terreur que 1 ii inspiraient les bandits 
d'Arroyo, la jeune femme de don Fe.nando s'était égarée en 
fuyant. 



436 COSTAL L'INDIEN. 

- Arrivée au lac , les épais roseaux qui en garnissaient les 
bords lui avaient paru un asile sûr où nul ne viendrait la 
chercher. Elle s'y était réfugiée. 

On s'expliquera tout aussi aisément la présence d'Arroyo 
et de sa troupe dans le même endroit. En suivant les traces 
que la malheureuse créature qu'ils poursuivaient avait lais- 
sées derrière elle, ils étaient arrivés à son dernier refuge, 
laissant à leur tour leurs propres traces, que don Rafaël de- 
vait bientôt retrouver. Un des hommes du guérillero avait 
aperçu Costal nageant dans le lac et près de saisir celle que 
sa folle imagination lui représentait comme la divinité des 
eaux. Brûlant de venger la mort du Gaspacho, le bandit avait 
tiré sur l'Indien; mais sa balle, mal dirigée, s'était trompée 
de but, et avait frappé l'innocente victime qui, cherchant dans 
le lac fatal un asile contre les outrages qu'on lui préparait, no 
devait y trouver que la mort. 

La présence subite et inattendue de l'infortuné don Fer- 
nando sur les bords de ce même lac paraîtra peut-être d'au- 
tant plus inexplicable, que nous avons laissé le malheureux 
jeune homme captif dans sa maison et presque expirant au 
milieu des tourments que lui avait fait subir son bourreau. 
Quelques mots cependant suffiront pour donner au lecteur 
l 'explication qu'il attend à ce sujet. 

La femme d'Arroyo, que la jalousie rendait clairvoyante, 
ne s'était pas méprise sur les coupables intentions de son 
mari à l'égard de dona Maria nita. 

Pensant que don Fernando, une fois libre, pourrait peut- 
être trouver quelque moyen de soustraire sa jeune femme à 
la convoitise du bandit , la virago s'était empressée de lui 
rendre la liberté ainsi qu'à quelques-uns de ses serviteurs. 
Elle avait gardé les autres en otages. Elle espérait en outre, 
par ce qu'elle regardait comme un acte de clémence, désar- 
mer le courroux du vainqueur. 

Une litière à bras, dans laquelle avait été déposé don Fer- 



COSTAL L'INDIEN. 437 

nando, avait servi à le transporter hors de l'hacienda. Les 
Indiens qui le précédaient avaient suivi, à l'aide de leurs tor- 
ches, les traces laissées par la jeune femme dans sa fuite, et 
ces traces, ainsi que les deux objets qu'ils avaient trouvés, 
les avaient tout naturellement conduits jusqu'au lac. C'est là 
que le dernier soupir de don Fernando devait presque se con- 
fondre avec celui de la pauvre Marianita, qui ne l'avait pré- 
cédé que de quelques instants. Ne pleurons pas ceux que la 
mort réunit ; ne pleurons que ceux qu'elle sépare ! 

« C'est une brave femme, avait dit le lieutenant catalan en 
apprenant la délivrance du jeune Espagnol ; aussi la pen- 
drai-je par la tête.... ne fût-ce que par décence. » 

Ajoutons, pour finir toute explication, que le lendemain, 
au point du jour, le Catalan s'empara de vive force de l'ha- 
cienda, et que, à l'exception de la virago, qui fut pendue 
par le cou, il fit pendre tous les bandits par les pieds, les 
morts comme les vivants. Le brave et implacable lieutenant 
avait juré d'utiliser toute sa provision de cordes , et il tint 
religieusement son serment. 

Dieu, sans doute, avait voulu préparer l'âme du père et 
la fortifier contre le malheur qui allait le frapper dans une 
de ses filles, en le rendant d'abord témoin du bonheur inef- 
fable de celle qu'il lui conservait pour être son ange de con- 
solation. 

Gaspar avait appris , en allant chercher le colonel à San 
Carlos , le sac de l'hacienda par les bandits , la fuite de Ma- 
rianita, le cruel supplice infligé à don Fernando, et il eût pu 
instruire son maître de tous ces événements; car, arrivé sur 
les bords du lac, il l'avait parfaitement reconnu au clair de 
la lune. 

Craignant toutefois que , s'il se laissait voir de don Ma- 
riano , celui-ci ne rétractât l'ordre de délivrer à don Rafaël 
le message de Gertrudis, ou appréhendant tout au moins un 
nouveau retard , il avait coupé à travers le bois pour gagner 



438 COSTAL L'INDIEN. 

l'endroit où était le colonel , et c'est pourquoi ,. de peur qu'on 
ne reconnût sa voix , il n'avait pas voulu répondre à l'appel 
du Zapote. 

Les bords du lac, naguère si bruyants, étaient de nouveau 
plongés dans un morne silence ; le moment approchait où ils 
allaient redevenir une profonde solitude. 

Don Gornelio et ses deux compagnons avaient disparu. 

Le cortège funèbre s'était déjà mis en marche pour l'ha- 
cienda de San Carlos. Une mort cruelle venait de réunir les 
âmes des deux jeunes époux ; un même brancard funéraire 
devait aussi réunir leurs corps inanimés. Les Indiens qui le 
portaient marchaient silencieusement. 

Don Mariano, accompagné de ses serviteurs auxquels s'é- 
taient joints Gaspar et el Zapote, suivait le convoi. Derrière 
eux. à une grande distance, les cavaliers de l'escorte du co- 
lonel fermaient la marche. 

Le silence solennel de la mort régnait partout. 

Rien ne nous empêche maintenant d'opposer au tableau 
funèbre qui vient de passer sous nos yeux celui de la féli- 
cité la plus parfaite qu'il soit donné à l'homme de goûter ici- 
bas : délicieuses extases d'un, amour partagé, souvent précé- 
dées de longs et cruels tourments , mais qu'on n'a jamais 
achetées trop cher !' 

Seuls, deux personnages, à une égale distance de la suite 
de don Mariano et des cavaliers du colonel , échangeaient à 
voix basse des paroles que nulle oreille indiscrète ne pou- 
vait entendre. 

Absorbés depuis leur réunion dans les idées de bonheur 
dont leurs cœurs débordaient, ils étaient restés étrangers à 
tout ce qui s'était passé autour d'eux. Don Mariano, dévo- 
rant sa douleur en silence, leur avait laissé ignorer le dou- 
ble malheur qui venait de le frapper. Il connaissait toute la 
tendresse de Gertrudis pour sa sœur, et aurait craint , dans 
l'état de faiblesse où elle était, de lui porter un coup mortel 



COSTAL L'INDIEN. 439 

en lui apprenant, sans L'y avoir préparée, la triste fin de Ma- 
rianita. 

Don Rafaël , à cheval à côté de la litière qui portait Ger- 
trudis, se penchait sur sa selle pour ne pas perdre un seul son 
de sa voix , et recueillait chacune de ses paroles avec l'avi- 
dité du voyageur dévoré de la soif, qui peut enfin s'incliner 
sur la source qu'il rêvait depuis longtemps et en savourer à 
longs traits l'eau pure et limpide. 

Une clarté vague et confuse , que laissaient à peine entrer 
dans la litière deux rideaux à moitié fermés, ne permettait 
à don Rafaël que de saisir les contours indécis de la figure 
de Gertrudis. 

Cette demi-obscurité, si favorable à la jeune fille, lui ser- 
vait à cacher et son bonheur et sa confusion, que trahissait 
l'incarnat de ses joues si pâles jusqu'alors. 

Épuisée par la violence de sa passion , elle lançait des re- 
gards furtifs sur son amant, pour s'assurer si les tourments 
de l'absence avaient aussi laissé leur empreinte sur ses 
traits. 

Mais, disons-le sans détour, l'amour incurable dont il 
était consumé n'avait depuis longtemps marqué sa trace que 
par une mélancolie profonde répandue sur sa physionomie, 
et, dans ce moment, elle rayonnait de bonheur. C'est que 
don Rafaël ne doutait plus de l'amour de Gertrudis ; Gertru- 
dis doutait du sien, 

La jeune fille soupirait, et cependant cet amour sans mé- 
lange, dont, aux dernières clartés de la lune, elle pouvait 
encore voir l'empreinte sur chacun des traits de son amant . 
aurait dû la rassurer et dissiper jusqu'à son dernier soupçon. 
Don Rafaël s'occupait de cette douce tâche. 

« Je ne puis vous croire, Rafaël, disait Gertrudis ; mais, 
quant à la sincérité de mes paroles, vous n'en sauriez dou- 
ter, n'est-ce pas? car ce messager vous disait clairement 
que je ne pouvais.... plus vivre.... loin de vous. Alors vous 



410 COSTAL L'INDIEN. 

êtes venu.... Oh ! Rafaël! ajouta-t-elle avec un sanglot de 
douloureux bonheur qu'elle essaya vainement d'étouffer, 
que me direz-vous donc pour me convaincre que vous m'ai- 
mez toujours? 

— Ce que je vous dirai ? reprit simplement don Rafaël ; 
mais rien, Gertrudis : vous avez reçu de moi le serment que, 
dussé-je avoir le poignard; levé sur mon plus mortel en- 
nemi, ma main resterait suspendue sans frapper pour sui- 
vre votre messager; je suis venu, et me voici. 

— Vous êtes généreux , je le sais, Rafaël ; mais.... vous 
l'aviez juré.... Oh ! mon Dieu ! s'écria Gertrudis avec effroi, 
qu'entends-je ? » 

Un horrible cri d'appel venait de retentir dans la plaine 
jusqu'aux rochers du Monapostiac, avec une intonation si 
lugubre, que la jeune fille en avait tressailli d'épouvante. 

(c Ce n'est rien , répondit le colonel , c'est la voix d'Ar- 
royo. Arroyo est l'un des deux meurtriers de mon père, 
dont la tête, séparée du cadavre et encore toute sanglante, 
reçut mon serment de poursuivre le monstre à outrance.... 
Chut! Gertrudis, ne craignez rien, ajouta-t-il pour répondre 
à un nouveau geste d'effroi qu'elle venait de faire ; le ban- 
dit est garrotté là-bas sur le sable. Tout à l'heure, je tenais 
en ma puissance l'homme que j'avais vainement poursuivi 
pendant deux ans, quand votre messager est venu.... Alors 
j'ai tranché le lien qui attachait l'assassin à la queue de mon 
cheval.... pour accourir plus vite vers vous, s 

Gertrudis, presque défaillante , laissa retomber sa tète sur 
les coussins de sa litière , et comme don Rafaël effrayé se 
penchait vers elle : 

« Votre main , Rafaël , dit-elle d'une voix mourante , pour 
le bonheur sans nom que vous me donnez ! » 

Et don Rafaël sentit, en frémissant de plaisir, la douce 
pression des lèvres de Gertrudis sur la main qu'il s'était 
hâté de lui livrer. 



COSTAL L'INDIEN. 4M 

Puis tout aussitôt, honteuse de cet aveu de sa passion. 
Gertrudis referma vivement les rideaux de sa litière, pour 
savourer dans l'ombre et sous l'œil de Dieu seul la suprême 
félicité de se savoir aimée comme elle aimait , félicité qui 
la suffoquait, il est vrai, mais à laquelle elle sentait qu'elle 
devait la vie. 

De même que ces fantômes qu'évoque parfois l'imagina- 
tion ou que les rêves font passer sous nos yeux et qu'on 
voit successivement s'évanouir, les divers personnages que 
nous venons de voir souffrir, aimer ou combattre, Fernando 
et Marianila, étendus sur leur brancard funéraire; Gertru- 
dis , dans sa litière , renaissant à la vie ; don Rafaël , don 
Mariano et sa suite , tous s'éloignaient petit à petit de la 
scène où nous les avons vus pour la dernière fois. Don Cor- 
nelio, Costal et Clara, nous l'avons dit , avaient déjà dis- 
paru. Le dernier des cavaliers de l'escorte du colonel qui 
fermait la marche funèbre se perdait à son tour derrière le 
rideau de cèdres qui bordait l'Ostuta vers l'ouest. 

Sur la rive désertée du lac, deux corps immobiles res- 
taient seuls : l'un mort , c'était Bocardo ; l'autre vivant , c'é- 
tait Arroyo , destiné, selon que son heure était ou n'était 
pas venue , à servir de pâture aux vautours , à expier ses 
crimes sous le poignard d'un royaliste ou à exciter la com- 
passion d'un insurgé. 

La lune avait disparu derrière les monticules , et la vi- 
treuse transparence qu'elle avait prêtée comme un simu- 
lacre de vie à la colline enchantée s'était éteinte. Ses rayons 
n'éclairaient plus les eaux du lac. Le Monapostiac et l'Os- 
tuta avaient repris , l'un son aspect sombre et lugubre, l'au- 
tre sa triste et morne tranquillité : c'était le calme effrayant 
de la mort dans la solitude. 



i4 c 2 COSTAL L'INDIEN. 



EPILOGUE, 



La double tâche de conteur et d'historien que nous nous 
étions imposée est près d'être terminée , et il ne nous reste 
plus que peu de chose à ajouter à notre récit pour le com- 
pléter. 

Nous devons d'abord parler de la mission du capitaine 
Lantejas, et, à cet effet , nous croyons ne pouvoir mieux 
faire que de nous reporter à l'époque où le bon chanoine de 
Tepic , don Lucas Alacuesta , voulut bien nous raconter ses 
aventures. Nous emprunterons à son propre récit ce qui a 
trait au sujet qui nous occupe. 

« A mon arrivée à Oajaca, me dit don Lucas , où toute- 
fois je n'avais pu pénétrer qu'après avoir couru de fort 
grands risques, je me rendis chez mon oncle, qui avait cru 
prudent, pendant les troubles qui agitaient le pays, de quit- 
ter son hacienda de San Salvador et de se retirer dans la 
capitale de la province. J'avais remarqué dans ses diverses 
conversations une certaine tendance à blâmer les actes du 
gouvernement, et j'avais cru voir en lui quelque partialité 
pour l'insurrection. Je me décidai donc, dès les premiers 
jours, à m'ouvrir à lui. en lui faisant connaître ma situation 
auprès de Morelos , ainsi que la mission dont j'étais chargé. 
Mais que je m'étais grossièrement trompé ! A peine avais-je 
fini de parler, que mon oncle, les yeux enflammés de co- 
lère , pouvant à peine se contenir et se signant comme s'il 
eût déjà vu pousser en moi les cornes et les pieds fourchus 
prédits par le vénérable évêque de Oajaca, m'ordonna de vi- 
der les lieux à l'instant même, ainsi que l'Indien et le nègre 



COSTAL L'INDIEN. ^ 443 

qui m'avaient accompagné. « Et estimez-vous heureux , sei- 
o gneur don Cornelio Lantejas, » ajouta-t-il en me poussant 
par les épaules, « que, retenu par l'amitié que je porte à 
« mon frère, je ne livre pas à la vindicte publique son mi- 
« sérable fils qui déshonore notre maison. 

« — Mon oncle, lui dis-je, je vous supplie.... 

« — Je n'ai pas de neveu parmi les ennemis du roi d'Es- 
« pagne, » s'écria— t-il avec tant de violence, que je craignis 
un instant d'éprouver le sort d'Ochoa, qui, demandant grâce 
à son frère Luciano, à la bataille de Acuicho, reçut de lui 
le coup mortel, accompagné de ces mots : Je n'ai pas de 
frère parmi les insurgés. 

« Tel fut le résultat de ma première tentative d'embau- 
chage, qui m'enseigna à mieux observer à l'avenir les per- 
sonnes auprès de qui j'aurais à exercer ma mission. 

« Peu de temps après , Oajaca se trouvait au pouvoir de 
Morelos, que cette dernière conquête rendait paisible domi- 
nateur d'une immense et riche province, de toute la côte du 
sud et de presque toute la partie de l'océan Pacifique qui 
baigne le territoire mexicain. 

« La fortune de l'ex-curé de Caracuaro était parvenue à 
son apogée. Les noms de Morelos et de Galeana , continua le 
bon chanoine avec un air de mélancolie profonde , avaient eu 
tout le retentissement que ces deux illustres champions de 
l'indépendance pouvaient désirer; mais le moment n'était 
pas loin où tous deux allaient disparaître de la scène qu'ils 
avaient si glorieusement remplie. Moins de six mois après 1 , 
la bataille de Puruaran devenait le tombeau de la gloire mi- 
litaire de Morelos, et, quelques mois plus tard 2 , j'assistais 
au dernier combat que livra l'intrépide Galeana. 

« Ah! ce fut un moment sublime que celui où, accablé déjà 
par la supériorité du nombre , mais brandissant fièrement sa 

*. 5 janvier \ 8*4. — 2. 27 juin 1814. 



444 COSTAL L'INDIEN. 

lance et jetant à l'ennemi son terrible cri de guerre : Àqui 
esta Galeana! le mariscal s'élança au galop, et vit deux com- 
pagnies s'ouvrir devant le poitrail de son cheval et lui livrer 
passage. Un instant nous espérâmes la victoire; mais, em- 
porté par son ardeur, don Hermenegildo, en revenant à la 
charge, se frappa violemment au front contre une mère- 
branche d'arbre, et, des deux chênes qui se heurtaient, le 
chêne humain succomba. Je vis le mariscal chanceler sur sa 
selle et vider les arçons : quatorze dragons l'entourèrent, et 
l'un d'eux déchargea , à bout portant , son mousqueton dans 
sa robuste poitrine. Tandis que, de ses mains défaillantes, 
le général cherchait à tirer son épée du fourreau , le dragon 
mit pied à terre et lui trancha la tête. La bouche du héros 
ne devait plus proférer son cri de guerre toujours victorieux, 
et je vis bientôt cette noble tête, pâle et sanglante, élevée 
au bout d'une lance, comme le plus glorieux trophée que 
l'ennemi eût à envoyer au vice-roi. 

« Il y a quelquefois de singulières coïncidences dans la 
vie de l'homme, continua don Lucas; Galeana était né à 
Teipam, il avait passé une partie de sa vie sur son hacienda 
del Zanjon ; c'est de cette propriété qu'il avait tiré le canon 
el nino; c'est de là qu'il était sorti inconnu, et c'est à la ba- 
taille de Teipam, près de cette même hacienda del Zanjon, 
qu'il revenait mourir aussi renommé qu'il était obscur quatre 
ans auparavant. 

« Dieu devait une récompense à celui qui, toujours misé- 
ricordieux, n'avait jamais fait couler une goutte de sang 
après la victoire; aussi lui envoya-t-il une mort glorieuse 
et presque douce , tant elle fut rapide. Il lui accorda aussi la 
consolation d'entrevoir, à son dernier moment, le vague 
contour du lieu. qui l'avait vu naître. 

« Le même sort n'était pas réservé à Morelos. 

« Galeana , dont la lance et l'épée n'avaient jamais frappé 
que sur le champ de bataille, devait, quand son heure fut 



COSTAL L'INDIEN. 445 

venue , y terminer noblement sa vie et mourir de la même 
mort que celle qu'il avait tant de fois dorinée à ses ennemis. 

« Morelos, au contraire, qui si souvent avait abusé de la 
victoire envers ses prisonniers, devait à son tour connaître 
l'une après l'autre toutes les angoisses et toutes les tortures 
qu'inflige au vaincu le vainqueur sans pitié. 

;< Prisonnier lui-même à l'affaire de Tesmaluca * , il fut traîné 
de prison en prison , les fers aux pieds , jugé par le tribunal 
de l'inquisition , et condamné , comme prêtre rebelle et dis- 
solu , à être passé par les armes , dégracié enfin des ordres 
sacrés; il écouta toutefois sa sentence avec calme, et sa 
bravoure et sa grandeur d'âme ne se démentirent pas un 
seul instant Mais sa mort physique, si je puis m'exprimer 
ainsi, fut plus cruelle que sa mort morale. Atteint d'abord 
de quatre balles qui le renversèrent, il jeta un cri hor- 
rible, se releva pour retomber aussitôt, et ses membres. 
qui frappaient convulsivement la terre après la seconde 
décharge, indiquaient combien son agonie était affreuse et 
quelle terrible expiation Dieu lui réservait pour sa dernière 
heure. » 

En prononçant ce jugement sévère, mais impartial , le bon 
chanoine baissait la tête comme si son cœur eût gémi des 
aveux que lui arrachait sa conscience en parlant de son gé- 
néral bien-aimé. Mais , se redressant bientôt sur son siège , 
il s'écria d'une voix ferme : 

« S'il a commis d'inutiles cruautés quand la clémence était 
si facile et ne lui eût rien coûté, s'il a refusé bien souvent 
la grâce qu'on lui demandait, il a refusé aussi la vie que lui 
offrait un ami courageux et dévoué, pour ne pas compro- 
mettre celle d'un geôlier et enlever à sa famille ses moyens 
d'existence. Un seul moment de faiblesse de sa part eût mis 
en danger la tête de plus de mille personnes : tout cela 

t. \'o novembre 1815. 



446 COSTAL L'INDIEN. 

n'est-il pas une compensation, et les taches de sa carrière 
politique et militaire l'empêcheront-elles d'être le plus grand 
des chefs de l'insurrection mexicaine ? » 

L'histoire a confirmé le jugement du chanoine. 

Ce dernier, en terminant son récit, m'avait également in- 
struit de ce qui le concernait personnellement. 

Après la mort de ses deux chefs, dont il n'avait jamais pu 
se résoudre à se séparer, il avait quitté le service actif sans 
toutefois accepter Yindulto 1 du gouvernement espagnol. 
Profitant, sous le nom d'Alacuesta, qu'il avait définitivement 
adopté, de l'asile que lui offraient, tantôt dans une province, 
tantôt dans une autre, les successeurs armés de Morelos, il 
avait repris ses études théologiques, abandonnées pendant 
près de cinq ans. 

Après bien des difficultés et des traverses, il était par- 
venu à se faire conférer les ordres, et il jouissait enfin d'un 
doux loisir qui s'accordait si bien avec ses goûts pour l'étude 
et pour la paix. 

Costal rêvait toujours l'ancienne splendeur de ses ancê- 
tres; à d'assez fréquentes excursions près, il n'avait jamais 
quitté son ancien capitaine , et était devenu l'hôte , le com- 
mensal et l'ami du bon chanoine. 

Quant à Clara , il n'avait rejoint que plus tard le Zapotè- 
que, son ancien compagnon d'aventures ; ses goûts de vaga- 
bondage lui avaient fait refuser l'hospitalité que lui offrait 
don Lucas, dans l'histoire de qui il avait à peine marqué, et 
qui lui payait plus que sa dette en fournissant à ses plus 
urgentes nécesssités. 

Don Rafaël , uni à la femme qu'il avait si longtemps dési- 
rée , était au comble de ses vœux. Son serment de com- 
battre sans relâche l'insurrection mexicaine l'obligeait à 
rester au service. Le grade de général qu'il avait obtenu, 

1. Amnistie. 



COSTAL L'INDIEN. 447 

quoique tardivement , était la récompense bien méritée de 
sa bravoure et de son dévouement à la cause royale. Les 
hasards de la guerre avaient épargné sa vie , qu'il lui eût 
été si douloureux de perdre maintenant qu'il pouvait . à de 
certains intervalles , comme le marin après de longues et 
périlleuses navigations , aller goûter dans son hacienda del 
Valle les trop courts instants de félicité que Gertrudis lui 
tenait en réserve. 

Peu de jours avant la dernière défaite de Morelos , Àr- 
royo , qui depuis trop longtemps jouissait de l'impunité de 
ses crimes, avait été assassiné par un des bandits de sa 
guérilla. 

On croyait l'insurrection anéantie. Délié dès lors de son 
serment, le général Très Villas quitta" le service. 

Mais la tranquillité qu'avait ramenée presque partout le 
rétablssement de l'autorité royale n'était qu'une trompeuse 
apparence ; l'insurrection , comprimée pour un moment, de- 
vait éclater de nouveau. 

Morelos, par ses nombreux succès, avait appris au peuple 
mexicain à connaître sa force, et c'est sur cette base indes- 
tructible que devait plus tard s'appuyer l'émancipation du 
pays. 

Telle cette digue gigantesque l que , de nos jours , la 
main de l'homme a élevée au milieu de l'Océan pour défendre 
nos flottes contre la fureur des Ilots de la mer : plus d'une 
fois, avant de surgir, elle a été renversée ou ébranlée par 
la tempête; mais d'énormes blocs de granit, entassés à grands 
frais pour en former la base, restaient inébranlables; d'ha- 
biles et hardis ouvriers reprenaient courageusement leurs 
travaux après la tourmente; les flots étaient vaincus.... 
et, comme si le fond de l'abîme l'eût vomie, la digue ap- 
parut tout à coup. Bientôt on la vit dresser fièrement sa 

\ . La digue de Cherbourg. 



448 COSTAL L'INDIEN. 

crête au-dessus des eaux, et, bravant désormais l'Océan en 
courroux , se rire de la vague impuissante qui vient rugir 
et se briser contre ses flancs. Telle cette mémorable révolu- 
tion, qui, après une lutte acharnée et sanglante mêlée de 
succès et de revers , a enfin arraché à jamais la nation mexi- 
caine à la domination de l'Espagne , et affranchi sans retour 
les peuples qui habitent cette vaste portion du continent de 
l'Amérique, où, depuis trois siècles, flottait orgueilleusement 
le drapeau ibérien. 






FIN. 



1 



TABLE DES CHAPITRES. 

INTRODUCTION. 
Le musicien de la Sierra-Madré. . . , Pages l 

PREMIÈRE PARTIE. 

le dragon de la reine. 

Chap. I. Les deux voyageurs 17 

Chap. IL Le descendant des Caciques 32 

Chap. III. Le génie de la cascade 49 

Chap. IV. L'inondation (>0 

Chap. V. L'hacienda de las Palmas 77 

Chap. VI. Don Quichotte et Sancho Pança 95 

Chap. VII. L'amour sous les tropiques 111 

Chap. VIII. Fais ce que dois, advienne que pourra 128 

DEUXIEME PARTIE. 

LE FALOT DU PONT d'HORNOS. 

Le curé de Caracuaro . 1 40 

Où l'étudiant en théologie veut marcher sur 

Madrid 151 

Une expédition nocturne 166 

La Guadalupe 179 

L'homme au caban , 1 94 

Le pont d'Hornos 207 

Où le devoir est plus fort que l'amour , . 219 

dd 



Chap. 


I. 


Chap. 


II. 


Chap. 


III. 


Chap. 


IV. 


Chap. 


V. 


Chap. 


VI. 


Chap. 


VII. 




200 



450 TABLE DES CHAPITRES. 

Chap. VIII. Où l'amour est plus fort que le devoir 232 

Chap. IX. Valerio Trujano 246 

Chap. X. Entre deux feux 259 

Chap. XI. L'orgueil et l'amour 276 

TROISIÈME PARTIE. 

LE LAC D'OSTUTA. 

Chap. I. Le gué de l'Ostuta 288 

Chap. II. Où le plus effrayé n'est pas celui qu'on pense. . . 303 

Chap. III. Le pivert et l'arbre mort 316 

Chap. IV. Où don Cornelio croit avoir perdu sa tête 333 

Chap. V. Le colonel des colonels 349 

Chap. VI. Où Juan el Zapote sent sa vertu chanceler 365 

Chap. VII. Le révérend capitaine 378 

Chap. VIII. La colline enchantée , 395 

Chap. IX. La divinité des eaux 404 

Chap. X. Le message 417 

Chap. XI. Le fantastique et la réalité 432 

Ëpilogue 442 



FIN DE LA TABLE.